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 Quand le passé nous rattrape malgré tout. (Anne & Adélaïde)

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MessageSujet: Quand le passé nous rattrape malgré tout. (Anne & Adélaïde)   19.10.13 18:27


" L'avenir nous tourmente, le passé nous retient, c'est pourquoi le présent nous échappe."
Gustave Flaubert

Tout avait commencé en ce beau mois d’avril, où le printemps était en pleine expansion vers les floralies de mai, et où, déjà, l’on pouvait sentir les amours qui allaient bientôt éclore. C’était de cette façon plutôt romanesque qu’Adélaïde de Vogüé voyait les choses. Qui aurait cru qu’après avoir passé du côté sombre depuis tout de même un bon moment, elle avait gardé ce petit fond venant de son enfance? Même si, avec le temps, elle avait gagné un peu plus de réalisme dans la vie, il restait justement ce petit fond idéaliste dont elle se délectait de temps en temps avec plaisir. Et ce, tout en brodant bien sagement, comme elle se devait de le faire de temps en temps, comme la jeune fille bien élevée qu’elle était (sic), elle ne pouvait s’empêcher d’observer du coin de l’œil Mme d’Ambres. Avec l’air encore plus énigmatique que d’habitude, son petit sourire en coin, elle devait certainement lui cacher quelque chose. De se voir ainsi guettée à cause d’une curiosité insatiable doublait certainement son plaisir, lorsqu’Adélaïde vit enfin ses airs amusés. Aussi, histoire qu’elle arrête de la faire ainsi languir, la demoiselle de Vogüé dut s’efforcer surhumainement à s’appliquer à sa broderie.

- Dieu, je n’en peux plus de vous voir aussi sage! J’avoue que je n’aurais aucune envie de vous voir dans vos rôles de sainte-nitouche ou de bonne sœur. Cela doit être assez effrayant.

- Dans ce cas-là, madame, fit Adélaïde avec un sourire malicieux, je me demande comment vous pouvez tenir à l’église.

- Je crois bien que je suis vouée à l’enfer depuis un bon moment! Mais je me fais vieille, et je ferais mieux de me préparer à ce qui nous attend tous… Taratata, n’allez pas me dire que nous sommes tous prédestinés à aller au Ciel ou en Enfer d’avance! Je ne prends pas ce risque-là, moi. Et si jamais je meurs, le pape devra être disponible afin de me donner l’absolution. Il n’y a bien que lui pour pardonner à une pécheresse telle que moi! Aussi, je ne vous laisserai pas au dépourvu. J’ai cru comprendre que vous étiez en bons termes avec la duchesse de Valois? Je crois bien qu’elle se chargera de vous, sinon, j’arrangerai pour que tout cela soit… Elle vous doit bien cela, et à moi aussi! En revanche, pour l’herboristerie…

Au début de ce monologue, comme d’ailleurs bien des personnes, Adélaïde n’avait pu s’empêcher d’être fascinée par cette vieille dame qui, en un claquement de doigts, semblait être bien capable de vous décrocher la lune. Le charme se rompit cependant quelque peu quand vinrent la question des poisons. Sur ce point-là, il était vrai qu’il était assez difficile de trouver une personne de confiance qui accepterait de former une jeune fille à l’air aussi ingénu. Adélaïde savait pertinemment qu’elle ne pouvait en aucun cas faire confiance à des personnes telles que la Chevreuse, qui n’hésiterait pas à planter un couteau dans son dos le moment propice. Mais heureusement, la marquise n’en resta pas là.

- Une dame de ma connaissance devrait venir un peu plus tard. Connaissez-vous la marquise de Gallerande? De nom, peut-être? Bon. Tout cela pour vous dire qu’en échange du silence sur une petite… information que je vous transmettrai sans plus tarder, je suis parvenue à accepter d’elle qu’elle continue ce que j’ai commencé avec vous. Elle ne fait rien gratuitement, croyez-moi. Elle risque également d’avoir une assez forte antipathie, mais… Vous connaissant toutes les deux, je crois que vous finirez par vous entendre.

Adélaïde écoutait, tout en essayant de ne pas trop avoir l’air mal à l’aise par toute cette petite mise en scène. Elle connaissait la marquise de Gallerande que de vue. Une femme dans la trentaine, blonde, assez belle, qui passait pour être plutôt croqueuse d’hommes. En fait, il ne restait plus qu’à espérer qu’elle ne soit pas une Chevreuse bis. Mais comme l’avait dit la marquise, il était dur de trouver une personne de confiance, et c’était déjà bien beau que cette dame, si elle était aussi peu généreuse que le prétendait Madeleine d’Ambres, ait accepté. Restait à savoir à quel prix. Mais on ne pouvait pas dire, pensa Adélaïde, que Madeleine d’Ambres la formait « gratuitement ». Les vieilles personnes ont tendance à faire preuve d’un certain narcissisme, et la marquise n’était absolument pas en reste. Combien de fois n’avait-elle pas répété qu’Adélaïde lui rappelait les temps de sa jeunesse! La demoiselle de Vogüé ne pouvait s’empêcher de penser que, sans son sacré caractère caché sous sa gueule d’ange, sans doute Mme d’Ambres l’aurait considérée avec indifférence, comme une brebis parmi les autres, attendant d’être dévorée d’une façon ou d’une autre par un loup.

- Préparez-vous à rougir, ma belle enfant… C’est une histoire un peu sombre qui remonte aux temps de la Fronde. Mme de Gallerande n’était encore qu’une jouvencelle, encore plus jeune que vous. Une chose dont je suis certaine, c’est qu’elle a été à cette époque enceinte, et ce, sans être mariée!

Les yeux d’Adélaïde s’agrandirent. C’était ce qui restait de sa province, cette pruderie qui cependant diminuait peu à peu à cause de la perte des scrupules. Mais il restait toujours ce petit fond qui persistait à rester. Elle avait vu, avec le temps, bien des « énormités ». Ce qui, pour l’instant, lui répugnait réellement le plus, c’était ces hommes et ces femmes qui se vantaient de leurs conquêtes. C’était ce genre de chose qui se produisait quand Marie-Louise de Chevreuse, lors de telle réunion de la Main de l’Ombre, excusait ses retards en ricanant qu’elle avait été fort occupée avec son amant, Olivier de Montalet. Elle avait alors droit à une réplique polie mais acerbe d’Adélaïde, ce qui provoquait pour la jeune femme un regard noir de Marie-Louise et un sourire assez contenu de Gabrielle de Longueville, qui détestait la Chevreuse tout autant que la demoiselle de Vogüé.

