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 Les départs ne doivent pas être soudains... Ils se savourent.

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MessageSujet: Les départs ne doivent pas être soudains... Ils se savourent.   Les départs ne doivent pas être soudains... Ils se savourent. Icon_minitime29.12.12 1:18

« Ce n’est pas facile de partir si personne n’attend votre retour »



« Ma tendre sœur, ma chère Marysienka,
[…] En effet, je me suis rendue au rendez-vous avec monsieur de Froulay que vous aviez organisé pour moi, à croire que vous me pensez incapable d'aller remercier les personnes qui me viennent en aide par moi-même. Contrairement à ce que vous semblez sous-entendre dans votre dernière missive, je ne suis pas totalement incapable de reconnaissance et j'ai (parfois) le sens des priorités, vous me vexez en pensant le contraire ! Donc ne vous inquiétez pas, je n'ai pas oublié la date (je maintiens que ce n'est pas mon habitude, c'est vous qui étiez trop distraite quand nous nous retrouvions en Pologne avant mon départ – la faute à la présence de mon frère, je le sais), je ne l'ai pas laissé (trop) attendre ma venue le jour dit (les dames de la reine ont aussi des obligations !, je vous raconterai dans une autre lettre les faits et gestes d'un garçon appelé Geoffroy Beaufort pour vous le prouver) et j'ai été la plus aimable possible avec lui. Et ne levez pas les yeux au ciel, je peux me montrer douce et charmante, cela m'arrive. Je vous promets que je n'ai pas cherché à le perdre dans la forêt (ce voïvode que vous m'aviez présenté à Varsovie était idiot aussi, quelle idée d'arrêter de me suivre alors que nous retournions vers le chemin ?) et que j'ai essayé de ne pas trop parler (bon d'accord, cela n'a pas été trop concluant). J'ai fait de mon mieux en tout cas pour vous satisfaire. Vous allez être heureuse d'apprendre que j'ai trouvé des affinités avec le comte. Notre première rencontre fut des plus amusantes et j'ai pu, grâce à lui, visiter des recoins de Versailles dont je n'aurais jamais soupçonné l'existence. Bon, vous me connaissez, j'ai été un peu spontanée, je ne suis pas certaine qu'il ait toujours beaucoup apprécié mais je ne l'ai pas fait fuir ! Au contraire, nous avons prévu de nous revoir et il m'a offert...
 »

Éléonore Sobieska leva sa plume d'un air pensif et ne put s'empêcher de jeter un regard sur le cadeau en question. Le pistolet était posé juste à côté d'elle, du côté où l'on pouvait admirer le petit renard gravé sur la crosse. Elle avait découvert ce décor une fois retournée dans ses appartements après la fête du Nouvel An où elle avait passé la soirée à danser et à boire des coupes de champagne en l'excellente compagnie d'un homme séduisant qui ne lui avait pas tenu rigueur de son comportement insupportable – elle ne mentait pas à sa belle-sœur sur ce point. Revenue dans sa chambre, elle s'était tout de suite précipitée sur l'arme pour l'examiner de plus près. Et s'était rendu compte qu'Aymeric de Froulay avait même demandé que l'on reproduise ce motif, rien que pour elle. Un minuscule renard, au museau fin et effilé, à la queue touffu, tapi sur le bord de la crosse. Rien n'aurait pu faire plus plaisir à Éléonore. Il y avait d'un côté le cadeau en lui-même qui remplaçait l'arme qui avait explosé le jour où elle avait sauvé Édouard du Danemark par le plus grand hasard. Et de l'autre, l'égard dont il avait fait preuve, le fait que non seulement il se soit rappelé de son amour de la chasse... Tout comme de son surnom. Rarement on avait prêté autant attention à elle, on avait devancé ses désirs avec la plus grande élégance. Aussi, après avoir caressé l'animal du bout du doigt, elle se cala dans son siège et un sourire éclaira ses traits. Devait-elle réellement poursuivre sa lettre et dire la vérité ? Pas sûr que Marysienka – et son frère – trouvent qu'il s'agisse d'une bonne idée de lui offrir une arme. Après avoir fait tourner sa plume plusieurs fois entre ses doigts en se mordant la lèvre, elle la lâcha, décidant de remettre la rédaction de sa missive à plus tard et de commencer à se préparer pour le rendez-vous qu'elle avait donné à Aymeric. Elle était du genre à remettre les tâches qui ne lui faisaient pas plaisir à plus tard et cette fois-ci, ne faisait pas exception. Sauf que ce qui l'attendait était bien plus réjouissant. Et à cette pensée, elle sentit l'excitation couler dans ses veines. Elle avait attendu cette occasion depuis des semaines, rien ne pourrait la gâcher.
Sa servante fut contrainte de passer derrière elle en soupirant pour ranger la lettre inachevée et fermer le pot d'encre à moitié séchée. Sa maîtresse avait déjà disparu.

Ce fut en tenue de chasse et tenant une gibecière sur l'épaule qu'Eléonore sortit du château de Versailles pour retrouver le comte de Froulay devant le bassin d'Apollon, endroit d'où ils comptaient ensuite se diriger vers la forêt domaniale ensemble. En ce mois de février, la neige avait entièrement fondu et l'air s'il restait vif s'était considérablement adouci. La jeune femme à la chevelure de feu avançait de toute façon d'un bon pas, bien décidée à aller à la chasse quoi qu'il advienne du temps – et si un pâle soleil les éclairait de ses rayons, quelques nuages noirs se profilaient à l'horizon. Elle les observa un instant puis haussa les épaules. Non, ce rendez-vous était programmé depuis des semaines, même la météo devrait être de son côté, c'était décidé. Elle croisa quelques connaissances qu'elle salua avec politesse mais les jardins étaient encore bien déserts, bien peu de monde se risquait à aller à l'extérieur. Mais cela n'étonnait plus personne de voir la Polonaise faire exactement l'inverse du reste de la cour. Au bout de quelques mois de cohabitation avec elle, on commençait à la connaître. Et Éléonore commençait à se sentir un peu comme chez elle là. Ce sentiment, il était en partie du à l'homme qu'elle allait retrouver et en voyant sa silhouette au loin – car évidemment, il était en avance et elle en retard -, elle sentit son visage s'illuminer et elle leva le bras droit pour lui adresser de grands signes. Évidemment, il avait du la reconnaître même à plusieurs centaines de mètres mais Aymeric de Froulay avait une fâcheuse tendance à réveiller en elle toute la stupidité que peut avoir une jeune fille quand elle a un béguin. Tout comme ses tendances hyperactives mais c'était une autre histoire. En approchant, elle distingua avec plus de netteté le visage souriant du comte. Si c'était la perspective de la chasse qui occupait toutes ses pensées et dont découlait son impatience, car rien ne pourrait égaler pour elle l'amusement de la traque – c'était proprement dans ces situations qu'elle se sentait redevenir renarde, une image plus troublante lui traversa l'esprit. La réminiscence d'un baiser agréable qui la fit rougir au moment où elle arrivait enfin à la hauteur d'Aymeric et la fit donc maudire la faculté des roux à devenir écarlate trop facilement. Heureusement, il dut mettre cela sur le compte de son trajet à pied jusque-là car il ne fit nulle remarque. De toute façon, Éléonore, à son habitude, ne lui en laissa pas le temps, le salua sans faire de manière – qui pouvait les voir de toute façon ? – mais sans familiarité excessive – elle n'était pas du genre à se faire de faux espoirs – et s'exclama sans cacher son agitation :
- Bonjour ! Je suis contente de voir que vous tenez vos promesses et j'ai hâte d'aller voir ce que nous réservent les forêts de Versailles en cette saison... Enfin pour tout vous dire, c'est surtout votre présent que je veux tester, c'est un pistolet à silex bien récent, je suis sûre qu'il doit avoir une précision de tir remarquable... Je ne l'ai pas oublié, rassurez-vous, il est dans ma gibecière avec la poudre et les balles.
Ils se dirigeaient déjà vers la forêt tout en conversant et cette fois-ci, Éléonore ne cherchait pas à imposer son pas ou sa direction. Elle s'était promis de le laisser guider. Vu leur dernière expérience en la matière, cela valait mieux.
- D'ailleurs..., poursuivit-elle, je... Je n'avais pas vu le raffinement de ce présent à la simple lumière de la lune lors du nouvel an (elle leva des yeux brillants sur lui), merci beaucoup. J'avais moi-même oublié tout ce que j'ai bien pu vous raconter lors de notre première rencontre, vous imaginez ma surprise en voyant que vous, vous en souveniez. Surtout que les circonstances n'étaient pas en votre faveur – c'était totalement ma faute. J'espère en tout cas vous prouver que je mérite mon surnom aujourd'hui. Le renard est trop rusé pour que sa proie puisse lui échapper et il compense ses évidentes faiblesses par des procédés pas toujours très honnêtes mais qui réussissent toujours. Quand j'étais petite, j'aimais beaucoup observer les renardeaux qui jouaient dans les champs autour du château tenu par mon père et...
Elle allait continuer lorsqu'ils furent interrompus par plusieurs hommes habillés en courtisans et qui s'étaient bien écartés des chemins de promenade habituels pour venir jusqu'ici. Ils firent la révérence devant la dame de la petite troupe mais c'était clairement à Aymeric qu'ils s'adressaient pour poser quelques questions. Au bout de la première à peine, Éléonore décrocha et se mit à tapoter du pied pour signaler son impatience, tout en regardant à droite et à gauche. Pourquoi diable ces oiseaux de mauvais augure les empêchaient-ils de partir pour de bon ? Déjà, la position statique l'exaspérait et elle sentait le froid pénétrer ses vêtements. Toutefois, la jeune femme voyait clairement que le petit manège de ces hommes faisait se rembrunir Aymeric de Froulay. A partir du moment où elle comprit qu'on lui parlait de son épouse décédée – n'avaient-ils pas pu choisir pire moment pour aborder un sujet délicat – et que cela gênait son compagnon, Éléonore décida qu'il était temps d'en finir. Pas de manière définitive bien qu'ils auraient été des cibles parfaites pour tester son pistolet. Juste mettre un terme à cette conversation. Elle ignorait qu'Aymeric avait été marié et elle se doutait bien qu'il ne souhaitait pas qu'elle l'apprenne ainsi de toute façon. En quête d'inspiration, Éléonore tourna la tête vers la lisière de la forêt, ne dissimulant pas l'envie qu'elle avait de s'y enfoncer quand elle crut voir des feuillages bouger et une bête massive tapie derrière un fourré s'enfuir à toute allure :
- Oh regardez ! Un caribou ! S'écria-t-elle avec enthousiasme.
Et sans attendre de réponse (et de remarque sur le fait que les caribous ne s'étaient jamais installés à Versailles), elle s'élança sur les traces de la bête en courant aussi vite que sa robe le lui permettait. Elle faillit glisser à plusieurs reprises mais elle se rattrapa de justesse et même si elle avait perdu le gibier depuis longtemps, elle continua sa course sur plusieurs centaines de mètres, heureuse de pouvoir laisser libre cours à son exaltation. Elle s'arrêta néanmoins et malgré son essoufflement, sortit avec précipitation son pistolet de sa gibecière pour l'armer. Quand elle releva la tête, les joues rougies, les cheveux déjà décoiffés et tombant en longues mèches sur ses épaules, Aymeric était là devant elle et elle lui adressa un sourire rayonnant mais adopta un ton tout à fait militaire :
- Je l'ai perdu mais je n'ai pas dit mon dernier mot. Vous êtes avec moi ?


