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 [Rome] Requiem pour un Pape

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Emmanuelle de Vaunoy

« s i . v e r s a i l l e s »
Côté Coeur: Le souvenir d'un homme et d'une enfant.
Côté Lit: Un homme aussi froid que le glace pourvoit à le réchauffer en ce moment
Discours royal:



    Princesse sombre
    Du Royaume des ombres.


Âge : 28 ans
Titre : Dame de Noirange, comtesse de Vaunoy
Missives : 288
Date d'inscription : 06/08/2011


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MessageSujet: [Rome] Requiem pour un Pape    [Rome] Requiem pour un Pape  Icon_minitime24.08.13 23:54

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Acte Un


Mai 1667

Au-delà de Nice, sur la ligne d’horizon rejoignant Ostia et les plages italiennes, l’on pouvait distinguer, dans cette noire nuit de mai, les voiles d’une frégate gonflée par le vent du sud, poussant le navire vers l’antique Rome. Les roulis de l’eau faisaient dangereusement gîter le Roi Saint Louis qui se redressait après chaque secousse, aussi fièrement que l’illustre souverain dont il portait le nom.
La pluie semblait avoir cessé depuis peu et ôtant épais manteaux alourdis d’eau de mer, quelques marins s’aventuraient déjà dehors afin d’affaler les voiles et rendre à la frégate une stabilité plus confortable.
Alors que les mines rougis par l’eau et le froid s’affairaient, quelques chandelles éclairaient la cabine du capitaine et si l’un des mousses avait collé son nez aux vitres embuées, il aurait pu distinguer les deux silhouettes, l’une masculine, l’autre féminine, gravement deviser autour d’une table sur laquelle les verres roulaient d’un sens à l’autre. Si l’on pouvait aisément reconnaître les traits du capitaine, ceux de sa compagne restaient cachés par le dossier du fauteuil, mais nos lecteurs auront pu deviner derrière ces cheveux bruns et à l’anneau qui entourait son annulaire, le visage d’Emmanuelle de Vaunoy.

-Si j’ai bien compris, madame, disait le capitaine, il me faudra vous attendre dans le port d’Ostia. Comme je vous l’ai dis il y a quelques jours, j’ai quelques cargaisons à descendre et d’autres à remonter, mais il me faut savoir combien de jours! Les ports sont chers, les places sont prisées, rien n’est sûr et les italiens m’aiment de moins en moins.
-Ne me faites-vous donc pas confiance, capitaine Moreille?
-Eh bien disons qu’en novembre, on m’a parlé de n’attendre personne!
-Les choses ont changé depuis novembre.
-Mais je n’ai rien eu de la part de monseigneur de Vannes, moi, madame. Comprenez…
-Il y a que le pouvoir terrestre ne puis être supporté par des épaules sur lesquelles les âges pèsent, capitaine.
-Que voulez-vous dire?
-Voyez en moi votre maître, comme vous l’avez toujours fait.

Le capitaine fixa la femme d’un regard suspicieux, mais plus ses yeux balayaient ce visage ferme et droit, plus son front se dégageait et l’on pouvait sentir quelle force semblait pousser en cet instant ses réflexions. Ses sourcils se soulevèrent lentement, sa bouche s’entrouvrit lorsqu’il comprit qui était face à lui et à quel pouvoir il ne pouvait se dérober, lui qui avait donné son âme.
-Je suis à vous, madame de Noirange, fit enfin le capitaine d’une voix plus blanche qu’auparavant.
-Vous attendrez donc trois jours à Ostia. N’ayez aucune inquiétude sur ce délai, tout aura été prévu, des pères jésuites ont beaucoup oeuvré pour la ville récemment. Si passé trois jours ni moi, ni les deux personnes que je vous ai décrite ne sommes revenus, ou si nul message ne vous est parvenu, repartez avec vos cargaison là où il a été convenu.
-Mais cela signifiera que vous serez en danger!
-Comment le pourrais-je, fit Emmanuelle d’une voix sûre et un brin dédaigneuse? Je serais à Rome, capitaine. Et qu’importe, cela n’est point de votre ressort. Vous rappelez-vous des voyageurs que nous devons ramener?
-Oui-da! L’une, rousse et pâle comme ces gens de l’est. L’autre, blond et grand comme ces gens du nord.
-Voilà qui est dit. Allons, retenez tout ceci car je ne pourrais vous les répéter ni ne vous les écrire. Si vous faillissez à cette mission, Dieu seul pourra vous juger, car c’est pour sa gloire que nous agissons.
-Je ne faillirai pas, madame, répondit avec ferveur le capitaine en se levant!
-Je n’en doute pas.
Emmanuelle lui jeta un regard maternel avant de quitter la cabine et d’affronter le vent qui soufflait, balayant de part en part le pont de la frégate.