[color-darkred]- C’est ce genre de chose que l’on oublie pas. On veut que j'oublie? Ce cerveau n'oublie rien. Je n'ai jamais rien oublié depuis que ma mère a arrêté de m'allaiter. C'était un mardi, il pleuvait... Mais ne me regardez pas comme ça! Je plaisantais, bien sûr. Bref, c’est ainsi que je suis parvenue à convaincre Anne de Gallerande, et c’est ainsi que vous parviendrez à la garder sous votre contrôle. Mais, Dieu merci! Il existe des gens qui ne sont point si exigeants de la part de l’autre. Le monde grâce au ciel, fournit des gens qui ont bonne lame et bourse vide.[/color]

- - -

La dite marquise de Gallerande se présenta le lendemain matin. Tout de suite, quand celle-ci fut annoncée et fit son entrée dans le petit salon, Adélaïde ne put s’empêcher de regarder d’un air amusé le contraste étrange, mais bien présent qui existait entre les deux femmes. Mme de Gallerande, si elle pouvait être considérée, à cette époque, comme étant plutôt d’âge mûr, elle restait tout de même une très belle femme. En face d’elle, celle qui allait sans doute lui livrer un duel épicé de paroles aigres-douces donnait l’impression d’une âme jeune dans une enveloppe charnelle à l’apparence si fragile d’une vieille femme, que seul l’éclat brillant de malice témoignait de la vie qui était malgré tout bien présente dans ce corps. Madeleine d’Ambres avait beau sentir sa fin prochaine, rien n’y paraissait.

- Voici donc Mme de Gallerande. Je vous en prie, assoyez-vous, dit-elle en désignant une bergère qui avait, en ce moment, pour Adélaïde, l’air singulier d’une planche de torture toute apprêtée pour Anne.

- Mlle de Vogüé fait partie de ma maison depuis déjà près de deux ans, continua Madeleine sur un ton badin, comme si tout cela n’était qu’une simple réunion pour parler chiffons. Depuis, elle ne m’a jamais déçue et j’ai une entière confiance en elle. Je sais qu’avec elle, un secret est bien gardé, n’est-ce pas?

Adélaïde baissa légèrement la tête avec un sourire. Bien sûr qu’elle savait ce que signifiait ce sous-entendu. Ce n’était qu’une allusion au secret qui devait relier Anne et Adélaïde de façon quelque peu forcée. Il ne resterait plus, que pour Mme de Gallerande, piégée, que de désormais accepter peu à peu dans son entourage cette jeune fille à l’apparence quelque peu poupine, sage et ingénue, mais qui, sans qu’il ne le paraisse, avait bien le diable au corps.
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MessageSujet: Re: Quand le passé nous rattrape malgré tout. (Anne & Adélaïde)   23.02.14 15:23

La neige avait disparu pour laisser place aux fleurs du printemps. C'était le mois d'avril qui donnait cette impression de renaissance, et si la guerre n'avait pas grondé au loin depuis la Lorraine, la Cour en eût été mille fois différente. On parlait de négociations, de rencontres diplomatiques et l'espérance de la fin du conflit se lisait dans les regards et sur les lèvres. Anne de Gallerande n'espérait pas le retour d'une personne en particulier, mais la fin de la guerre lui semblait être un moment encore lointain, trop lointain pour elle qui s'ennuyait sans les flatteries et les caresses des hommes. Les courtisans les plus en vue étaient tous partis, dans un camp ou dans un autre cela n'avait aucune importance aux yeux de la marquise. La seule chose qui comptait pour elle était de voir revenir ces messieurs dont l'absence était beaucoup trop pesante. Au moins profitait-elle de cet abandon pour mettre à profit quelques nouvelles recettes qu'elle avait concoctées. Si la Cour n'était pas totalement vide, et si les rues de Paris grouillaient toujours de personnes potentiellement dangereuses pour son petit secret, il n'en restait pas moins que l'absence des personnalités les plus éminentes lui permettait de se consacrer un peu plus que de coutume à son commerce de poisons. Les dames souhaitant se débarrasser de leurs maris espéraient et peut-être même priaient pour qu'ils mourussent au combat, ce qui serait une mort héroïque et auréolerait de gloire la tête de ces pauvres veuves endeuillées. Mais Anne, qui était au service de la favorite du roi, laissait entendre à de potentielles clientes que la guerre finirait bientôt et que peu d'hommes étaient décédés, d'après les informations qu'elle tenait de la favorite qui elle-même les tenait du roi. Tout cela n'était qu'un tissu de mensonges et il fallait être bien idiote pour croire de telles choses mais une femme déterminée à voir disparaître son mari pouvait croire n'importe quoi et la marquise le savait bien pour avoir vécu cette situation. C'est ainsi qu'elle parvenait à vendre quelques poisons finement préparés et parfois testés avec son amie Marie-Louise de Chevreuse, elle aussi partie malheureusement. Les deux amies s'entendaient à merveille et mettaient de l'ambiance parmi les suivantes de la favorite, s'en prenant d'ailleurs avec une joie à peine dissimulée à Marie de Schwarzenberg. Malgré tout, Anne tirait partie de la situation et profitait de ses moments de liberté pour mettre au point des recettes ingénieuses, tels des gâteaux à l'arsenic par exemple.

On peut ainsi dire que mis à part l'absence de la gent masculine, la guerre avait de bons côtés pour la marquise de Gallerande. Tout allait bien pour elle et elle se contentait même du comédien Lionel Gaudin qui, une fois oubliée sa condition misérable, était un amant ô combien exceptionnel. Il y avait des femmes que les malheurs du monde n'atteignaient pas. Tel était le cas d'Anne de Gallerande. Néanmoins, si le contexte actuel ne la touchait pas, ce sont bien ses problèmes personnels qui brisèrent cette situation confortable.