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MessageSujet: Re: Les départs ne doivent pas être soudains... Ils se savourent.   Les départs ne doivent pas être soudains... Ils se savourent. Icon_minitime10.01.13 1:29

« Chère amie,
[...] Pour terminer sur une note plus joyeuse, et laisser un peu la guerre de côté, j’ai enfin fait la rencontre de votre soeur. C’est une femme surprenante, véritablement détonante dans cette cour, et j’en viens même à me demander si cette place dans la maison de Sa Majesté la Reine pour laquelle vous m’avez toutes deux chaudement remercié lui est réellement d’un intérêt quelconque (entendez par là qu’il ne s’y passe pas grand chose, et que je doute que l’inaction puisse lui plaire). Ceci dit, car je vois d’ici vos craintes, j’ai été ravi de cette entrevue, bien que nous nous soyons aventurés dans des recoins du palais plutôt improbables, et je l’admets, peu engageants. Cela ne nous a pas empêché de nous rencontrer en plusieurs autres occasions, et je sais vous faire plaisir en vous assurant que nous nous sommes trouvés quelques sympathies. »

Le comte de Froulay esquissa un sourire alors qu’il terminait de tracer ces mots. Le mot «sympathie» était sans doute un peu faible pour décrire la façon dont il s’était laissé charmé par Eléonore Sobieska, mais quoi qu’il fût certain que la belle-soeur de la Polonaise, Marysienka, aurait été ravie de le savoir, il préféra garder pour lui des détails que sa lointaine amie lui avait pourtant explicitement réclamés.
« Je sais bien que c’est un véritable rapport que vous me réclamiez (je serais curieux de savoir si vous en avez fait de même pour elle) mais le temps me manque, et mon départ pour le front ne me laissera plus d’autre occasion que celle-ci pour vous écrire avant longtemps, je le crains. Ceci dit, sachez que si j’abrège si rapidement cette missive, c’est pour aller rejoindre votre soeur elle-même - j’espère que cette excuse vous satisfera ! »

Aymeric conclut rapidement la lettre, assurant Marysienka et son époux de toute son amitié, et chargea un valet de la faire envoyer, avec les quelques autres courriers qu’il avait rédigés dans la journée. Le Grand maréchal des logis du Roi concluait ainsi les dernières de ses affaires à conclure à Versailles avant son départ anticipé pour le front, afin de veiller à l’installation du camp. Tout était fin prêt, et son départ était désormais imminent. Un premier détachement l’attendait déjà à quelques lieues de Paris, tandis que ses gens levaient sur ses terres le gros de ses hommes. Il avait déjà fait un premier voyage de reconnaissance sur les lieux du campement, et deux semaines plus tôt, y avait envoyé Gabriel, son homme de confiance, afin d’être informé à l’avance d’éventuelles nouveautés à prendre en compte. En un mot, il ne lui restait plus qu’à partir, et ce départ ne dépendait plus que de lui. Mais avant de s’adonner à ses fonctions, et à la guerre, il y avait une dernière personne qu’il souhaitait revoir.
Un nouveau sourire lui échappa alors qu’il se représentait les traits d’Eléonore Sobieska, à laquelle il avait promis une partie de chasse afin de mettre à l’épreuve le présent qu’il lui avait offert lors de la fête du nouvel an. Une arme sur la conception de laquelle il avait veillé en personne, et qui se devait d’être essayée avant son départ. Mais si Aymeric était, certes, curieux de voir ce que valait son présent (dont il ne doutait pas) il devait admettre qu’il s’agissait là avant tout d’un prétexte pour revoir la jeune femme qu’il s’était permis d’embrasser lors de cette même fête du nouvel an.

Ce souvenir le laissa songeur un instant, puis il quitta son bureau et se prépara rapidement, de sorte que lorsqu’il s’arrêta devant le bassin d’Apollon, auprès duquel il avait donné rendez-vous à Eléonore, il était en avance. Sans se formaliser du froid, ni des nuages qui semblaient tentés de venir à bout du pâle soleil qui dorait péniblement la façade du palais, il patienta, non sans avoir vaguement salué quelques connaissances qui bravaient elles aussi l’air vif. Les jardins étaient encore passablement déserts, en ce mois de février, ce qui ne sembla d’ailleurs pas un mal à Aymeric qui ce jour-là, ne souhaitait pas faire de rencontres intempestives. C’était un là un voeux qu’il savait bien audacieux dans l’univers confiné de Versailles, mais ce jour là, le comte avait envie de croire en sa chance - chance qui pour l’heure, lui souriait, empruntant pour cela les traits d’Eléonore qui le saluait du haut des marches. Souriant également, il l’observa se rapprocher, et se prit à s’attarder une fois encore sur ses yeux rieurs, sa chevelure de feu, ses lèvres joyeusement étirées. Ses propres pensées l’amusèrent, comme elles le faisaient toujours dans ce genre de cas, mais il les garda pour lui, et salua la jeune femme qui ne lui laissa guère le temps d’en faire ou dire plus avant de prendre la parole.
« Bonjour ! Je suis contente de voir que vous tenez vos promesses et j'ai hâte d'aller voir ce que nous réservent les forêts de Versailles en cette saison... Enfin pour tout vous dire, c'est surtout votre présent que je veux tester, c'est un pistolet à silex bien récent, je suis sûre qu'il doit avoir une précision de tir remarquable... Je ne l'ai pas oublié, rassurez-vous, il est dans ma gibecière avec la poudre et les balles. »
Aymeric, qui l’avait invitée à la suivre tandis qu’elle parlait, adressa un regard entendu à sa compagne.
« Je pense pouvoir dire que vous serez surprise des capacités de cette arme, lança-t-il. »
Il ne releva pas sa dernière remarque sur un potentiel oubli, songeant qu’après une torche ou un manteau, il n’aurait presque pas été étonnant de leur part de manquer d’une arme. Mais tous deux avaient bien ce qui étaient nécessaire - du moins jusque là.

Ils continuèrent à converser tout en se dirigeant vers la lisière de la forêt domaniale. Le comte, qui guettait le moment où Eléonore évoquerait le petit détail qu’il avait fait graver sur la crosse, esquissa un sourire à la vue des yeux brillants qu’elle leva vers lui. Il ignorait pourquoi est-ce qu’il avait retenu certaines choses et non d’autres des longs monologues de la jeune femme dans les souterrains, mais vu l’état dans lequel il se trouvait alors, avait rapidement décidé qu’il n’y trouverait pas d’explication et s’était décidé à faire avec ce qu’il avait entendu pour lui offrir un présent aussi surprenant qu’elle l’était.
Il allait lui répondre, mais elle reprit sur le thème du renard, avant d’être à son tour interrompue par un groupe de trois hommes. Aymeric et sa compagne s’étaient pourtant éloignés des chemins de promenades habituels, mais il s’avéra assez rapidement qu’ils n’étaient pas là par hasard, et venaient bel et bien s’adresser à lui particulièrement.
« Monsieur le comte, c’est un honneur ! lança l’un d’entre eux.
- Honneur partagé, messieurs... ?
- Chamblay, répondit le premier s’avançant. Je vois que vous êtes occupé, alors nous serons bref : c’est à propos de vos récentes publications...
- Mes publications ? »
Le ton soudain bien plus abrupte d’Aymeric trancha terriblement avec le mode jusque là affable de la conversation.
« Oui, ce poème, de la main de votre femme - le Seigneur ait son âme. Quelle plume superbe ! Il est tellement dommage qu’elle nous ait quittés si tôt ! »
Chamblay lança un regard à Eléonore, alors que face à lui, Froulay se tendait. Non seulement il aurait préféré oublier cette affaire, qui l’avait plus remué qu’il ne l’aurait admis, mais en plus il fallait que ces bougres l’évoquent maintenant, devant la jeune femme ! Le moment était on ne peut plus mal choisi.
« Oui, c’est dommage, et vous comprendrez pourquoi je ne souhaite pas m’attarder sur ce sujet, asséna-t-il. Que voulez-vous à ce poèmes ?
- Oh, et bien nous aimerions... Comment dire ? Je connaissais un peu madame la comtesse, et je connaissais son talent. J’aimerais faire un recueil de ses derniers écrits, j’ai quelques relations dans l’imprimerie et en plus de lui rendre hommage, ce projet pourrait rapporter...
- Votre offre est... généreuse, monsieur, mais vous pouvez passer votre chemin, je ne veux pas voir ces poèmes publiés.
- Mais pourtant, ce premier texte...
- Ça n’est pas de mon fait, et croyez-moi, si ça n’avait tenu qu’à moi, ces écrits seraient restés inconnus. »

Aymeric avait tant envie de mettre un terme à cette conversation hautement suspecte - qui diable étaient ces gens ? - qu’il en oublia sa diplomatie habituelle, comme il avait oublié son sang-froid face à Racine, quelques temps plus tôt. Il n’y eut pas d’échange violent cependant, mais beaucoup de froideur de la part du comte n’appréciait guère de voir ce Chamblay insister.
« Ne pourrions-nous pas au moins les lire ? demandait-il alors que ses deux compagnons faisaient grise mine.
- Ils ne sont pas en ma possession, lâcha Aymeric, excédé.
- Allons, monsieur...
- Oh regardez ! Un caribou ! »
La voix d’Eléonore s’éleva soudain, et sans attendre la moindre réponse, la jeune femme s’élança vers la forêt. Les quatre hommes restèrent un instant interdits, puis Chamblay lança un regard circonspect au comte, dont les yeux suivaient la silhouette de la Polonaise.
« Êtes-vous certain de votre réponse, monsieur ?
- Absolument. Maintenant, excusez-moi. Messieurs. »
Il inclina la tête, leur adressa un sourire raide et tourna les talons de sorte qu’ils ne purent répliquer. Il s’éloigna à grandes enjambées, profitant des mètres qui le séparaient d’Eléonore pour tâcher d’oublier cette conversation dont il ignorait encore les tenants, les aboutissants et les conséquences. Ces poèmes, il était loin de pouvoir les remiser quelque part dans les placards de Racine, mais heureusement pour la suite de cette journée, il n’en savait rien et put rejoindre la Polonaise en ayant retrouvé son attitude habituelle. Elle avait chargé le fameux pistolet avec une facilité remarquable lorsqu’il fut à ses côtés.
« Je l’ai perdu mes je n’ai pas dit mon dernier mot, déclara-t-elle très sérieusement. Vous êtes avec moi ? »
Aymeric l’observa un cours instant, amusé par les ton digne d’un général qu’elle avait adopté. Elle n’était pas moins belle qu’à l’ordinaire avec ses joues rougies et ses mèches folles, et contrairement à la plupart des femmes de la cour que l’on tentait de faire sortir en cette saison, semblait parfaitement dans son élément. Il eut l’un de ces sourires qui lui étaient propre à cette vision et levant doucement la main, remit en arrière une mèche rousse qui lui balayait le visage.
« Je suis avec vous, répondit-il tout aussi sérieusement. Vous savez, ce n’est pas tous les jours que l’on peut chasser le caribou à Versailles... ! »
Un éclat de rire lui échappa et, laissant derrière eux tout oiseaux de mauvais augure et autres poseurs de question, il l’entraîna sous les hauts arbres nus de la forêt.