Au loin, dans la brume, l’on pouvait déjà aperçevoir la vague lueur du phare d’Ostia, guidant les navire au travers des rochers menaçants. Les années s’étaient écoulée depuis sa dernière venue dans le port italien. Des ans qui l’avaient éloignée, l’avaient faite voyager au-delà des frontières et des terres, naviguer sur les mers et océans, oublier ce qui l’avait mené jusque-là.
Ostia. Ostia était ce point de départ vers lequel elle revenait victorieuse, touchant enfin du doigt son avenir.
En observant la lueur aller et venir, Emmanuelle se laissa un instant bercer par la nostalgie, se rappelant de cette journée. Les flammes montant des restes du vaisseau éventré, les corps flottant sur l’eau bouillonnante, l’odeur de poudre et de bois brûlé...les souvenirs remontèrent fugacement, avant qu’Emmanuelle ne les étouffe dans les tréfonds de son esprit. L’on avait voulu museler son époux, et l’on avait réussi qu’à libérer son épouse. L’Ordre avait fait le reste et aujourd’hui, le port qui avait voulu la détruire la voyait revenir conquérente.

-Nous serons à Ostia demain vers seize heures, madame, lui cria le second au travers des bourrasques!
Emmanuelle ne répondit rien, le regard fixé sur le point lumineux qui allait et venait dans la nuit.


***


-Ostia, madame, lança le capitaine en descendant de la rampe de débarquement, pour rejoindre son hôte! Dois-je vous héler un coche? Ces italiens ne parlent pas toujours notre langue.
-Je parle la leur, moi, répliqua brièvement Emmanuelle en guettant l’arrivée de la voiture prévue. J’ai besoin de vous sur mer et non sur terre. Au revoir, capitaine. N’oubliez pas: trois jours.
Sans un mot de plus, la comtesse rabatit le capuchon de son manteau sur le bord de ses cheveux, salua brièvement le capitaine avant de s’éloigner.

Les ordres avaient été clairs. Eléonore Sobieska et Ulrich de Sola devaient la retrouver à Rome, au point de rendez-vous fixé à Paris. Les billets, oubliant tout code connu de l’Ordre seul, avaient été brefs et concis et connaissant Sola, Emmanuelle doutait que danois comme polonaise souhaitait perdre leur temps à ces déchiffrages.
Elle repéra sans trop de difficulté son guide sur la route du port à Rome. Une demi-journée de trajet, lui avait-il appris quelques semaines auparavant, avec un changement de chevaux si le temps trop ensoleillé et l’atmosphère étouffante le demandaient.
-C’est un honneur, madame, que de vous rencontrer enfin et de vous servir, s’inclina le chevalier d’Amaretto dans un fort accent italien. Permettez-moi de vous aider à monter.
-Merci, chevalier. Fouettez vite jusqu’à Rome, surtout, et grimpez avec moi, nous devons clore ce que nous avons ouvert par correspondance.
Le chevalier claqua la portière et dans l’obscurité de l’habitacle, observa les traits de sa nouvelle maîtresse. Fermes, droits, mais emprunts d’une douceur indéfinissable, il ne doutait pas de son efficacité à la tête de l’Ordre laïc et silencieusement, s’en remis totalement à son jugement.
-Je vous l’ai appris, et vous n’êtes donc plus dans l’ignorance: la main est passée. Les épaules de Monseigneur d’Herblay ne pouvait encore porter ce poids et il m’a choisie comme dépositaire des affaires et des secrets de l’Ordre.
-Vous êtes donc le nouveau Général, madame?
-Le mot est exact, oui. Les choses changeront peu, mon prédecesseur a su faire place nette et nos ennemis se montrent moins dangereux qu’auparavant, bien que plus sournois.
-L’Italie est prise dans ses propres remous et les jésuites ont leur place.
-Cela est du ressort de nos frères et soeurs religieux, mais ceci est bon. Bientôt, il est possible que notre puissance voit ses limites disparaître.
-Cet avenir est-il proche? Cela est en rapport avec votre venue, n’est-ce pas?
-J’ai parcouru l’Europe au nom de mon prédecesseur, je ne peux aujourd’hui plus voyager sans que la raison ne me demande cela.
-Puis-je vous en demander la teneur, madame? Les informations que vous m’avez demandé sont déroutantes.
-Non, chevalier. D’autres âmes sont dans cette confidence et leur avenir touche le danger pour déternir cette seule information. Vous m’êtes précieux, je ne peux vous perdre aussi aisément.