Tout commença lorsqu'Anne rencontra une vieille dame connue pour être la marquise d'Ambres à la sortie de la messe. L'empoisonneuse se passerait bien de ce moment ennuyeux qu'était la messe. Elle priait en fermant les yeux, donnant l'impression d'être une croyante fervente mais ces pensées n'étaient aucunement destinées au Seigneur. C'était une corvée qu'elle était obligée d'accomplir pour donner une bonne image d'elle et rester fréquentable mais elle se demandait bien qui pouvait vraiment prendre au sérieux ce qui n'était qu'une perte de temps. La duchesse d'Alençon, sûrement. Enfin, se disait la veuve, il fallait bien des personnes comme elle pour que les prêtres ne se sentent pas totalement inutiles. Anne suivait Amy of Leeds, entourée des autres dames de la maison de la favorite, lorsque la marquise d'Ambres se fraya un chemin jusqu'à elle. La vieille dame lui demanda de la suivre, mais Anne lui répondit par un regard méprisant, n'ayant aucune envie de suivre cette femme que certains disaient sénile. Mais une phrase lui fit reconsidérer sa position. La marquise d'Ambres lui chuchota en effet “Croyez-vous que votre enfant soit aussi croyant que vous ?”. Heureusement personne ne l'entendit et Anne parvint à garder un sourire de façade malgré le choc qu'avait provoqué en elle cette question. Elle prit le bras de la vieille dame dans un geste qui se voulut protecteur et elle demanda à ce qu'on prévienne la favorite qu'elle avait du partir pour raccompagner cette pauvre marquise d'Ambres qui n'avait plus toute sa tête. Une fois qu'elles furent seules, la marquise d'Ambres expliqua à Anne qu'elle était au courant de sa grossesse cachée qui avait eu lieu pendant la Fronde, alors qu'Anne n'était qu'une jeune fille de dix-sept ans. Rien ne laissait penser que la vieille dame en savait plus mais c'était déjà beaucoup trop. Pour être elle-même calculatrice, l'empoisonneuse savait qu'on n'agissait pas ainsi avec quelqu'un sans avoir une idée derrière la tête. C'était bien un service que voulait lui demander la marquise d'Ambres, et si Anne n'avait aucune envie de l'aider, elle savait qu'elle était prise au piège et obligée de coopérer. A la question “Que me voulez-vous ?”, posée à contrecœur, la marquise d'Ambres répondit qu'elle avait une jeune fille à son service qui aurait beaucoup à apprendre à ses côtés. Quant à savoir ce qu'Anne pouvait bien apprendre à une jouvencelle, il ne lui fallut pas longtemps pour l'apprendre. Cette idiote de Flore de Bar avait parlé des talents d'herboristerie d'Anne à la marquise d'Ambres. Flore de Bar se trouvait, heureusement pour sa vie, bien trop loin de la marquise de Gallerande pour que celle-ci puisse s'en prendre à elle mais ce n'était que partie remise. Il fallait être bien sotte pour oser parler de telles choses à la première personne venue. Toujours est-il qu'Anne était au pied du mur, obligée d'accepter la proposition de la vieille dame qui, à bien y réfléchir, était plus une obligation qu'une véritable proposition. Il fut alors convenu que l'empoisonneuse irait voir la vieille dame et sa protégée le plus rapidement possible.

***

Anne de Gallerande s'était déjà sentie au pied du mur, des années auparavant lorsque, enceinte d'Henri-Charles de la Trémoilles, elle n'avait eu d'autre choix que de se laisser guidée. Depuis, elle s'était endurcie et n'avait plus obéis qu'à elle-même. Personne ne lui avait plus dicté ses choix, et lorsque le marquis de Gallerande avait tenté de décider à sa place, il en avait perdu la vie. Mais la situation présente était bien différente. Il aurait certes été facile de tuer la marquise d'Ambres qui était tellement vieille qu'elle-même ne devait plus connaître son âge, mais Anne ne savait pas si sa protégée avait été mise dans la confidence de son secret. C'était comme si on avait empêché une araignée de tisser sa propre toile et qu'on l'avait obligée de se servir de la toile d'une autre. Elle était en territoire inconnu, au sens figuré comme au sens propre puisque le rendez-vous avait lieu dans l'hôtel particulier de cette vieille vipère. Tout avait été fait pour que la marquise de Gallerande perde de son orgueil et se soumette à la volonté de la courtisane sans âge. C'est du moins ce qu'elle ressentit lorsqu'on la fit entrer dans le salon où étaient installées la marquise d'Ambres et sa protégée. L'invitation à s'installer ressemblait plus à une obligation mais Anne ne fit rien paraître de son agacement et alla s'assoir, un sourire froid aux lèvres. Lorsque la vieille présenta la demoiselle de Vogüé, Anne posa son regard sur la jeune femme. La marquise avait déjà vu à la Cour Adélaïde de Vogüé, jeune courtisane qu'on disait prude et fleur bleue. Tout ce qu'Anne détestait. Il fallait espérer qu'elle ne fût pas aussi idiote que Michelle de Bergogne.

Je sais qu’avec elle, un secret est bien gardé, n’est-ce pas?

C'en était trop pour Anne. Le petit sourire de la jeune fille en disait long. Anne s'était promis de ne pas proférer de menace à l'encontre de la marquise d'Ambres mais son orgueil l'empêchait d'accepter de tels sous-entendus. La place de la vieille n'était plus sur son siège mais bien dix pieds sous terre. L'empoisonneuse aurait dû se douter que la Vogüé aurait été mise dans la confidence, sinon à quoi bon les menaces de la marquise d'Ambres ? Cette-dernière sentait sa fin approcher et assurait ses arrières. A son âge, toutes ses dents auraient dû tomber et cela aurait empêché bien des tracas à l'empoisonneuse. Mais la vie était bien souvent mal faite et il fallait faire avec. Anne se demandait comment faisait cette vieille intrigante pour tenir encore debout. Passer la porte les pieds devants était bien la dernière chose que pouvait encore faire cette courtisane périmée.

J'espère en effet qu'un secret est bien gardé avec elle, répondit Anne à la marquise en lançant un regard à Adélaïde, parlant d'elle comme si elle était absente. Les filles de son âge sont si frivoles qu'elles ne savent pas toujours ce qu'elles disent. Mais vous êtes bien placée pour savoir, marquise, que les femmes ont des secrets à tout âge, comme moi bien entendu, mais aussi comme vous qui, âgée que vous êtes, devez avoir bien des choses à cacher. Dévoiler vos secrets ne me sera plus utile lorsque vous ne serez plus présente pour supporter les regards hostiles des courtisans, mais je suis sûre que cette jeune fille a quelque chose à cacher, elle aussi.