Ils parcoururent quelques mètres silencieusement, le temps pour Aymeric de charger son propre pistolet. Il se prit à espérer que Chamblay et ses acolytes ne s’étaient pas risqués à les suivre - vu l’étrangeté de leurs questions, il s’attendait à tout ! - sans quoi il ne donnerait pas cher de leur peau. En effet, le ciel s’était rapidement voilé, et la visibilité dans le sous-bois était loin d’être idéale pour une partie de chasse. Ceci dit, il ne s’en formalisa pas et, une fois l’arme prête à l’emploi, il se tourna vers Eléonore.
« J’ai eu l’occasion de chasser avec votre frère, lors de son mariage, lança-t-il. Nous ne formions pas une trop mauvaise équipe d’ailleurs ! Chassiez-vous déjà, en Pologne ? Il doit s’y trouver plus de gibier qu’ici en plein hiver, mais vous verrez, ces domaines sont parfois pleins de surprises. »
Il se souvenait très bien de son séjour en Pologne, séjour durant lequel il avait eu l’occasion de faire la connaissance de Marysienka et d’Eléonore elle-même malgré son absence, tant il en avait entendu parler. S’il avait su à ce moment qu’il se retrouverait à ces côtés dans la forêts versaillaises... Un nouveau sourire amusé lui échappa, tandis qu’il jeta un regard perçant autour d’eux. L’endroit était bien calme pour une partie de chasse, mais ils ne s’étaient pas encore réellement enfoncé dans les bois. Tout en veillant à ne pas s’écarter trop dangereusement des chemins qu’il connaissait, Aymeric entraîna la jeune femme vers un grand bosquet naturel, derrière lequel s’étendait une petite clairière. Non loin s’ébattaient quelques perdrix. Il s’arrêta et baissa les yeux sur le pistolet dont la crosse était ornée d’un petit renard, tapi, prêt à bondir.
« J’ai veillé personnellement à ce qu’il soit conçu à... votre mesure, fit-il. L’armurier est un de mes amis. J’ai déjà pu en tester un assez proche de celui-ci, vous serez sans doute surprise de la précision et de la détente. Il n’en existe pas deux pareils. »
Là-dessus, il jeta un regard entendu vers les perdrix. Disséminées derrières les arbres, celles-ci semblaient peu accessibles mais il tira un coup et aussitôt, elles s’envolèrent. Toucher en plein vol, voilà qui semblait une épreuve à la mesure de l’arme flambante neuve, et de la tireuse.

En effet, Eléonore sembla n’avoir aucun mal à abattre l’oiseau. Aymeric esquissa un sourire appréciateur.
« Vous êtes faits l’un pour l’autre ! commenta-t-il. »
Laissant là le malheureux volatile, ils purent poursuivre leur chemin tout en conversant à voix plus ou moins basse, non sans avoir rechargé leurs armes.
« Avez-vous appris à tirer seule ? demanda finalement le comte alors qu’ils s’enfonçaient un peu plus dans les bois. »
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MessageSujet: Re: Les départs ne doivent pas être soudains... Ils se savourent.   Les départs ne doivent pas être soudains... Ils se savourent. Icon_minitime15.01.13 17:07

- Je l’ai perdu mais je n’ai pas dit mon dernier mot. Vous êtes avec moi ?

Pour un observateur extérieur, la scène qui se déroulait au cœur de la forêt domaniale de Versailles aurait pu paraître un peu étonnante. Et cette phrase complètement surréaliste. En effet, s'y trouvait une jeune femme, la seule dame de la cour sans doute que l'on aurait pu convaincre d'aller chasser en plein mois de février (il fallait déjà se battre pour faire sortir les courtisans du château, lesquels arboraient des mines de martyrs quand Louis XIV décidait de sa promenade quotidienne), armée d'un pistolet qu'elle venait de charger sans aucune difficulté. Bon il fallait admettre qu'elle n'avait plus rien d'une dame d'honneur de la reine dans sa robe peu apprêtée et avec ses joues brillantes et ses cheveux décoiffés, la pauvre Marie-Thérèse aurait fait une syncope en la voyant débarquer ainsi chez elle. Mais Éléonore se trouvait parfaitement dans son élément et le sourire qui écartait ses lèvres le montrait assez. Elle avait toujours préféré les grands espaces et la nature aux salons d'apparat où l'on s'ennuyait à mourir. Là, elle pouvait laisser libre court à son excitation sans subir les regards de reproche d'une mère ou d'une protectrice. Quelque part, cela lui rappelait son enfance de liberté où elle allait de la ménagerie de son père au parc, du parc à la forêt, échappant ainsi aux travaux de broderie auxquels étaient assignées ses deux sœurs tout comme aux leçons de littérature ou de mathématiques, croisant ces renards qui lui avaient donné son surnom. Mais ce jour-là, ce n'était pas entièrement pour ces bons souvenirs que ses yeux pétillaient. C'était parce que devant elle se tenait Aymeric de Froulay. Qui aurait pu croire après leur première rencontre – ratée – qu'ils se retrouveraient ainsi à chasser tous les deux parce qu'il lui avait offert un tel présent ? Le comte était pourtant un proche du roi, le lieutenant de ses armées, un membre de son Conseil mais il la regardait avec la plus extrême bienveillance et l'avait suivie dans cette forêt sans la moindre hésitation, tout comme il l'avait suivie dans les souterrains de Versailles alors qu'il détestait être enfermé. Il n'avait rien à voir avec ces hommes qui la méprisaient ou se servaient d'elle pour accomplir leurs plus basses tâches et il semblait à Éléonore en cet instant qu'elle n'aurait pas pu rêver meilleure compagnie. A condition qu'il réponde par l'affirmative à sa question.

- Je suis avec vous..., répliqua-t-il au grand plaisir de la jeune femme puis poursuivit en se penchant sur elle pour écarter une mèche de cheveux roux qui tombait sur son visage, frôlant la joue d’Éléonore du bout de ses doigts, inconscient du pauvre cœur de la demoiselle qui rata un battement, vous savez, ce n'est pas tous les jours que l'on peut chasser le caribou à Versailles...
- Tout est possible, s'exclama Éléonore en se détournant pour cacher ses joues rouges – l'inconvénient d'être roux ! – et en faisant mine d'être vexée par l'éclat de rire de son compagnon actuel, je suis sûre qu'ils se plairaient ici et ils nous évitent d'avoir à participer à des conversations désagréables.

Elle se refusa à en demander plus au jeune homme, c'était à lui de parler de sa précédente épouse s'il en éprouvait le besoin. Car au vu de la façon dont il s'était raidi face aux questions de ces indésirables, le sujet restait sensible tout comme elle quand on évoquait Andrew devant elle. Cette information aurait pu changer le regard qu'elle portait sur lui mais il n'en était rien. Quand elle releva de nouveau ses yeux pétillants sur lui, elle ne put s'empêcher de le taquiner pour ôter cette ombre du passé – qu'elle espérait lointain – :
- Et puis je suis certaine que le roi se lasse de chasser la perdrix et les gerbilles au bout d'un moment... Il serait temps de lui apporter un peu d'autre gibier pour qu'il puisse enfin prouver ce qu'il vaut vraiment, ne croyez-vous pas ? Tenez, il serait dommage que l'on appelle Louis « le roi aux gerbilles et aux poules sultanes » dans le reste de l'Europe, le caribou, voilà qui a plus de prestige... Certes, je vous accorde le sanglier mais voilà qui est beaucoup trop facile à chasser et puis bon... A qui est-ce qu'un sanglier peut bien faire peur ? En France, vous manquez de gros gibier... Pas étonnant que vous vous êtes inventé des légendes où des lions, des licornes et des dragons se promènent dans vos forêts !
Pendant qu'elle parlait en baissant le ton au fur et à mesure, elle suivit Aymeric qui lui servait de guide cette journée-là. Ils s'enfoncèrent dans des taillis plus profonds et la jeune femme finit par se taire pour le laisser charger son propre pistolet ce qu'il fit avec virtuosité sous l’œil appréciateur de sa compagne. Une fois cela fait, elle examina les alentours avec plus d'attention pur essayer de distinguer quelque chose qui puisse ressembler à un animal ce qui n'était guère facile car la visibilité était mauvaise, les branches des hauts arbres leur dissimulaient un ciel grisâtre. Une fois n'était pas coutume, ce fut Aymeric qui relança la conversation – leur ôtant définitivement toute chance de surprendre une modeste gerbille mais Éléonore était mal placée pour faire des remarques.
- J’ai eu l’occasion de chasser avec votre frère, lors de son mariage, lança-t-il. Nous ne formions pas une trop mauvaise équipe d’ailleurs ! Chassiez-vous déjà, en Pologne ? Il doit s’y trouver plus de gibier qu’ici en plein hiver, mais vous verrez, ces domaines sont parfois pleins de surprises.
- J'attends les surprises promises alors, sourit Éléonore, non en réalité, je chassais fort peu en Pologne, j'étais trop jeune avant la guerre et après... Non seulement, je n'y suis pas restée très longtemps, mais meilleure amie était déjà Marysienka et elle n'aime guère cela, elle ne peut s'empêcher de plaindre les petites bêtes. Et mon époux ne me laissait pas... Faire ce qu'il me plaisait... (Elle enchaîna rapidement) Mais je me suis bien rattrapée après ! Je suis ravie que vous ayez pu faire équipe avec mon frère. Je ne manquerais pas de lui dire que vous m'avez trouvée meilleure que lui.