Le chevalier hocha la tête dans un signe de compréhension, avant de se plonger dans l’observation de la route qui défilait sous ses yeux.
-Nous arriverons au mont Pincio dans une heure environ. Les jésuites ont tissés des liens avec le grand-duc de Toscane Ferdinand III de Medicis. Cette proximité rejailli sur vous et la famille vous ouvre les portes de la villa Medicis pour le souper. Vous y serez sous le nom de Madame de Noirange, protégée du général. Nul n’est au fait de ces changements au sein de l’Ordre  et vous pourrez donc leur présenter les aides dont nous nous sommes déjà entretenus depuis de longues semaines.
-Cela me semble parfait, chevalier. Je rejoindrai mes deux âmes après le souper.
-Si vous souhaitez retrouver le père Azzulo, le Vatican est à peine à une demi-lieue de la villa, vous devrez simplement traverser le Tibre au Pont Saint-Ange.
-Merci, fit simplement Emmanuelle en jetant un oeil au chevalier. Avait-il deviné sa pensée en gardant une réserve envers sa nouvelle maîtresse, ou cette proposition était-elle réellement dénuée de toute cachotterie?
Sobieska et Sola devaient la retrouver en bas du pont lorsque sonnait 22 heures. Par d’autres membres de l’ordre et des pères, Amaretto avait recueilli toutes les informations nécessaires au bon déroulement de l’affaire. Par avance, Emmanuelle savait qu’il ne serait inquiété des suites des évènements, de nombreux intermédiaires s’étant succédé afin de mieux brouiller d’évidentes pistes.


Le souper plus que le trajet lui sembla interminable. Elle ne cessait de se forcer à sourire, à relancer ses hôtes et les agréer de parfaits mots de convenance afin de les satisfaire. Quelques travaux irréalisables leur fut présentés, quelques promesses furent échangées avant qu’elle ne puisse enfin prendre congé d’eux.
-Surtout, confia-t-elle à Amaretto en quittant la villa Medicis dans la petite voiture noire, gardez-les chaudement près de vous. Ces Médicis pourraient un jour nous servir. Entre Barberini, Colonna, Medicis, Farnèse, il est bon d’avoir plusieurs pions sur chaque table. A présent, oubliez mon passage à Rome, chevalier. Votre devoir a été bon envers moi, je saurais m’en souvenir et vous en féliciter. Adieu!

Le petit équipage partit au petit trot vers le pont Saint Ange, avant qu’Emmanuelle ne glisse quelques pièces d’or dans la main du cocher et ne le laisse s’éloigner seul dans la nuit pâle italienne.
Entourée d’une cape sombre mais légère, elle tira de sa poche une petite montre à gousset dont elle observa les aiguilles s’avancer lentement, avant de relever soudainement la tête au premier bruit de pas qu’elle distingua.
-Ah, lança-t-elle d’une voix basse en reconnaissant l’un des deux visages attendus! Vous êtes en avance d’une minute seulement, cela est bon pour la suite. J’espère que votre décision est certaine, car dès notre troisième âme arrivée, nous ne pourrons plus reculer. De nombreux destins sont ce soir entre nos mains.