La vipère qui résidait en Anne ne pouvait dormir bien longtemps et il suffisait d'un mot pour la faire  mordre son adversaire. Elle avait tout à perdre en menaçant les deux personnes qui en savaient trop sur elles. Mais c'était justement ce danger qui l'amenait à répandre son venin. L'empoisonneuse savait très bien qu'Adélaïde était capable de révéler son secret. Elle n'était pas l'élève de la marquise d'Ambres pour rien. Mais sa réputation était encore à faire à la Cour et elle avait autant à perdre que son futur mentor en herboristerie. Anne était agacée à l'idée de devoir prendre sous son aile la jeune fille, mais elle ne voyait pas qu'Adélaïde lui ressemblait en certains points, malgré les apparences. Toutes deux avaient le diable au corps et il était certain que leur association ferait des étincelles.

Cette chère demoiselle a beaucoup à perdre elle aussi, qui a fait son entrée à la Cour depuis peu de temps. Sa réputation est encore à faire. Mais si elle se montre docile, je pourrais l'aider aussi bien pour l'herboristerie que pour les us et coutumes de la Cour, n'est-ce pas ?

Après les menaces, les propositions. Anne était capable de proférer des méchancetés puis de s'adoucir en peu de temps comme un chat peut griffer avant de se montrer câlin.
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MessageSujet: Re: Quand le passé nous rattrape malgré tout. (Anne & Adélaïde)   21.04.14 15:49

Spoiler:
 

    - J’espère en effet qu’un secret est bien gardé avec elle.

    Le sourire d’Adélaïde s’accentua bien malgré elle, prenant un pli plutôt moqueur devant l’ignorance d’Anne. Mon Dieu, c’est que la marquise de Gallerande n’avait aucune idée de ce qu’Adélaïde de Vogüé pouvait cacher! Il n’y avait pas que l’herboristerie, loin de là! Et encore, c’était en réalité bien peu de chose. Voyons voir… les complots de la Main de l’Ombre, avec l’ombre de la révolte populaire qui arrivait à grands pas, orchestrée par les soins de l’organisation et dont Adélaïde serait l’une des figurantes… Sa participation plus qu’active dans les ligues protestantes… Ses multiples identités, dont certaines, notamment celle d’une jeune comédienne d’origine anglaise, commençaient à être drôlement envahissantes, surtout lorsque les sentiments se mettaient de la partie… Après tout, réussir à entrer chez Molière histoire d’avoir une certaine emprise sur un proche du Roi était une chose, mais que cela ne devienne plus tout à fait une question d’intrigue en était une autre, et la jeune fille commençait à s’inquiéter d’elle-même! Le chef, dans le passé, lui avait souvent reproché son côté fleur bleue. Elle allait devoir apprendre non seulement à le contrôler, mais aussi à le vaincre. Elle n’avait aucune envie de perdre la face devant la Main de l’Ombre, et surtout, devant la Chevreuse, qui n’attendait que ce moment pour se ruer sur elle comme le vautour qu’elle était. Mais bon. C’était là tout ce que la jeune fille faisait de « pas très convenable », pour parler délicatement. Mais c’était bien assez pour qu’Adélaïde soit perdue de réputation, et pourquoi pas envoyée dans les Antilles ou du moins dans un couvent papiste pour faire pénitence… Entre les Antilles, à crever de chaleur et à travailler comme une esclave dans une plantation de café ou de tabac, et le couvent, entourée de nonnes n’ayant plus que la peau et les os, qui useraient ses genoux à marmonner des prières « pour le salut de son âme », la jeune fille ne savait pas encore ce qu’elle préférait. Mais en tout cas, pour tout résumer, oui, Adélaïde savait fermer sa jolie bouche. Et comment!...

    Et de plus, par cette seule phrase, la première d’un flot de paroles auxquelles la demoiselle de Vogüé n’y porta qu’à moitié attention, il était clair que Mme de Gallerande était bien décidée à l’ignorer autant que possible, pour bien montrer son mépris, en parlant d’elle à la troisième personne. Pour l’instant, Adélaïde était bien décidée à ne pas en faire de cas. Tant pis! Elle était habituée, de toute façon, à se faire traiter comme une gamine, malgré ses vingt-deux ans, un âge où bien d’autres jeunes femmes étaient mariées et avaient déjà quelques enfants. D’une manière ou d’une autre, il ne servirait à rien de réagir à une attitude aussi hautaine, car très bientôt, la marquise serait bien obligée de la supporter tant bien que mal. Sans doute qu’à l’heure actuelle, elle la considérait comme une de ces oies blanches sans queue ni tête qui se jetaient par manque d’action dans leur paisible petite vie dans la première intrigue venue pour s’y perdre. Adélaïde avait entendu des dizaines d’histoires dans ce genre, où la donzelle était rapidement mariée à un parti pas très reluisant ou encore envoyée dans un couvent. Mais très bientôt, Anne de Gallerande finirait bien par voir que la demoiselle, malgré son visage de poupée et ses airs d’ingénue, n’avait rien à voir avec toutes ces malheureuses qui pullulaient Versailles pour un temps et en disparaissaient. Bien au contraire! Gueule d’ange, certes, comme beaucoup de ses complices dans le complot qu’il était inutile de nommer, mais le diable au corps.

    - Cette chère demoiselle a beaucoup à perdre elle aussi, qui a fait son entrée à la Cour depuis peu de temps. Sa réputation est encore à faire. Mais si elle se montre docile, je pourrais l’aider aussi bien pour l’herboristerie que pour les us et coutumes de la Cour, n’est-ce pas?

    L’air mielleux d’Anne, son ton empreint de sarcasme ne laissaient plus place à l’interprétation. Adélaïde, jusque-là, avait gardé son calme, malgré le léger sourire moqueur qui apparaissait bien malgré elle, mais là, c’était trop. Non, elle n’était pas de ces douces colombes. Elle n’était pas vraiment non plus ce qu’on appelait une vipère, ne prêtant attention aux ragots que lorsque cela représentait un intérêt quelconque pour ses « petites affaires ». De là à se mettre à répandre des rumeurs… Non, ce n’était pas du tout son genre. Après tout, les personnes qui se retrouvaient victimes des crocs des vipères de Versailles, selon Adélaïde, ne méritaient même pas l’intérêt qu’on leur portait tant. Elles ne méritaient que mépris et oubli. Et l’oubli, à Versailles, c’était plus que le cauchemar du courtisan, c’était comme être envoyé en Enfer pour l’éternité. Oui, la jeune fille était décidée à rester calme, malgré tous les sous-entendus que ferait Anne, mais à présent, malgré tout le venin que la marquise pouvait lui lancer au visage, la balle restait toujours dans son camp. Sans plus attendre, d’une voix qu’elle voulut un peu plus grave que d’habitude sans tout de même exagérer, histoire de faire plus « adulte », elle commença :