Avec un sourire ravi, elle le vit l'entraîner vers un grand bosquet naturel. Cette fois-ci, la chasse commençait réellement ! Et en effet, au centre d'une clairière encore blanche par endroit à cause de la neige, se trouvaient quelques perdrix, assez grosses malgré la saison. Aussitôt, Éléonore en oublia tout et plissa les yeux pour évaluer la distance qui les séparait d'elles. Il était temps de faire honneur à son nouveau jouet ainsi qu'à sa réputation. Elle prit son arme au poing, glissa le doigt sur la détente sans geste brusque et visa soigneusement l'un des volatiles inconscient de l'épée de Damoclès qui pesait sur sa tête. Pour rendre les choses plus compliquées, Aymeric tira un coup qui eut pour conséquence de disperser en un instant les perdrix. Elle n'avait plus que quelques centièmes de secondes pour tirer et la jeune femme n'hésita pas un instant. Le coup partit avec une facilité admirable, sans forcer et avec une sorte de grâce. Éléonore n'eut même pas besoin de regarder pour voir qu'un des oiseaux venait de faire une chute de plusieurs mètres, inanimé.
- Vous êtes faits l'un pour l'autre ! Commenta le comte de Froulay avec calme comme s'il parlait d'un couple de jeunes mariés en pleine Galerie des Glaces et non d'une dame dans une forêt avec son pistolet.
- Vous n'auriez pas pu mieux choisir, répliqua la Polonaise, toute à sa joie d'avoir enfin pu tester les qualités exceptionnelles du pistolet et se penchant pour le recharger de nouveau avec la poudre prise dans son sac, il est incroyable !... Quoique, j'aimerais l'essayer de nouveau pour en être absolument certaine. Et il n'est pas question que vous vous défiliez la prochaine fois.
Elle lui adressa un sourire rayonnant et leva les sourcils comme pour le mettre au défi si bien qu'il l'entraîna de nouveau, cette fois-ci au cœur de la forêt, en s'éloignant des chemins.
- Avez-vous appris à tirer seule ? Demanda-t-il soudain.
Elle eut un bref éclat de rire en songeant à la façon dont elle s'était mise à cette activité bien peu digne de son rang :
- Vous n'y êtes pas, hélas pour eux, c'est à la cour des Stuarts en exil que j'ai touché mes premières armes à feu. J'ai tant et si bien harcelé ce pauvre Morgan de Richmond qu'il a fini par accepter de me prendre avec lui quand il partait à la chasse dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye. C'est sans doute le meilleur tireur qu'il m'ait été donné de rencontrer. Je suis sûre qu'il l'a regretté bien des fois quand je ne cessais de parler, faisant fuir les proies ou quand je ne parvenais pas à viser... Je pense que j'ai failli tuer toute sa famille en m'entraînant ! Morgan n'osait pas trop s'écarter de moi quand il me demandait de tirer, il avait bien trop peur que ce soit lui qui reçoive la balle en se trouvant malencontreusement sur sa trajectoire !
S'apercevant qu'elle se trouvait derrière lui et qu'elle avait une arme à la main, elle ne put s'empêcher d'ajouter avec ironie :
- Oh mais ne vous inquiétez pas, je me suis améliorée depuis, vous n'avez rien à craindre.

L'après-midi se poursuivit ainsi entre deux conversations sur leurs habitudes de chasse ou leurs meilleures expériences en la matière – Aymeric avait pratiqué avec le roi de France et Éléonore avec le duc de Brandebourg – et deux défis qu'ils se lançaient l'un à l'autre. A la grande satisfaction de la jeune femme, le comte se révéla doué et un concurrent sérieux. C'était bien plus drôle ainsi. Ils traquèrent leurs proies avec efficacité et firent un véritable carnage au sein de la population de perdrix de la forêt, lesquelles finirent par disparaître totalement, s'était sans doute donné le mot. Ils manquèrent de peu un cerf ou une biche qui courait un peu trop vite pour eux – Éléonore regretta de porter sa robe et admit qu'elle aurait été plus à l'aise en revêtant la culotte des hommes – puis se chamaillèrent sur l'origine du coup qui avait frappé de plein fouet un gros ragondin près d'un étang naturel. Éléonore, qui avait raison évidemment, s'amusait follement et ne cessait d'envoyer des piques à son compagnon qui réagissait toujours avec humour. C'était le plus bel après-midi qu'elle avait passé depuis longtemps, loin de toutes ses inquiétudes et des chantages qu'on exerçait sur elle. La Polonaise appréciait encore plus le jeune homme à ses côtés et avait l'impression de le connaître de mieux en mieux. Il ne semblait pas bouder son plaisir non plus et le sourire qui flottait sur ses lèvres, ses expressions faussement courroucées, ses yeux d'un bleu éblouissant, tout charmait la jeune femme, tout exerçait une puissance attraction sur elle.
Elle dut remettre ces réflexions à plus tard – à considérer qu'elle avait l'intention de réfléchir au sujet, il valait mieux se laisser porter par ses sentiments et ses désirs parfois – car ils finirent néanmoins par tomber sur ce gros gibier qu'elle avait réclamé. Ils débusquèrent un sanglier malheureux (et un peu idiot pour ne pas avoir fui à leur approche). La bête était visiblement déjà blessée et avait un volume assez impressionnant. Au départ, il n'avait pas vu les deux chasseurs mais un bruissement de la robe d'une Éléonore surexcitée par cette proie qui s'offrait à elle la trahit. Il se retourna vers eux au moment même où la jeune femme levait son pistolet et tirait. Elle le toucha bien mais il en fallait plus pour tuer une bête comme celle-là... Mais c'était en revanche parfait pour l'énerver. La Polonaise n'eut pas le temps de recharger son arme ni même de trouver la poudre dans son sac que déjà le sanglier s'élançait vers eux pour les charger avec toute la fureur qu'il éprouvait à l'égard de celle qui avait tenté d'avoir sa peau. Figée, la jeune femme le regarda approcher sans réagir, sans se rendre vraiment compte du danger. Fort heureusement, l'un des deux avait un peu plus de présence d'esprit et au dernier moment, elle se sentit poussée sur le côté par une poigne ferme. Elle chuta au milieu d'un buisson tandis que le sanglier emporté dans son élan ne parut pas comprendre que sa chasseuse/proie s'était envolée. Il n'eut pas le temps de se poser des questions car Aymeric tira en plein dans sa tête, l'achevant définitivement.
- Oh merci, s'écria Éléonore toute heureuse de cette expérience, aidée par son chevalier servant à se relever, vous rendez-vous compte, nous venons d'être attaqués par un sanglier ! Enfin, les choses prennent une tournure intéressante ! Je propose de continuer sur cette voie pour en dénicher d'autres, peut-être vivent-ils à plusieurs !
Elle ressemblait vraiment à une enfant ainsi, à moitié sautillant sur le coup de l'émotion, définitivement décoiffée, les yeux brillant, la robe toute sale et même déchirée à l'endroit où elle était tombée. A une enfant qui aurait eu un pistolet dans la main toutefois. Mais pour une raison inconnue, le comte refusa sa proposition et lui fit remarquer que des gouttes de pluie commençaient à tomber. En temps normal, cela n'aurait pas empêché Éléonore de poursuivre mais elle accepta sagement de rentrer, non sans adopter une moue boudeuse. L'un et l'autre l'ignoraient mais ils venaient de prendre la bonne décision. Les heures avaient passé et déjà la nuit s'apprêtait à les engloutir. Au moins auraient-il retrouvé le chemin de promenade d'ici là. Au moment de quitter définitivement les fourrés, Éléonore perçut un bruit et brandit son arme, prête à un dernier coup pour l'honneur. Mais ce fut un jeune renard qui sortit du buisson, d'un roux éclatant. Il les fixa un instant de ses prunelles noires, nota le geste de la chasseuse qui laissa retomber son pistolet puis s'enfuit.
- Vous avez vu, n'était-il pas adorable ? Murmura une Éléonore un peu émue, c'est peut-être un signe...
C'était surtout le signe qu'il était plus que temps de rentrer. Quelques minutes plus tard, alors que tout s'assombrissait autour d'eux, la fine bruine se transforma soudain en déluge. En moins de temps qu'il ne fallait pour le dire, les deux courtisans se retrouvèrent entièrement trempés. Les cheveux d’Éléonore collaient désormais à ses joues et à son dos tandis que sa robe s'alourdissait considérablement. Elle frissonnait désormais à chaque pas mais heureusement, la lisière puis le château furent bientôt visibles. Au moment de quitter définitivement la forêt domaniale, ils s'interrompirent et se lancèrent un regard. Pas besoin de parler pour savoir qu'il valait mieux courir pour aller se sécher au plus vite.

Les jardins avaient été désertés par les rares aventuriers qui avaient osé mettre le nez dehors avant le départ des deux inconscients pour leur séance de chasse, à l'image de ce Chamblay qui était venu évidemment se délasser et était tombé par hasard sur le comte de Froulay. Fort heureusement, cet hypocrite avait disparu avec le reste de sa clique et personne ne put admirer la course à laquelle se livrèrent Aymeric et Éléonore en zigzagant entre les plans d'eau aux statues qui faisaient grise mine sous toute cette pluie. La Polonaise faillit trébucher plusieurs fois mais le jeune homme lui saisit la main pour l'aider et en quelques enjambées, ils furent dans une galerie basse de Versailles. Ils avaient triste mine tous les deux ! Éléonore dans une tentative désespérée de paraître présentable chercha à rassembler sa chevelure mais c'était peine perdue. Alors que des bruits de pas arrivèrent vers eux, elle lâcha la main secourable et ne put s'empêcher de faire une remarque joyeuse :
- Et bien, nous n'arrivons décidément pas à terminer nos rencontres dans le même état que nous les avons commencés, je vais finir par croire que nous avons attiré quelque malédiction sur nous.
Pour échapper à des regards curieux, ils s'élancèrent dans les dédales des appartements du château, montèrent quelques escaliers puis se retrouvèrent devant la porte de ceux d'Aymeric de Froulay. Comme quelques semaines auparavant après leur première rencontre. Sauf qu’Éléonore n'était guère gênée par les événements de l'après-midi. Elle hésita un instant à le quitter aussi vite mais elle avait hâte d'aller se réchauffer.
- Merci beaucoup, lança-t-elle, pour cette partie et pour tout. Je sais que nous n'allons pas être amenés à nous revoir de sitôt puisque vous allez partir mais je vous attendrais.
Elle s'apprêta à partir après lui avoir adressé un dernier sourire éclatant – qui contrastait avec le reste de sa tenue – mais ne put s'empêcher de lui prendre la paume pour la serrer dans la sienne :
- Prenez soin de vous, surtout, je ne veux pas trop m'inquiéter.
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MessageSujet: Re: Les départs ne doivent pas être soudains... Ils se savourent.   Les départs ne doivent pas être soudains... Ils se savourent. Icon_minitime17.02.13 0:41