Elle avait dit ces quelques mots sans attendre de réponse particulière, mais n’avait lâché le visage de l’autre du regard. Elle devait être certaine que l’un comme l’autre la serve sans hésitation. Sur Sobieska, l’enjeu était l’honneur, mais pour Sola, rien n’était moins sûr.
-Je vous éclairerai sur notre nuit lorsque nous serons rassemblés et éloignés de ce pont, reprit-elle en sortant à nouveau sa montre pour vérifier l’heure. Avez-vous une question en attendant notre prochain invité?

______________________


"Dans la nuit j'ai cherché celui que mon coeur aime; dans mon jardin aride il a fait son domaine."




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MessageSujet: Re: [Rome] Requiem pour un Pape    [Rome] Requiem pour un Pape  Icon_minitime07.10.13 19:32

Mai 1667

L'aube pointait à peine lorsqu’Éléonore Sobieska, vêtue chaudement dans un manteau de fourrure pour ne pas subir la fraîcheur matinale, grimpa dans la voiture de poste qui devait l'emmener à Paris et de là, la jeter sur les routes du royaume de France. Le cocher avait à peine fini de hisser le sac léger qui lui servait de bagage sur le toit du véhicule aussi prit-elle le temps de se retourner sur le marchepied et de jeter un dernier coup d’œil au château de Versailles qui s'étendait comme à l'infini au loin, dans la brume de l'aurore que le soleil éclatant allait bientôt fini de dissiper. Seules les grilles brillaient de leur éclat doré mais elles étaient closes donnant à l'ensemble l'allure d'un palais de rêve issu seulement d'un songe et dans lequel on ne pouvait pénétrer. La Polonaise avait quitté bien des endroits en ce monde, bien souvent chassée par une conspiration dont elle subissait les conséquences, parfois en se promettant de revenir, mais jamais elle ne fut atteinte par la pointe de regret qui lui traversa la gorge à cet instant-là. Comment elle n'aimait guère sentir son cœur se serrer, elle qui se flattait de l'avoir taillé dans la pierre depuis qu'elle avait trop souffert dans sa jeunesse, la jeune femme détourna la tête et s'assit enfin sur la banquette en claquant la porte derrière elle, sentant brusquement les regards suspicieux de quelques gueux qui se trouvaient déjà là se poser sur son visage et lorsque la voiture s'ébranla enfin, elle ne se retourna pas une seule fois, emportant avec elle le souvenir d'un palais de conte de fées, magnifié par la lumière rosée du petit matin. Malgré le bercement de la route, elle ne ferma pas les yeux et après avoir adressé un petit sourire à ses compagnons de voyage improvisés pour les rassurer – et en effet, ils ne lui accordèrent plus la moindre attention, elle se plongea volontiers dans ses pensées et ses souvenirs, tout ce qui allait l'occuper dans les semaines à venir, au risque de la plonger définitivement dans la mélancolie qui semblait la guetter. Pour l'une des premières fois de son existence, elle ne partait pas de son propre chef et de bonne volonté, et même si elle n'avait officiellement pris qu'un congé dans la maison de la reine, congé qu'elle devait mettre à profit pour faire des dons aux églises italiennes, elle n'avait aucune certitude de pouvoir revenir et revoir ce château, comme elle n'avait au final jamais revu Cracovie, Istanbul ou Vienne. Et elle devait admettre que cette idée l'attristait plus qu'elle ne l'aurait dû. Elle ne laissait rien derrière elle pourtant, la plupart de ses amis, comme Morgan Stuart ou Aymeric de Froulay étaient en train de combattre en Lorraine, les seules personnes auxquelles elle tenait, son frère ou son fils menaient leur vie loin d'elle et de la France et pourtant, elle ne pouvait nier qu'elle aurait aimé rester à parcourir les couloirs de Versailles en attendant de voir revenir les hommes, combien même elle s'était particulièrement ennuyée malgré les efforts conjugués d'Aliénor de Wittelsbach et des pigeons de monsieur Beaufort. Mais sans doute lui aurait-il fallu plus d'un voyage jusqu'à Rome pour prendre conscience que ce qu'elle allait regretter, c'était avant tout son insouciance, la vie remplie de joie et de petits bonheurs qu'elle y avait mené ainsi que les souvenirs d'une escapade dans les souterrains du château ou d'une balade sous la neige jusqu'à Saint-Germain-en-Laye.