    - C’est très aimable et surtout désintéressé (sarcasme, sarcasme) à vous, madame, de vouloir ainsi m’aider pour ce qui est de la Cour. Mais je dois dire que jusqu’à maintenant, tout va bien. Je ne suis pas sans amis…

    Sans prêter attention à la réaction de la marquise, Adélaïde, s’affalant un peu plus dans le fauteuil où elle était confortablement assise, se sentant de plus en plus maîtresse de l’échiquier, elle eut soudain l’idée de tenter de flatter Anne dans le sens du poil, en utilisant une quelconque information qu’elle avait entendue récemment, et dont les détails lui faisaient croire que tout cela venait de sa future enseignante malgré elle. Elle commença, d’un ton badin, comme si elle allait parler de chiffons et autres babioles et non pas de poisons et meurtres potentiels :

    - J’ai ouï parler, ici et là, de desserts et autres plats dans lesquels on insérerait quelques drogues qui feraient passer la victime dans l’au-delà sans laisser de traces ou presque… Des gâteaux à l’arsenic, apparemment? Cette idée ingénieuse viendrait-elle de vous?
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MessageSujet: Re: Quand le passé nous rattrape malgré tout. (Anne & Adélaïde)   30.06.14 17:19

Anne ne perdait pas son sourire, bien qu'il fût figé et froid. Cette situation l'agaçait, et cela était un euphémisme ! La marquise d'Ambres et sa protégée ne semblaient pas se rendre compte à qui elles s'en prenaient. Anne ressemblait plus à un félin qui observait longuement sa proie avant de l'attaquer, qu'à une antilope ne courant pas assez vite pour échapper au prédateur. Pour le moment, le majestueux félin restait calme et, le regard froid, guettait ses proies. La panthère avait rentré ses griffes et montrait une patte de velours à son futur repas. Madeleine d'Ambres avait commis une grave erreur en introduisant Anne chez elle, et en s'en prenant directement à la marquise de Gallerande, laquelle ne comptait aucunement se laisser mener en bateau. Madeleine connaissait son secret ? Très bien. Anne était déterminée à tout faire pour la détruire. En attendant, dans cet hôtel particulier dont la décoration n'était pas du tout du goût de l'empoisonneuse (que de vieilleries entre ces murs ! Mais une vieillerie en particulier l'agaçait au plus haut point, et malheureusement elle était bien vivante), Anne lançait des menaces tout en prenant garde de ne pas trop en faire. La marquise d'Ambres et sa protégée restaient malgré tout un danger bien réel qu'il convenait de ne pas trop provoquer pour le moment. Comme pour savoir ce que valait la demoiselle de Vogüé, Anne porta sur elle un regard scrutateur, digne des peintres qu'elle affectionnait tant. Comme eux, elle observait l'apparence de la jeune femme, pour mieux savoir ce qui se cachait derrière son masque, à la différence que ce n'était pas pour mieux la dessiner, mais bien pour mieux l'attaquer. Blonde, comme elle, les yeux bleus, comme elle, mais un visage d'ange sur lequel on pouvait lire ses pensées les plus profondes, du moins était-ce là l'impression que faisait naître Adélaïde dans l'esprit de la veuve Gallerande. Son air angélique n'annonçait rien qui vaille, bien qu'un avantage pût être admis, aux yeux d'Anne : personne n'irait soupçonner la jeune femme de commettre des actes répréhensibles. Là était bien le seul point positif qui venait à l'esprit de l'empoisonneuse, et d'ailleurs elle-même s'était laissée prendre au piège puisqu'elle n'avait aucun doute sur les véritables activités de sa future protégée. Pour la première fois depuis son arrivée, et outre les salutations d'usage, Adélaïde de Vogüe s'adressa à la marquise de Gallerande, comme pour rappeler qu'elle n'était guère une poupée de chiffon et qu'elle était elle aussi dotée de la parole. Elle s'avançait sur la scène, laissant la marquise d'Ambres reculer dans l'ombre, parlant d'elle-même et pour elle-même, agacée que l'on ignore sa présence.

C’est très aimable et surtout désintéressé à vous, madame, de vouloir ainsi m’aider pour ce qui est de la Cour. Mais je dois dire que jusqu’à maintenant, tout va bien. Je ne suis pas sans amis…

Anne lança un regard froid à sa nouvelle interlocutrice, mais un sourire ironique n'en naquit pas moins sur ses lèvres. La demoiselle avait un peu trop confiance en elle, en témoignait la position qu'elle avait maintenant, affalée dans son fauteuil alors qu'elle s'y tenait bien droite quelques secondes auparavant. Ignorant maintenant la marquise d'Ambres, la demoiselle de Vogüe ayant piqué sa curiosité et son intérêt, Anne se tourna vers sa nouvelle interlocutrice, à la fois agacée par son assurance et amusée par son manque d'expérience.

Ma chère demoiselle, sachez que, tout comme moi, vous n'avez aucun ami à la Cour. Alors, la marquise d'Ambres dit vous avoir tout appris, mais visiblement elle a omis de vous apprendre ce qui est à la base. La véritable amitié n'existe pas, dans notre monde. Les gueux peut-être savent véritablement ce qu'est un ami, mais nous, nous ne le savons pas. Une personne qui se dit votre amie vous trahira à la première occasion venue. Et vous ferez de même, si vous avez un tant soit peu de jugeote, ce que j'ose espérer, vous ne me semblez pas totalement idiote.

C'était bien ce qu'il lui semblait : Anne n'aurait pas seulement à apprendre l'art du poison à Adélaïde, elle devrait aussi faire son éducation. Décidément, les valeurs se perdaient dans ce bas monde, et Anne devrait reprendre l'éducation d'Adélaïde à zéro. Avec son air angélique, ses cheveux blonds et ses yeux bleus, la jeune fille rappelait Léna à Anne. Léna avait hérité de la beauté de la marquise de Gallerande, mais fort heureusement, ce n'était pas son portrait craché et elle avait aussi certains traits de son père. Anne se demanda soudain si la marquise d'Ambres et Adélaïde savaient pour Léna. Savaient-elles que la fille d'Anne était précisément sa demoiselle de compagnie ? Quand bien même elles n'étaient pas au courant, Adélaïde devrait cotoyer Léna de Laval, mettant en danger le secret si bien gardé de l'empoisonneuse. Anne aurait à se méfier de la douce colombe qui se tenait face à elle. Et les mots d'Adélaïde ne rassureraient en rien l'empoisonneuse.