Aymeric fut reconnaissant à la jeune femme de ne pas insister sur ce qu’elle avait pu entendre, d’autant plus qu’il aurait été bien en peine de lui expliquer cette conversation hautement suspecte. Finalement, il s’accorda avec elle sur l’utilité non négligeable, dans ce genre de cas, des rares caribous que l’on pouvait croiser à Versailles et profita du regard pétillant d’Eléonore pour débarrasser son esprit des questions de ce Chamblay. Il commençait à se douter que cette sombre histoire n’était pas vouée à s’étouffer d’elle-même, et qu’il n’avait pas fini d’entendre parler de ces poèmes, mais le moment était on ne peut plus mal choisi pour y songer, il avait pour l’après-midi de bien meilleurs projets en perspective. Il ne lui fut d’ailleurs pas difficile de reporter toute son attention sur sa joyeuse compagne qui, comme à son habitude (il n’en doutait plus), s’était remise à babiller comme si de rien n’était. Certains se seraient sans doute pu à dire qu’il n’était guère correct d’offrir une arme à une femme, pas plus que de l’emmener chasser alors que le froid régnait encore en maître sur la forêt, mais le sourire rieur de la Polonaise, ses yeux brillants... et la facilité déconcertante avec laquelle elle avait chargé son arme, il n’y avait pas à douter qu’il n’aurait su faire meilleur choix. Elle n’était pas comme toutes les autres dames de la cour, elle n’avait même rien de commun avec toutes les courtisanes qu’il fréquentait - aussi plaisante la compagnie de certaines d’entre elles fût-elle - et s’il ne pouvait dire qu’il la connaissait réellement, cela, Aymeric l’avait compris dès leur première rencontre (et malgré les circonstances de celle-ci). Sans doute était-ce ce qui la rendait si fascinante aux yeux du jeune homme - et attirante, il ne s’en cachait pas. Et il se plaisait à croire, à la vue du rouge qui colorait parfois les joues d’Eléonore, qu’il n’était peut-être pas seul.

Mais en gentilhomme, il ne tenta rien, et les deux chasseurs purent se mettre à l’affût de leurs proies en reprenant une conversation presque normale. Il ne l’interrogea pas plus sur son mari qu’elle ne l’avait fait sur Ophélie, préférant lui assurer qu’il ne se risquerait pas à comparer ses talents de chasseuses avec ceux de son frère. Talents qu’elle lui confirma en abattant comme s’il s’agissait de la chose la plus simple cette pauvre perdrix qui ne s’était pas envolée assez vite pour lui échapper. Aymeric accueillit ce succès d’un sourire, et jetant à peine un regard au malheureux volatile, guetta sur ses traits la réaction de la jeune femme.
« Vous n'auriez pas pu mieux choisir, s’exclama celle-ci, il est incroyable !... Quoique, j'aimerais l'essayer de nouveau pour en être absolument certaine. Et il n'est pas question que vous vous défiliez la prochaine fois.
- Serait-ce un défi ? répliqua-t-il avec un sourire en coin. Obtenant confirmation dans le regard d’Eléonore, il haussa à son tour un sourcil. Très bien, nous verrons lequel de nous effraie le plus les perdrix ! »
Et là-dessus, il l’entraîna hors du bosquet dans lequel ils s’étaient dissimulé. Aymeric connaissait assez la forêt pour se permettre de laisser les chemins derrière lui. Même sil y avait fort à parier qu’il ne se trouvait personne d’assez inconscient pour une promenade sous un tel ciel (en effet, celui-ci s’assombrissait ostensiblement), le courtisan préférait autant s’assurer qu’ils ne croiseraient pas de nouveaux oiseaux de mauvaise augure. Ils s’enfoncèrent donc sûrement sous les hauts arbres, tout en continuant à discuter.
« Vous n'y êtes pas, répondit la Polonaise lorsqu’il l’interrogea sur la façon dont elle avait appris à chasser, hélas pour eux, c'est à la cour des Stuarts en exil que j'ai touché mes premières armes à feu. J'ai tant et si bien harcelé ce pauvre Morgan de Richmond qu'il a fini par accepter de me prendre avec lui quand il partait à la chasse dans la forêt de Saint-Germain-en-Laye.
- Richmond ? s’étonna Aymeric. Voilà une chose qu’il ne m’a jamais racontée ! »
Et pourtant, ça n’était pas faute de l’avoir entendu se confier un certain nombre de fois. Il eut un sourire ironique en songeant à leur dernière expérience en matière d’alcool, de confidences et de tavernes.
« C'est sans doute le meilleur tireur qu'il m'ait été donné de rencontrer. Je suis sûre qu'il l'a regretté bien des fois quand je ne cessais de parler, faisant fuir les proies ou quand je ne parvenais pas à viser... Je pense que j'ai failli tuer toute sa famille en m'entraînant ! Morgan n'osait pas trop s'écarter de moi quand il me demandait de tirer, il avait bien trop peur que ce soit lui qui reçoive la balle en se trouvant malencontreusement sur sa trajectoire ! À ces mots, le comte, qui se trouvait alors quelques pas en avant, tourna la tête et lui adressa un regard faussement perplexe. Oh mais ne vous inquiétez pas, je me suis améliorée depuis, vous n'avez rien à craindre, répliqua-t-elle. »

Il répondit d’un éclat de rire, avant de lui assurer qu’il avait toute confiance en sa capacité à ne pas le confondre avec un caribou. Un instant, il songea, avec amusement, au hasard qui voulait que son anglais d’ami eût croisé la route d’Eléonore des années auparavant et se promis d’en informer Richmond si la guerre n’avait pas raison de l’un d’entre eux (ce qui serait bien un comble : il ne fallait plus compter sur Vivonne pour se laisser entraîner dans une virée parisienne)
Le reste de l’après-midi se passa de la même façon, entre conversations plus ou moins relatives à la chasse et défis lancés pour se mettre à l’épreuve. Ils firent un sort à au moins un représentant de chacune des espèces animales assez inconscientes pour se montrer en cette froide journée de février. Au bout de deux heures, les perdrix désertèrent totalement les bois, de sorte qu’ils durent se rabattre sur quelques malheureux rongeurs auxquels ils ne firent guère plus de cadeaux qu’à leurs prédécesseurs volatiles. Un lapin leur échappa, quoi qu’il eût semblé les défier en s’arrêtant pendant quelques secondes face à eux, et ils se vengèrent de cette courte défaite sur le dernier oiseau osant défier les deux redoutables chasseurs qu’ils étaient, qu’ils abattirent tous deux à la fois. Aymeric ne contesta pas ce coup à Eléonore, contrairement à un ragondin qu’ils rencontrèrent plus loin, et qui occupa un moment leur conversation. Un brame les interrompit un instant mais l’animal se trouvait visiblement trop loin pour qu’ils puisse l’atteindre, aussi en revinrent-ils rapidement au ragondin, qui fut définitivement écarté par leur victoire commune et écrasante sur une forme indéfinie. De temps à autres, Froulay laissait errer sur les traits rieurs de sa compagne un regard, ou un sourire charmé. Lui qui ne pouvait se plaindre d’avoir une vie pénible devait admettre qu’il y avait un moment qu’il n’avait passé de si agréables moment, loin de tous les regards de la cour.

Le ciel avait considérablement noirci lorsqu’ils virent une lourde forme se dessiner derrière un bosquet. Les deux chasseurs à l’affût se turent aussitôt, conscients d’être enfin tombés sur un gibier plus imposant que les précédents. Le sanglier aurait sans doute été expédié de la même façon que ses confrères de la forêts si, dans un geste d’excitation, Eléonore n’avait pas soudain attiré son attention. La voyant mettre la bête en joue, Aymeric s’éloigna d’un pas pour lui laisser l’honneur du coup. Tout se déroula alors très vite. La jeune femme tira, mais ne put venir à bout de son adversaire d’une seule balle. Celui-ci, visiblement furieux d’avoir été pris pour cible, la chargea aussitôt, ne lui laissant à l’évidence pas le temps de recharger son arme. Voyant le danger approcher, Froulay saisit brusquement Eléonore par le bras et la tira in extremis de la trajectoire du sanglier. Enfin, il écarta définitivement le danger en l’abattant d’une balle dans le crâne. La bête s’effondra et, sourcils froncés, il se tourna vers sa compagne, tombée dans un buisson.
« Tout va... commença-t-il en lui tendant la main pour l’aider à se lever, sans pouvoir aller jusqu’au bout.
- Oh merci, s’écria la jeune femme, nous venons d'être attaqués par un sanglier ! Enfin, les choses prennent une tournure intéressante ! Je propose de continuer sur cette voie pour en dénicher d'autres, peut-être vivent-ils à plusieurs !
Aymeric la dévisagea un instant, perplexe. L’expérience semblait réellement l’avoir réjoui, constat qui lui tira un sourire un coin.
« Je serais plutôt d’avis que nous revenions sur nos pas, répondit-il néanmoins, raisonnable. »
En effet, l’orage menaçait ostensiblement, et la nuit avait déjà commencé à tomber sur la forêt. Il ajouta que de plus, il n’aurait pas assez de poudre pour la sauver d’une nouvelle tentative, et qu’il s’en voudrait d’avoir sa mort sur la conscience alors qu’elle avait réussi à les sortir vivant des souterrains du palais. Au moment où il achevait, quelques gouttes de pluie se mirent à tomber, et malgré la moue faussement boudeuse d’Eléonore, ce fut la nature qui décida ainsi pour eux de la fin de cette partie de chasse.