Arrivée à Paris, Éléonore Sobieska changea de véhicule pour prendre une voiture de poste qui reliait le sud du pays en peu de temps. Le cocher lui jeta un regard soupçonneux, se demandant probablement pourquoi ce qui était visiblement une dame au teint blanc faisait sur les routes en ce mois de mai, mais quelques pièces, accordées par ceux qui l'employaient dans cette mission quand elle fit remarquer qu'elle n'avait pas de quoi payer le voyage dans la péninsule, eurent tôt fait d'endormir sa méfiance et malgré sa propension à bavarder et à lier contact facilement, la jeune femme échangea à peine quelques mots avec ceux qui montaient et descendaient à chaque étape. Incapable de dormir pour autant, elle préférait garder les yeux grands ouverts sur les songes qui se présentaient à son esprit et ce fut sur les chaos de la route qui partait de Lyon pour le duché de Savoie qu'elle revit nettement la scène qui lui avait serré la gorge, aussi claire que si elle la revivait, mais toujours aussi impuissante. Elle avait quitté la cour de France au moment même où la mission que lui avait confié Frédéric du Danemark aurait pu s'accomplir. Elle l'avait pourtant tout de suite reconnu, ce jeune garçon qui traversait la foule des serviteurs pour rejoindre une large silhouette d'homme. Comment pouvait-elle seulement oublier cette folle course-poursuite dans la forêt de Versailles dans laquelle le prince du Danemark et elle-même avaient failli perdre la vie ? Ce domestique avait le même regard, la même carrure que leur poursuivant, et surtout, il portait sur la joue une profonde blessure dont Éléonore aurait reconnu la cause entre milles : il avait reçu une balle qui l'avait frôlé si près qu'elle lui avait entaillé le visage. Elle avait demandé qui il s'agissait à l'une de ses connaissances qui se trouvait là, on lui avait répliqué que c'était là le valet du baron Ulrich de Sola. A cet instant précis, le courtisan, comme s'il avait entendu chuchoter son nom, s'était retourné, dominant le reste de la foule de toute sa taille et les deux paires d'yeux bleus s'étaient croisés, échangeant un éclat glacial. Ainsi il était parvenu à lui dissimuler son identité, celui dont Frédéric ignorait toujours s'il était en vie ou non, celui que Frédéric voulait voir six pieds sous terre, et qui était la cause de l'emprisonnement du fils d’Éléonore à Copenhague. Elle qui se flattait d'être une intrigante de haut vol, elle avait stupidement roulée par Helle de Sola dont elle ne s'était pas méfiée et elle avait laissé échapper peut-être la seule occasion qui lui aurait permis de retrouver celui qu'elle considérait comme son enfant. Il était trop tard pour accomplir quoi que ce soit, elle se devait de partir dès le surlendemain et il était visiblement lui aussi sur le départ, on ne savait où, d'autant plus qu'il devait se méfier d'elle. La conscience aiguë d'avoir échoué alors que la réussite avait été à portée de main rendait la jeune femme particulièrement amère et contribuait à la renvoyer toujours au plus loin dans ses souvenirs. Elle finit par s'assoupir au plein cœur des Alpes alors que l'on parvenait enfin sur le versant italien et que le soleil les baignait de plus en plus dans sa chaleur étouffante, mais son sommeil fut troublé de cauchemars dans lesquels ses paumes blanches et fines se retrouvaient couvertes de sang sans qu'elle ne sache jamais s'il s'agissait de celui de sa victime ou du sien.