J’ai ouï parler, ici et là, de desserts et autres plats dans lesquels on insérerait quelques drogues qui feraient passer la victime dans l’au-delà sans laisser de traces ou presque… Des gâteaux à l’arsenic, apparemment? Cette idée ingénieuse viendrait-elle de vous?

Comment cette petite peste avait-elle eu ses informations ? Les clientes d'Anne étaient bien trop bavardes, cela pouvait devenir dangereux. Cette petite phrase, lancée en l'air comme si elle avait parlé de la pluie et du beau temps, éleva néanmoins la place d'Adélaïde dans l'estime d'Anne. Le petit ange avait cherché des informations sur sa future mentor, et en avait, visiblement, trouvées. Adélaïde de Vogüé savait où fouiner pour trouver des informations, et cela, paradoxalement, plaisait beaucoup à la veuve Gallerande. Il y avait en sa future élève ce petit quelque chose qui faisait, qu'au fond, toutes deux pourraient bien s'entendre. Et dans ce petit quelque chose, il y avait aussi cette capacité à flatter son interlocuteur, à lui dire ce qu'il veut entendre pour se faire apprécier de lui. Ainsi la jeune femme parlait d'idée ingénieuse en évoquant les gâteaux à l'arsenic mis au point par Anne. Si Anne n'était pas peu fière de cette idée, elle ne se méfia pas moins de ce compliment. Chacun sait que caresse de chien ramène des puces. Mais la marquise de Gallerande elle-même usait de ces compliments pour se faire apprécier, et la flatterie était un art qui se révélait toujours utile. Néanmoins, la marquise de Gallerande restant agacée par le fait qu'on lui impose une élève, resta froide envers la demoiselle de Vogüé.

Vous devez savoir que rien ne vient de moi dans ce commerce. Et c'est celà qu'il faudra répondre si on vous pose des questions. Je n'ai que faire des compliments. Ce n'est pas en me flattant que vous obtiendrez ma reconnaissance. Mais je salue vos efforts. Complimenter les courtisans est la meilleure manière de vous en faire apprécier. Voilà au moins une chose que vous savez faire.

L'apprentissage avait déjà commencé. Anne savait très bien qu'elle était en danger, à cause de ce secret qu'elle pensait si bien gardé depuis maintenant dix-sept ans. Elle devait donc coopérer, mais était déterminée à imposer ses propres règles. Et puisqu'elle y était obligée, autant tirer profit de cette situation. Il n'était plus question d'empêcher Adélaïde d'apprendre avec elle, puisque cela se révélait impossible. Mais la jeune femme avait ce petit quelque chose qui la rendait intéressante et qui la rendait si différente d'une Michelle de Bergogne.

Anne se leva et se promena dans le salon, observant les objets et les tableaux. La marquise d'Ambres et Adélaïde s'étaient imposées à elle. Maintenant, c'était au tour de l'empoisonneuse de dominer la scène. Elle se dirigea vers la fenêtre à travers laquelle les rayons du soleil inondaient la pièce. Dehors, des personnes passaient, ne se rendant pas compte que près d'elles, une nouvelle équipe était en train de se former. La marquise de Gallerande se tourna, offrant son dos aux doux rayons du soleil.

Adélaïde, puisque vous avez fait des recherches sur moi, vous savez que je suis dans la maison de la favorite, Amy of Leeds. Il sera donc hors de question que vous vous affaliez de la sorte sur un fauteuil lorsque vous serez en ma présence. Madeleine, je compte sur vous pour lui apprendre les règles que toute jeune fille étant dans l'entourage d'une favorite doit savoir. Adélaïde, votre comportement devra être irréprochable.” Anne retourna s'assoir face à la marquise d'Ambres et à Adélaïde, le regard froid. “Vous me demandez, ou plutôt, vous m'obligez, à enseigner l'herboristerie à Adélaïde, je suis donc obligée d'accepter. Néanmoins, elle devra côtoyer mon entourage, et elle devra respecter mes règles. En échange de quoi, je lui enseignerai mon savoir. Je vous conseille donc, Adélaïde, de vous renseigner, comme vous savez si bien le faire, sur les personnes faisant partie de la maison de la favorite. Commencez par Marie-Louise de Chevreuse, vous serez amenée à faire sa rencontre assez rapidement.

Marie-Louise de Chevreuse et Anne faisaient en effet quelques expériences ensemble pour mettre au point de nouveaux poisons. Et elles étaient aussi complices pour s'en prendre à Marie de Schwazenberg, l'intendante de la maison de la favorite. Mais Anne était loin de se douter qu'Adélaïde connaissait déjà Marie-Louise et qu'elles œuvraient toutes deux dans la Main de l'Ombre.
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MessageSujet: Re: Quand le passé nous rattrape malgré tout. (Anne & Adélaïde)   18.03.15 17:14

Spoiler:
 

- Ma chère demoiselle, sachez que, tout comme moi, vous n'avez aucun ami à la Cour. Alors, la marquise d'Ambres dit vous avoir tout appris, mais visiblement elle a omis de vous apprendre ce qui est à la base. La véritable amitié n'existe pas, dans notre monde. Les gueux peut-être savent véritablement ce qu'est un ami, mais nous, nous ne le savons pas. Une personne qui se dit votre amie vous trahira à la première occasion venue. Et vous ferez de même, si vous avez un tant soit peu de jugeote, ce que j'ose espérer, vous ne me semblez pas totalement idiote.