Ils regagnèrent rapidement les chemins, quittant les parties les plus denses de la forêt dans lesquelles leurs pas les avaient menés. Ils s’apprêtaient à retrouver la voie principale quand une nouvelle forme se dessina derrière un buisson. La Polonaise brandit son arme mais à l’instant où le coup aurait dû partir, un renardeau leur fit face, sembla fixer un instant la jeune femme, avant de détaler, sain et sauf sans que celle-ci eût rien fait, sinon baisser son pistolet. Aymeric eut un rictus amusé, apercevant sur la crosse de celui-ci la bout touffu de la queue de l’animal qu’il y avait fait graver.
« Vous avez vu, n'était-il pas adorable ? souffla-t-elle, c'est peut-être un signe... »
Le comte hocha la tête, le regard un instant perdu sur les traces du renard qui avait depuis longtemps disparu de leur champ de vision. Il adressa un sourire à sa compagne, puis l’invita à reprendre leur route, ce qui ne s’avéra pas être une mauvaise idée, car ils avaient à peine fait quelques pas que l’averse prenait soudain des allures de déluge. Ils eurent beau se dépêcher, lorsque les derniers arbres furent atteints, ils étaient déjà totalement trempés. Là, ils n’eurent qu’à échanger un regard pour se comprendre, et se mettre brusquement à courir en direction du palais. Les jardins, déserts, les statues ruisselantes et les fontaines éteintes furent les seuls témoins de leur course effrénée, traversée de temps à autres d’un éclat de rire. Lorsqu’il la vit manquer de trébucher, Aymeric prit la main de la jeune femme et c’est ainsi qu’ils gagnèrent le château.
« Et bien, nous n'arrivons décidément pas à terminer nos rencontres dans le même état que nous les avons commencés, je vais finir par croire que nous avons attiré quelque malédiction sur nous, lança joyeusement Eléonore.
- A moins que nous ayons un don pour nous mettre dans ce genre de situation, répliqua le comte sur le même ton, avant de s’éclipser à sa suite dans les escaliers pour éviter les groupe qui semblait approcher d’eux. »
Il fut saisi d’un drôle de sentiment de déjà vu lorsque ses dessinèrent les portes de ses appartements, quoi que son état actuel ne fût pas comparable à celui dans lequel il se trouvait quelques semaines plus tôt.
« Merci beaucoup, pour cette partie et pour tout, lança la jeune femme. Je sais que nous n'allons pas être amenés à nous revoir de sitôt puisque vous allez partir mais je vous attendrais.
- Alors je ferai en sorte de revenir, répondit Aymeric, car je ne manquerai l’occasion de vous suivre dans une autre aventure pour rien au monde. »
Il était sincère, sans plus qu’il n’avait pensé l’être. Il la vit tourner les talons, et sentit comme un regret poindre, jusqu’à ce qu’elle lui saisisse finalement la main.
« Prenez soin de vous, surtout, je ne veux pas trop m'inquiéter. »

Aymeric n’était pas homme à se complaire dans les regrets, ni à hésiter indéfiniment. Il profita du fait qu’elle ne s’était pas éloignée pour porter la main de la jeune femme à ses lèvres. Elle était aussi trempée que lui, échevelée et ils devaient offrir un bien piteux tableau ; mais pourtant, il la vit plus charmante que jamais.
« Je ferai de mon mieux, promit-il avec un sourire en coin, tout en plantant son regard dans ses yeux pâles. Même s’il est tentant d’imaginer que vous pourriez être inquiète... »
Sur ces mots, comme il l’avait fait des heures plus tôt, il écarta doucement de son visage une mèche trempée. Mais cette fois, en revanche, il ne recula pas, bien au contraire, et se pencha sur elle pour l’embrasser. Avec douceur d’abord, puis plus d’ardeur. D’une main, il ouvrit la porte derrière lui, et s’éloigna légèrement, il lui tendit la main, dans une question muette. Lorsqu’elle déposa sa paume dans la sienne, il lui adressa un regard espiègle et l’entraîna à sa suite. L’endroit état désert, les valets ayant déjà été envoyés à Paris, aussi n’hésita-t-il pas à l’embrasser à nouveau, laissant courir ses mains le long de sa lourde robe trempée. Tous deux savaient qu’il ne faisait là que retarder son imminent départ pour le front, et que, comme chaque homme qui y partait, rien n’assurait son retour. D’aucun auraient considéré peu galant de céder ainsi à une femme que l’on se devait d’abandonner par la suite, mais Aymeric savait qu’Eléonore n’avait et n’aurait jamais rien d’une demoiselle abandonné, quoi qu’il arrivât. Aussi fut-ce sans regrets ni remords qu’il l’aida à se débarrasser de ses vêtements victimes de l’averse, puis se laissa avec elle tomber tomber sur le lit qui demeura seul témoin de leurs ébats.

La nuit était totalement tombée lorsque le comte vola à son amante un dernier baiser, puis retomba à ses côtés. Il se tourna vers elle, tout en jouant distraitement avec l’une de ses longues mèches rousses. Son départ anticipé pour la guerre qui, jusque là, l’avait laissé indifférent lui tira un rictus ironique.
« Je ne suis pas loin de regretter d’être en charge des logis de sa Majesté, lança-t-il en levant les yeux sur elle. »
Il l’observa un instant, en silence, sachant que ses traits joyeux et charmants l’accompagneraient un moment, malgré toutes les pensées plus soucieuses propres aux batailles qui ne tarderait pas à le rattraper. Du bout des doigts, il effleura l’une de ses joues, l’arrête de son nez, puis ses lèvres, surprenant dans son regard cette lueur vive qui ne semblait jamais la quitter, et brillait un peu plus fort lorsqu’elle semblait avoir une idée en tête.
« Vous avez beau ne pas être celle qui s'en va à la guerre, je me demande pour lequel de nous deux est-ce qu’il faudrait se faire le plus de soucis, fit-il avec humour. Promettez-moi de prendre garde aux sangliers. »
Après tout, elle était bien capable de se mettre dans toutes sortes de situations, et pour la première fois, il se prit à se demander quelles étaient celles qui avaient pu la mener à Versailles. Il n’était toutefois pas temps d’aborder la question, aussi laissa-t-il échapper un vague soupir, suivi d’un sourire en direction de la jeune femme, avant de se lever et d’enfiler rapidement une chemise sèche. Posant un nouveau regard sur elle, il n’y résista pas, et revint s’asseoir auprès de la jeune femme. Une main posé à côté de ahcune de ses épaules, il se pencha légèrement.
« Cette journée m’a été... délicieuse, lui confia-t-il sincèrement avant de prendre un air plus amusé, assorti d’un clin d’oeil. Je nous met au défi de faire encore mieux. »


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MessageSujet: Re: Les départs ne doivent pas être soudains... Ils se savourent.   Les départs ne doivent pas être soudains... Ils se savourent. Icon_minitime19.03.13 23:19

La façon dont cet après-midi allait s'achever ne relevait pas du plus grand suspens et Éléonore elle-même, malgré sa difficulté à prévoir au-delà du lendemain, s'y attendait depuis la nuit du nouvel an où Aymeric et elle avaient partagé un baiser. Elle n'était pas du genre à reculer quand elle s'était lancée dans une entreprise, bien au contraire, elle s'y plongeait corps et âme quitte à en souffrir plus tard. Aussi quand elle croisa le regard brillant du comte au moment où ils allaient se quitter, quand il leva la main de sa compagne pour la porter à ses lèvres, elle comprit comme tout cela allait se terminer et elle se demanda même si Marysienka de sa lointaine Pologne ne l'avait pas prévu et n'avait pas tout organisé à cette fin. C'eut été lui prêter beaucoup de sournoiserie dont la jeune Française ne faisait guère preuve. Marysienka de toute façon n'aurait pas pu savoir à quel point cette journée de chasse allait être parfaite. Aymeric de Froulay s'était montré un compagnon de chasse agréable, distrayant et bon tireur – et ces trois qualités-là primaient aux yeux d’Éléonore. Pendant quelques heures, elle était sortie de son quotidien ennuyeux, banal et consacré à l'exécution de la vengeance d'un roi sous la contrainte pour s'amuser sans arrières-pensées et cela n'avait pas de prix. Et Aymeric en la retenant par son regard d'un bleu si intense lui offrait un sursis inespéré :
- Je ferai de mon mieux, même s'il est tentant d'imaginer que vous pourriez être inquiète...
Éléonore laissa échapper un rire mais s'interrompit quand il écarta doucement un mèche de son visage. Son cœur rata un battement et elle retint son souffle quelques instants. Le temps très exactement qu'il mit à se pencher vers elle pour l'embrasser. Ce fut un baiser léger au départ mais il s'approfondit et Éléonore y mit toute l'ardeur qu'elle ressentait. Ce fut très exactement au moment où il ouvrit la porte derrière lui, sur une pièce vide et qu'il lui tendait la main dans une question muette que tout se joua. La jeune femme n'hésita pas une seconde. Elle le désirait autant que lui. Et elle avait appris à ne pas résister à ses impulsions. Tout en s'embrassant, ils pénétrèrent dans les appartements du comte de Froulay et bientôt, ils se firent plus hardis. Dans un grand tournoiement ponctué de baisers et des rires de la jeune femme, ils laissèrent courir leurs mains sur le corps de l'autre, ôtant au fur et à mesure des vêtements décidément bien gênants et bien trop mouillés. Bientôt, ce fut le lit qui les accueillit et qui permit à Éléonore d'aller jusqu'au bout de son désir.

Après une dernière étreinte, Aymeric se laissa tomber aux côtés de son amante et les deux jeunes gens restèrent silencieux un instant, cherchant à reprendre leur souffle et à remettre leurs idées en place. Éléonore avait gardé des yeux pétillants grands ouverts et un demi-sourire aux lèvres qui témoignait de la paix qu'elle ressentait en cet instant. Comme si les démons qui la pourchassaient, ces Furies venues pour lui rappeler ses fautes et ses devoirs, avaient baissé les armes et abandonné la chasse pendant toute cette journée qui s'était achevée de la plus parfaite des façons. Mais si la jeune femme n'avait pas fermé les paupières, la chambre dans laquelle ils se trouvaient était désormais plongée dans l'obscurité car nul serviteur n'était présent pour allumer des chandelles ou faire du feu. Éléonore, blottie dans les couvertures, ressentant encore pleinement la chaleur du corps d'Aymeric, n'avait pas froid et le léger courant d'air qui traversait les murs et les portes pour courir sur sa peau ne lui apportait qu'une sorte de soulagement. Dans le silence seulement troublé par leur respiration, elle entendait distinctement la pluie qui n'avait pas cessé et qui les avait obligé à se réfugier dans le château. Elle tambourinait sur les fenêtres comme un grésillement sans fin et contribuait à la sérénité d’Éléonore, comme si elle avait été l'élément indispensable pour permettre cette parenthèse dans son existence. La Polonaise n'avait pourtant jamais aimé la pluie qui la contraignait à rester à l'intérieur quand elle était petite alors qu'elle ne supportait pas de rester enfermée à passer son temps aux activités pourtant généralement réservées aux demoiselles. Avec les années, elle avait compris qu'elle avait surtout besoin du soleil pour chasser les idées noires comme s'il lui fallait que le temps lui sourit pour éclairer le cours de son existence. Mais ce jour-là, Éléonore trouvait le bruit des gouttes qui ruisselaient presque rassurantes et réconfortantes. Elle aurait sans doute pu rester plusieurs minutes (des heures, ç'aurait été trop lui demander !), allongée là mais la quiétude fut rompue lorsqu'elle sentit plus qu'elle ne vit Aymeric se retourner et se pencher vers elle, appuyé sur son coude. Les doigts de ce dernier se mirent à courir dans les longues mèches rousses de la jeune femme, désormais entièrement sèches et qui s'enroulaient sur les coussins en de larges boucles de feu.
- Je ne suis pas loin de regretter d'être en charge des logis de Sa Majesté, souffla-t-il en se rapprochant encore de telle sorte qu'elle put voir son visage aux traits fins, si sérieux en cet instant.
- Rassurez-vous, répondit Éléonore en laissant échapper un petit rire, plaisantant pour désamorcer la gravité du moment, après tout, ni Versailles ni sa forêt ne vont disparaître pendant votre absence. Je n'en dirais pas autant de ses animaux de proie maintenant que j'ai une arme aussi exceptionnelle que la mienne mais je vous promets que je ferai l'effort de vous en laisser quelques-uns pour votre retour.

Évidemment qu'il allait partir, elle l'avait su avant même de le retrouver au bassin d'Apollon et elle avait bien conscience, avec toute l'expérience qu'elle avait accumulé au fil des années, que l'amour et les promesses de paix ne pouvaient faire reculer un homme lorsqu'il décidait d'aller conquérir la gloire sur les champs de bataille. Mais elle n'en avait aucune amertume car cela faisait maintenant longtemps qu'elle avait appris à se satisfaire de ce qu'elle avait et à profiter des personnes qu'elle avait sur son chemin, à se suffire à elle-même. Elle n'avait pas peur pour sa vie, elle souhaitait simplement qu'il ne l'oublie pas. Mais même si la guerre approchait, si l'Europe allait y être plongée pendant de longs mois, si l'échéance où Aymeric devrait quitter la cour et vider les lieux de sa présence était inéluctable, les deux amants qui se faisaient face gardaient des sourires éclatants et des visages apaisés. Le jeune homme passa doucement ses doigts sur la joue puis les lèvres d’Éléonore avec une tendresse dont personne ne lui avait fait preuve depuis bien longtemps avant de continuer lui aussi sur un ton léger :
- Vous avez beau ne pas être celle qui s'en va à la guerre, je me demande pour lequel de nous deux est-ce qu'il faudrait se faire le plus de soucis. Promettez-moi de prendre garde aux sangliers.
Il n'avait pas tort mais Éléonore préféra botter en touche en lui répondant avec un clin d’œil qui démentait le ton solennel qu'elle adopta :
- Je vous promets de ne pas me mettre en danger, comme cela vous pourrez partir l'esprit tranquille. Je m'en voudrais d'occuper vos pensées... Je me contenterai de chasser des lapins, je vous le jure.
Elle-même encore ignorait à quel point sa vie allait être mise en danger dans les semaines qui allaient venir et combien même aurait-elle pu s'en douter, elle n'en avait que faire. Elle se sentait si bien que rien ni personne n'aurait pu éteindre ce sourire qui illuminait son visage ou le pétillement de son regard. Elle n'était pas bien douée pour prévoir trop à l'avance, elle préférait vivre l'instant présent, en profiter au maximum quitte à le faire durer. Aussi ne bougea-t-elle pas immédiatement quand Aymeric se redressa pour enfiler des vêtements secs, signifiant par là que cette parenthèse était bel et bien terminée. Il finit néanmoins par revenir auprès d'elle et s'assit à ses côtés, l'observant avec cet air mi-sérieux mi-amusé qui lui était habituel quand il la considérait et qu’Éléonore avait appris à reconnaître. Il était encore plus beau ainsi dans sa chemise simple et froissée, enfilée à la va-vite, les cheveux non coiffés et les traits fatigués mais joyeux et de nouveau, le cœur d’Éléonore rata un battement quand il se pencha sur elle, les mains posées à côté de chacune des épaules de la jeune femme :
- Cette journée m'a été délicieuse, dit-il d'un ton sincère, je nous mets au défi de faire encore mieux.
- Nous pouvons encore l'améliorer, lança-t-elle malicieusement en levant la main pour la passer sur la joue d'Aymeric.
Sans prévenir, elle se redressa sur son séant et après avoir glissé sa paume sur la nuque du jeune homme, elle déposa ses lèvres sur les siennes pour un baiser qui dura jusqu'à ce qu'elle se décida à lâcher le comte qu'elle gratifia alors d'un sourire espiègle, les yeux pétillants de joie.
- Faire mieux une prochaine fois ? Voilà qui ne devrait pas être un problème, ajouta-t-elle en se dégageant de l'emprise d'Aymeric pour se lever et s'habiller à son tour, sans gêne aucune sous le regard du comte de Froulay, mais je n'en dis pas plus, j'espère que la surprise vous encouragera à terminer cette guerre au plus vite pour revenir parmi nous.

Après s'être retournée vers lui avec cette dernière réplique, la Polonaise retrouva sans difficulté sa robe laissée à terre et l'enfila rapidement même si elle était dans un piteux état, couverte de boue et encore mouillée à plusieurs endroits comme en témoignait sa lourdeur. Elle devait bien avoir l'air dépenaillée avec ce vêtement et ses cheveux dénoués qui tombaient dans son dos. De toute façon (et heureusement), elle n'aurait que quelques dizaines de mètres à faire pour retrouver ses propres appartements où on l'attendrait avec une cheminée allumée, un chocolat chaud et des vêtements propres, du moins l'espérait-elle, ses servantes commençaient à la connaître. Mais avant, il fallait partir sans avoir la certitude de revoir celui grâce auquel elle avait passé une journée si excellente avant de longs mois. Pour se donner une contenance, Éléonore demanda au jeune homme de l'aider à attacher à nouveau ses rubans pour éviter que sa robe ne l'abandonne avant qu'elle n'eut franchi le seuil de sa chambre. Il s'exécuta sans faire de difficulté et elle savoura pleinement le frôlement de ses doigts sur sa peau, ses caresses non voulues qui lui donnaient des frissons et lui arrachèrent un soupir. Quand ce fut terminé, elle se retourna vers lui, plongea son regard dans ses yeux d'un bleu métallique et ne put s'empêcher de plaisanter une dernière fois :
- Oh j'oubliais ! Mais si vous le désirez, je serais ravie de vous accompagner chasser les quelques perdrix survivantes de la forêt de Versailles à votre retour... Je suis certaine que vous voulez avoir votre revanche sur ma victoire éclatante !
Joueuse de mauvaise foi, Éléonore ? Oh si peu ! Son ton goguenard indiquait cependant que ce n'était surtout qu'une provocation et avant qu'il ne puisse protester, elle utilisa sa nouvelle arme favorite et lui planta un baiser sur les lèvres accompagné d'un rire joyeux, presque enfantin. Elle ramassa sa besace alourdie par le poids du pistolet qu'elle allait passer les prochaines heures à nettoyer et se dirigea vers la porte sans adresser un regard à Aymeric. En posant la paume sur la poignée, elle eut néanmoins un regret. Elle aurait voulu partir ainsi, comme une maîtresse qui ne demande rien et qui ne promet rien en échange. Non seulement elle détestait l'idée de se sentir liée à quelqu'un ou à une promesse, elle détestait l'idée d'être attachée à un homme aussi prévenant et charmant soit-il mais surtout, elle ne supportait pas les adieux. Raison pour laquelle elle préférait fuir plutôt que de partir proprement. Elle ne savait comment exprimer réellement ses sentiments, elle ne trouvait les mots pour dire ce qu'elle voulait dire. Elle se trouvait si maladroite dans ces circonstances ! Mais elle fut incapable de quitter la pièce comme si de rien n'était, comme si ce qui venait de se passer ne comptait pas plus que cela ou comme si elle allait revoir Aymeric par hasard le lendemain dans la galerie des Glaces comme cela se produisait dans les dernières semaines. Éléonore, sans lâcher la poignet pour autant, fit volte-face et elle vit qu'Aymeric avait continué à la fixer. Il avait comme un air interrogateur. Elle dut résister à l'envie de se perdre à nouveau dans ses bras et prononça d'un ton moins assuré qu'elle ne l'aurait voulu :
- Je ne vous demande rien de plus que de revenir. En tout cas... Moi, je vous attendrais.

Après avoir ponctué cette phrase d'un sourire radieux et s'être bien imprégnée des traits du comte de Froulay, Éléonore ouvrit le battant et se glissa dans le couloir qu'elle parcourut à pas de loups. Heureusement pour elle, elle ne croisa nulle Rotruda, Vulfetrude ou Gerberge, ces duègnes de la maison de la reine qui auraient été ravies de raconter à tous – et à une Marie-Thérèse forcément horrifiée – dans quel état se baladait la sœur du grand Hetman de Pologne dans Versailles – décidément, elle n'avait honte de rien ! Seul un jeune domestique qui portait un broc d'eau croisa la jeune femme et il faillit lâcher son seau devant cette apparition visiblement mais Éléonore resta très digne, le salua comme une grande dame pouvait le faire, faisant fi de son allure qui n'avait pas grand chose à voir avec celle d'une grande dame. Elle fut soulagée de voir apparaître la porte de ses minuscules appartements et parvenue à l'intérieur, elle jeta quelques ordres à sa servante qui revigorait le feu :
- Madame, nous étions inquiètes ! Lança cette dernière en jetant un œil critique sur la robe pleine de boue que sa maîtresse osait rapporter dans son antichambre, nous pensions que vous étiez perdue sous la pluie et que vous ne parveniez pas à rentrer ! Mais nous étions bien en peine de prévenir quelqu'un, nous ignorions où vous étiez partie exactement ! Il faut éviter de faire cela, Dieu seul sait en quelle compagnie...
Si Éléonore ne supportait pas les reproches, elle était d'assez bonne humeur pour ne pas relever cette inquiétude qu'elle ne comprenait pas :
- J'étais en excellente compagnie, je vous remercie.
Devant le visage rayonnant de la Polonaise, la servante n'insista pas et ne fit même aucune remarque quand la jeune femme se laissa tomber dans un fauteuil. Éléonore, quant à elle, aperçut la plume posée de son bureau et non sans ironie, elle se demanda ce qu'elle allait bien pouvoir raconter à Marysienka...
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MessageSujet: Re: Les départs ne doivent pas être soudains... Ils se savourent.   Les départs ne doivent pas être soudains... Ils se savourent. Icon_minitime01.05.13 1:12