Adélaïde répondit à la tirade de la marquise par un sourire qui se voulait plutôt innocemment enjôleur, mais qui montrait bien qu’elle savait très bien de quoi on parlait. Il fallait qu’elle utilisait le terme d’ « ami » de façon assez libérale. La moitié de ses contacts, bien évidemment, n’hésiterait pas deux secondes à la laisser tomber ou à la trahir pour poursuivre leurs intérêts. À vrai dire, Adélaïde ne les blâmait pas vraiment pour un tel choix : comme l’avait dit Mme de Gallerande, elle ferait très probablement la même chose. Non pas qu’elle fût malveillante : c’était là la mentalité de la Cour, si ancrée dans les esprits qu’elle en était devenue un réflexe qui n’avait absolument rien d’anormal. Le reste de ses amis, ou contacts, comme elle ne savait plus trop comment les titrer, sans doute la dénonceraient s’ils connaissaient ses activités secrètes : elle était bien placée pour le savoir. On lui avait donné une chance alors qu’elle était encore en province et qu’elle avait été pincée à écouter à une porte plutôt compromettante. Elle s’en était sortie indemne, mais avec la ferme détermination qu’on ne l’y prendrait plus. On avait cru l’assagir en l’envoyant à Paris? Il fallait être imbécile pour l’entraîner dans un tel guêpier! Certainement, son frère avait dû croire que la mettre au service d’une marquise presque indolente par l’âge serait efficace, d’autant plus que ce genre de vieilles dames la plupart du temps bigotes à souhait feraient de redoutables chaperons… il se trompait d’aplomb. Sur son intelligence et son sens de survie à la Cour, la marquise de Gallerande pouvait se rassurer : non seulement Adélaïde avait très vite appris comment s’y débrouiller, elle avait même appris comment tirer les fils de l’intrigue.

La petite flatterie qu’Adélaïde avait tiré avait visiblement fonctionné. Après tout ce temps passé avec des comédiens, elle avait appris à étudier la physionomie des gens. Malgré le fait qu’Anne de Gallerande était restée visiblement froide, un petit haussement de sourcils, un petit mouvement au coin des lèvres avaient bien prouvé à la demoiselle qu’elle n’était pas totalement insensible à un compliment lancé dans le mille. Ne restait plus qu’à continuer dans cette voie dans le futur, une fois que sa méfiance bien évidente serait adoucie, sans toutefois exagérer et tomber dans la servilité, évidemment. Personne n’aimait les lèche-bottes, après tout. La réponse de la marquise, qui rendit les choses bien claires en disant qu’elle n’était pas totalement dupe, ne fit que confirmer cette impression, quoique de façon quelque peu paradoxale.

- Adélaïde, puisque vous avez fait des recherches sur moi, vous savez que je suis dans la maison de la favorite, Amy of Leeds. Il sera donc hors de question que vous vous affaliez de la sorte sur un fauteuil lorsque vous serez en ma présence. Madeleine, je compte sur vous pour lui apprendre les règles que toute jeune fille étant dans l'entourage d'une favorite doit savoir. Adélaïde, votre comportement devra être irréprochable.

Ce ne fut qu’à ce moment de la demoiselle de Vogüé se rendit compte à quel point elle s’était enfoncée dans son siège. Pour sûr, comme l’adolescence ne l’avait pas encore totalement quittée, et il restait toujours son côté un tantinet rebelle. Mais de là à dire qu’elle ne savait pas se tenir, alors ça là, il y avait un monde! Sans doute que la posture qu’elle avait prise était due à la confiance et au fait que la marquise d’Ambres et elle étaient, jusqu’à maintenant, maîtresses du jeu, et qu’Anne de Gallerande était encore soumise à elles. Mais ce n’était plus le cas maintenant. La marquise reprenait le contrôle, bien déterminée à ce qu’on ne l’abaisse pas davantage. Ce n’était plus l’heure à se pavaner dans sa victoire. Il fallait à présent faire ses preuves. Elle se redressa donc immédiatement, en ayant le sentiment qu’elle grandissait de deux pouces ce faisant, adoptant une posture digne de la danseuse qu’elle était. Après tout, il était hors de question pour passer pour une petite provinciale qu’on n’avait pas eu le temps de dégrossir!

- Vous me demandez, ou plutôt, vous m'obligez, à enseigner l'herboristerie à Adélaïde, je suis donc obligée d'accepter. Néanmoins, elle devra côtoyer mon entourage, et elle devra respecter mes règles. En échange de quoi, je lui enseignerai mon savoir. Je vous conseille donc, Adélaïde, de vous renseigner, comme vous savez si bien le faire, sur les personnes faisant partie de la maison de la favorite. Commencez par Marie-Louise de Chevreuse, vous serez amenée à faire sa rencontre assez rapidement.

Adélaïde s’était retenue pour ne pas déglutir inconfortablement à la mention de Marie-Louise de Chevreuse. À vrai dire, la demoiselle la supportait de plus en plus mal. Si elle avait été soulagée, du moins un tout petit peu, que la Main de l’Ombre se soit dissolue au point qu’elles étaient à présent dans des clans opposés et qu’elles n’avaient plus à se côtoyer. Adélaïde savait très bien que Marie-Louise était une croix et qu’elle ne pouvait se permettre de la détester ouvertement, d’autant plus qu’elle n’était pas honteuse de s’admettre que la Chevreuse lui donnait parfois la chair de poule par sa totale insensibilité. Cependant, elle pouvait bien dire qu’elle connaissait déjà Marie-Louise, comme elles avaient déjà été vues à la Cour ensemble, leur amitié très hypocrite leur servant de façade. Et il devait en continuer ainsi. Même si, franchement, l’idée de travailler sur des poisons avec la Chevreuse donnait un haut-le-cœur à Adélaïde.

- Je ne serai donc pas totalement dépaysée, donc, répondit Adélaïde avec un petit sourire. Mademoiselle de Chevreuse fait partie de mes connaissances. Je ne crois pas qu’il sera difficile de rencontrer les autres dames de la favorite.
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MessageSujet: Re: Quand le passé nous rattrape malgré tout. (Anne & Adélaïde)   23.06.15 21:15

La marquise de Gallerande se promenait dans la pièce, observant les bibelots posés ça et là dans le salon. Elle semblait laisser parler son corps, laisser s'exprimer ses jambes et ses pieds qui faisaient un pas puis un autre, la menant de tableau en tableau, de meuble en meuble. Mais ses jambes et ses pieds ne faisaient que répondre aux ordres de son cerveau, de sorte que chaque mouvement, si gracieux, si élégant, était le fruit d'un froid calcul. De même, Anne agissait avec les personnes qu'elle rencontrait comme si elles étaient des muscles, des organes, devant lui obéir, à elle, le cerveau. Elle voulait tirer les ficelles de ces marionnettes à taille humaine et les faire agir à sa guise, ce qui ne fonctionnait pas toujours, malheureusement. C'était précisément ce qui se passait, là, dans le salon de la marquise d'Ambres, où trois femmes de caractère ne laissaient pas les deux autres dominer la situation. La marquise d'Ambres n'avait rien d'une vieille dame sénile, bien qu'Anne prît plaisir à le dire, et Adélaïde, bien qu'arborant un visage angélique, n'en avait pas moins un certain sens de la répartie. La trotteuse poursuivait inlassablement sa course autour du cadran de la pendule, illustration matérielle du temps qui passe, et semblait se moquer de la marquise de Gallerande, lui indiquant à chaque mouvement du balancier qu'elle vieillissait de seconde en seconde. Dans le salon, trois âges se côtoyaient, et chacune des trois femmes pouvait voir en observant les deux autres ce qu'elle serait ou ce qu'elle avait été, ou les deux dans le cas de l'empoisonneuse. La demoiselle de Vogüe, avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus, avec son visage d'ange cachant (peut-être, cela serait à découvrir) de sombres pensées, rappelait à Anne ses jeunes années. Sa nouvelle apprentie avait quelque chose que la marquise de Gallerande n'avait plus : la jeunesse. La jeunesse qui, comme une fleur resplendissante au printemps, fanait peu à peu, en même temps que les saisons se succédaient. La marquise d'Ambres, elle, était à l'hiver de sa vie. Ses  nombreuses et longues années se lisaient sur son visage, chacune représentées par une ride marquant sa peau flétrie. Elle était ce que chaque femme était destinée à devenir. Et pourtant dans son regard brillait toujours cette lueur d'intelligence qui montrait que la vieille dame n'avait pas à envier l'esprit de ses cadettes. Anne, entre les deux âges, observait Adélaïde avec nostalgie et la marquise d'Ambres avec peur, se souvenant de sa jeunesse, et imaginant avec effroi ce que serait sa vieillesse. Dans ce salon devenu arène, chacune des trois femmes avait ses armes et ses faiblesses, chacune utilisant les premières, et tentant de faire oublier les secondes. L'empoisonneuse devait bien reconnaitre qu'elle ne maîtrisait pas totalement la situation, bien qu'elle tentât de prendre le dessus. La marquise d'Ambres et sa protégée n'étaient pas des cibles faciles : mouvantes, elles se dérobaient aux flèches d'Anne, le sourire aux lèvres. Cette dernière savait néanmoins toucher là où ça faisait mal. Aussi, lorsqu'elle vit Adélaïde avachie sur le canapé, ne se gêna-t-elle pas pour lui en faire la remarque. Quelques secondes plus tard, la future apprentie se tenait bien droite et son attitude fit naître un fin sourire sur les lèvres de la marquise de Gallerande. Voilà une jeune femme qui savait obéir, malgré un côté effronté qui, si discret qu'il soit, serait susceptible d'amuser l'empoisonneuse.  

Adélaïde de Vogüe semblait avoir lu un manuel pour plaire à Anne, non, toutefois, sans l'agacer. Lorsque la marquise de Gallerande lui parla de la maison de la favorite et de Marie-Louise de Chevreuse, la demoiselle lui répondit, un petit sourire aux lèvres, qu'elle connaissait déjà Chevreuse. Cette remarque eut le don d'intriguer Anne, de la contenter mais aussi de l'irriter. C'était le petit côté suffisant de son apprentie qui l'agaçait, mais l'information donnée n'en restait pas moins intéressante. La marquise de Gallerande se disait en effet qu'elle pourrait demander à Marie-Louise de lui parler d'Adélaïde.

Après s'être promenée dans la pièce, la marquise s'installa à nouveau sur le canapé, face à la marquise d'Ambres et à sa protégée. Il était temps de mettre au point les détails de l'apprentissage : le lieu, les jours et les heures, et de quoi il serait question durant ses séances d'herboristerie, le terme “herboristerie” cachant celui, doux et chantant, de “poison”. Cette association forcée pourrait se révéler utile pour l'empoisonneuse mais elle pourrait aussi provoquer des étincelles, l'enseignante et l'apprentie maniant toutes deux l'art de la répartie avec dextérité, comme le mousquetaire maniant l'art du mousquet. Toujours est-il que chacune pouvait y trouver son compte. Même si Anne avait été obligée d'accepter d'enseigner l'art des poisons à Adélaïde, elle savait d'ordinaire retourner les situations à son avantage et nul doute qu'elle tenterait de faire de même dans ce cas.

La pendule sonna midi lorsque Anne se leva, cette fois pour quitter l'hôtel particulier de la marquise d'Ambres. La matinée n'avait pas été de tout repos, l'empoisonneuse devant contrôler chacun de ses faits et gestes, chacune de ses réactions, tout en épiant ses deux interlocutrices. Et tout cela était loin d'être fini. Certes, Anne s'était inclinée face à elles, et allait apprendre à Adélaïde à faire des poisons. Elle n'avait pas vraiment eu le choix, d'ailleurs, les deux femmes connaissant le secret d'Anne et menaçant de le révéler. Désormais, la veuve Gallerande devrait se méfier d'elles et les persuader de garder ce secret...secret. Ce n'est qu'une fois dans la tombe qu'une personne ne peut plus révéler ce qu'elle sait. La marquise d'Ambres n'en était pas loin, mais la demoiselle de Vogüe, à moins d'un accident (ou d'une maladie fulgurante, ou d'un empoisonnement), n'allait pas être enterrée de sitôt. Alors qu'elle traversait le hall de l'hôtel particulier, accompagnée du maître d'hôtel, Anne se remémora ses jeunes années. Adélaïde lui faisait penser à elle-même, jeune ingénue venant de la province et découvrant la société parisienne. La marquise de Gallerande sentait que son apprentie était intelligente et apprendrait vite, se démarquant des oies blanches qui pullulaient à la Cour. Intriguée, se demandant ce que la demoiselle de Vogüe allait devenir, l'empoisonneuse n'avait aucune envie de la voir disparaître de la surface de la Terre. Quittant la cour de l'hôtel, Anne s'arrêta devant sa chaise à porteurs et leva les yeux vers la fenêtre du premier étage. Adélaïde l'observait. Leurs regards se croisèrent quelques secondes. La marquise d'Ambres avait réuni deux esprits diaboliques se cachant derrière deux visages angéliques. C'était une fantastique idée. Mais terrible, aussi.

Spoiler:
 

FIN
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Quand le passé nous rattrape malgré tout. (Anne & Adélaïde)
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