L’espace d’un instant, Aymeric songea à la lettre qu’il avait envoyée à Marysienka quelques heures plus tôt. Sa chère correspondante polonaise se doutait-elle de ce à quoi ses petits arrangements avaient mené ? Car c’était bien elle qui, depuis son lointain pays, avait fait en sorte que le comte et Eléonore se rencontrent. Elle avait tant insisté et il avait eu tant de détails par avance sur la jeune femme ce soir étendue à ses côtés que l’on pourrait presque, en effet, prêter un but calculé à Marysienka, même s’il y avait fort à douter que celle-ci pût se montrer si manipulatrice. En outre peu importait à Aymeric. Tout ce qu’il voyait, c’était la belle journée qu’il venait de passer et qui s’achevait de la plus délicieuse des façons, si bien que tout guerrier qu’il était, il aurait volontiers retardé son départ pour le front. Hélas, s’il était bien deux choses que l’on ne pouvait faire patienter, c’était la guerre et le roi, et si la première n’avait pas encore réellement commencé, il ne pouvait plus longtemps exercer loin du front la charge que le second lui avait confiée. Tout cela manquait certes cruellement de galanterie, mais le comte ne prenait pas Eléonore par surprise et surtout, la jeune femme n’était pas ces demoiselles éplorées qui criaient à l’abandon quand les batailles, la gloire et éventuellement la mort appelait les hommes au loin. Aymeric ne connaissait pas la belle rousse autant qu’il l’aurait souhaité en cet instant, mais il en savait assez pour être certain de cela. Au contraire, il ne pouvait s’empêcher de se demander où ses pas (parfois inconscients, il fallait le dire) la conduiraient dans les prochaines semaines. En moins d’une heure, et en sa compagnie que l’on ne pouvait dire hostile, elle avait réussi à trouver et à s’enfoncer dans les recoins les moins engageants du palais (à son humble avis) et il l’avait vue rester de marbre face à un sanglier prêt à l’embrocher. Sachant cela, qui ne ne se serait demandé si elle n’était pas capable de se mettre plus en danger qu’un soldat sur le champs de bataille ? Et si le comte le prenait sur le ton de plaisanterie, il n’en pensait pas moins ce qu’il disait.

« Je vous promets de ne pas me mettre en danger, répondit la jeune femme avec un clin d’oeil, comme cela vous pourrez partir l'esprit tranquille. Je m'en voudrais d'occuper vos pensées... Je me contenterai de chasser des lapins, je vous le jure.
- J’en serais rassuré, mais vous me permettrez d’en douter, rétorqua-t-il, souriant, sur le même ton. »
Il ajouta cependant qu’il était certain qu’elle était capable de se sortir de bien des situations qu’il ne pouvait sans soute ne serait-ce qu’envisager avant de se lever, car toutes les bonnes choses ont une fin, et cet instant de paix ne faisait pas exception. Cette fin, Aymeric la repoussa encore néanmoins, en revenant auprès d’Eléonore une fois qu’il se fut rapidement habillé. Il observa à loisir ses boucles rousse qui faisaient comme un halo flamboyant autour de ses traits malicieux, ses traits souriant, son regard espiègle, comme pour les mémoriser convenablement, tout en leur lançant un défi qui, quelque part, s’ajoutait aux nombreuses raisons qu’il avait déjà de revenir.
« Nous pouvons encore l’améliorer, glissa Eléonore, mutine, avant de se redresser pour l’embrasser. »
Le comte passa un bras dans le dos nu de la jeune femme pour la serrer un peu plus contre lui, approfondissant leur baiser jusqu’à ce qu’elle se décidât à y mettre fin en échappant à son étreinte. Il la laissa se lever, non sans une pointe de regret, mais ne la quitta pas du regard alors qu’elle rassemblait ses effets, admirant une fois encore les courbes gracieuses de son corps.
« Faire mieux une prochaine fois ? Voilà qui ne devrait pas être un problème, mais je n'en dis pas plus, j'espère que la surprise vous encouragera à terminer cette guerre au plus vite pour revenir parmi nous, lança-t-elle.
- Bien, je ferai en sorte que nous en finissions avec la Lorraine avant le printemps ! Cela laissera le temps aux perdrix et aux lapins de se remettre de leurs émotions. »

Il laissa échapper un éclat de rire tout en l’observant, amusé, retrouver sa robe en piteux état, plus encore que lors de leur dernière rencontre où ils avaient eu à affronter la poussière et les habitants des souterrains du palais. Une sorte de malédiction devait peser sur leurs entrevues, mais le comte se prit à penser que c’était ce qui faisait tout leur charme. Il l’observa se rhabiller en silence, songeant qu’il s’agissait bel et bien de la fin. Est-ce un regret qu’il sentit alors poindre ? Sa belle amante ne lui laissa pas le temps d’y songer, en s’approchant pour qu’il l’aidât à lacer sa robe. Il s’exécuta aussitôt, quoi qu’il eût préféré la lui retirer à nouveau et sentant ses frissons alors qu’il s’employait à cette délicate tâche, ne résista pas à la tentation de glisser un baiser sur son épaule. Lorsqu’il en eut terminé, elle se retourna, sans lui laisser le temps de reprendre la parole.
« Oh j'oubliais ! Mais si vous le désirez, je serais ravie de vous accompagner chasser les quelques perdrix survivantes de la forêt de Versailles à votre retour... Je suis certaine que vous voulez avoir votre revanche sur ma victoire éclatante !
- Votre vict... ? commença le comte, faussement offusqué, jusqu’à ce qu’elle ne l’interrompe en l’embrassant à nouveau. »
Ils rirent de bon coeur, puis Eléonore s’échappa, définitivement semblait-il puisqu’après avoir récupéré sa besace contenant le pistolet à la crosse ornée d’un renard, elle posa la main sur la poignée de la porte. Aymeric, qui n’était pas homme à se poser trop de questions, se demanda néanmoins si elle allait simplement partir ainsi. Conscience qu’il s’en allait pour de long mois, et qu’il pouvait bien ne pas revenir, il n’attendait rien d’elle, certainement pas la moindre promesse. Mais s’il revoyait un jour Versailles - après tout, il avait vu passer bien des guerres avant celle-ci - il serait heureux de l’y revoir également. Il resta silencieux, néanmoins, esquissant simplement un sourire énigmatique lorsqu’elle se tourna vers lui une dernière fois.
« Je ne vous demande rien de plus que de revenir. En tout cas... Moi, je vous attendrais.
- Je ferai de mon mieux pour mériter cet honneur, répondit-il, sincère. »
Sur ces mots, ils s’observèrent encore un court instant, instant dont le comte profita pour mémoriser les charmants traits de la jeune femme. Puis elle disparut, laissant Froulay pensif. Il resta un moment immobile, encore imprégné de l’atmosphère feutrée et sereine de cette fin de journée, puis, après s’être adressé à lui-même un sourire entendu, entama ses derniers préparatifs.

Une heure plus tard, le grand maréchal des logis s’élançait sur la route de Paris, qu’il atteignit à l’aube. Mettant pied à terre non loin de son hôtel, il constata que la ville bruissait déjà d’agitation - constat qu’il n’avait pas eu le loisir de faire la dernière fois qu’il avait vu la capitale à une heure pareille, après une soirée mouvementée en compagnie de Vivonne, Richmond et de la duchesse de Longueville. À l’époque, ils buvaient à la santé de la guerre qui se rapprochait, et le rattrapait aujourd’hui avec toutes ses contraintes.
« Avez-vous besoin de chance, Monseigneur ? l'interpella une voix inconnue. »
Tiré de ses pensées, Aymeric s’arrêta pour dévisager la silhouette courbée qui s’adressait à lui. L’homme au dos déformé portait quelques guenilles, et la paume tendue, il lui offrit un sourire édenté.
« Que veux-tu, bossu ?
- Touchez ma bosse, Monseigneur, elle vous portera chance ! »
Le comte haussa un sourcil, mais plutôt que d’envoyer paître le malheureux, il jeta dans sa main deux pièces et prenant cette intervention pour une coïncidence amusante - à défaut de croire aux présages - il posa la sienne sur la bosse du mendiant.
« Allez mon brave, je boirai à la santé de ta bosse si elle me ramène en vie ! »
L’homme l’assura que rien ne pourrait lui arriver et s’en fut, laissant le comte pénétrer dans la cour de son hôtel. Il y laissa sa monture, qu’il troquerait pour son fidèle compagnon de batailles, et entra à grand pas dans l’un des salons où l’attendaient trois hommes, deux de ses lieutenants et le vieillard sans âge qui gardait l’hôtel en l’absence des maître depuis bien des années maintenant.
« Sommes-nous prêtes ? demanda le comte. Ayant recueilli une réponse positive, il afficha un air satisfait puis se pencha sur un secrétaire pour tracer quelques mots sur un papier, tout en donnant ses ordres. De Breuil, vous partez avec moi. Sancergues, vous restez ici jusqu’au départ du roi. Je vous laisse en charge du reste des hommes, avec le duc de Longueville. Vous prenez donc la place de Barangeon... d'ailleurs où est-il celui-là, il y a des semaines que je n’en entends plus parler ?
- Il est mort, monsieur le comte. Une indigestion de melons à ce qu’on dit. On l’a retrouvé roide il y a dix jours. »
Le lieutenant général se redressa, perplexe. Il hésita un instant à poser plus de questions... puis décida qu’une mort si stupide n’en valait pas la peine, et leva les yeux au ciel avant de terminer son billet, qu’il confia au dénommé Sancergues, à utiliser en cas de soucis. Là-dessus, il donna ses dernières recommandation à l’intendant (notamment celle de ne pas laisser Madeleine de Froulay, sa chère mère, user des lieux en toute impunité - il la connaissait) et enfin, il partit. Il rejoignit d’abord un petit contingent d’hommes qui l’attendait à quelques lieues de la capitale, puis ils entamèrent tous le long voyage vers le front où les rejoindrait plus tard le gros des troupes françaises.

Ils arrivèrent quelques jours plus tard avec le levé du soleil, distinguant enfin les premières tentes après un voyage pour le moins éprouvant, mené pas l'infatigable comte.
« Un soleil rouge se lève, beaucoup de sang a dû couler cette nuit, psalmodia Sancergues à ses côtés alors qu’ils s’arrêtaient pour prendre une vue d’ensemble du camp. »
Aymeric haussa un sourcil perplexe et se tourna lentement vers lui.
« Faites-vous poètes, Sancergues... Quoique, vous n’auriez pas beaucoup de succès et vous passeriez pour un idiot : les combats n’ont pas encore commencé. Le seul sang qui a pu couler cette nuit, c’est celui de ce malheureux qui est tombé de cheval. »
L’intéressé se rembrunit, mais ne répliqua pas et à la demande de son supérieur, se dirigea vers le camp. Ce dernier, quant à lui, embrassa la plaine d’une regard, mais ce qui s’imposa à son esprit, comme plusieurs fois durant le voyage, ce fut le visage rieur entouré de boucles rousses d’Eléonore Sobieska.
Il sourit, puis s’élança à la suite de ses hommes. La guerre pouvait commencer.

FIN.
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