Les pensées noires d’Éléonore se dissipèrent petit à petit, comme la brume sur Versailles au fur et à mesure de son avancée rapide pour Rome, au gré des changements de voitures de poste. Elle ne parlait pas italien mais fort heureusement, le français restait une langue que toute personne bien née se devait de maîtriser et rompue aux aventures de ce genre, elle trouva sans difficulté son chemin vers la cité que l'on disait éternelle vers laquelle menaient toutes les voies de pierre. Loin de se complaire dans ses songes, la jeune femme rousse qui dissimulait sa chevelure de feu sous la capuche d'une pénitente observait désormais les coteaux gorgés de lumière défiler sous ses yeux et il lui sembla que dans ces pays que la guerre n'avait pas touché depuis des décennies, tout était riant et joyeux. Pourtant, elle n'était pas là pour s'amuser ou profiter du paysage et l'idée qu'elle touchait bientôt à son but la taraudait. Éléonore n'aurait su expliquer clairement les raisons qui l'avaient poussée à accepter la proposition dramatique de la dame de Noirange quelques mois auparavant sinon que cette femme brune l'avait irrémédiablement fascinée avec son assurance, son charisme et la connaissance bien approfondie qu'elle avait des projets de la Sobieska. Il avait suffit qu'elle parle pour qu'un filet se noue autour des épaules de la Polonaise, un filet qui la rendait prisonnière d'une dette qu'avait contracté la femme qui lui avait donné le jour plus de trente ans auparavant auprès de la Compagnie de Jésus. Si elle trouvait le poids de ces responsabilités familiales étouffant, Éléonore n'avait jamais reculé, jamais chercher à s'y soustraire car confusément, elle savait bien qu'elle avait passé une large partie de son existence pour se faire reconnaître d'une famille dont elle portait le nom mais à laquelle elle ne pourrait jamais appartenir pleinement, incapable de construire sa propre famille qui ne la trahirait pas. Diane de Noirange lui avait également promis de rendre réelle une chimère qu’Éléonore avait souvent caressée, celle de connaître enfin l'identité de celle qui l'avait portée en son sein et l'avait peut-être aimée après avoir aimé son père, ce secret que Jakub Sobieski avait emporté dans son tombeau mais aux yeux de la femme de trente ans qu'elle était, cette raison était moins crédible, moins réelle, presque moins palpable que l'espoir que les Jésuites puissent soutenir la candidature de son frère aîné au trône de Pologne, cet objectif qui faisait battre le cœur d’Éléonore et la poussait à se lever chaque jour. C'était pour toutes ses raisons qu'elle posa, plusieurs semaines après son départ de Versailles, à des lieues et des lieues du château où elle avait sans doute passé l'une des meilleures années de sa vie, le pied à terre. Rome, l'étouffante, l'observait de manière suspicieuse du haut de ses monuments antiques et de ses grandioses édifices religieux.

Elle se trouvait enfin parvenue à destination ! Prenant à peine le temps de prendre son premier souffle véritablement italien, dans cet immense temple à ciel ouvert qui constituait le berceau de l'Europe, elle récupéra son petit sac et d'un geste nerveux, vérifia pour la centième fois depuis son départ que le petit pistolet que lui avait offert Morgan se trouvait toujours dans une poche secrète de sa robe simple de bourgeoise. La jeune femme mit à profit les quelques jours qui s'étiraient avant de se rendre au rendez-vous fixé par lettre codée avant son départ pour s'installer dans une auberge recommandée par la Compagnie et se recueillir devant divers autels de la ville, qui n'en manquait pas, en suppliant Dieu de lui pardonner tout ce qu'elle aurait à accomplir. À l'heure des retrouvailles avec Diane de Noirange, elle était gonflée par la certitude qu'elle ne faisait que suivre la volonté de Dieu. Il faisait nuit lorsque la Polonaise emprunta le pont Saint-Ange après avoir traversé une ville grouillante d'activité, arme presque au poing pour éviter tout problème et qu'elle leva la tête vers les anges qui la surplombaient, seules silhouettes noires effrayantes qui se détachaient sur le ciel pâle, couvert d'étoiles. Chacun d'entre eux portait un des instruments de la Passion tant et si bien qu’Éléonore se détourna pour poser les yeux sur une ombre tout aussi immobile mais humaine et couverte, tout comme elle d'une cape qui dissimulait les traits de son visage.
- Ah, lança la voix de la dame de Noirange quand elles furent assez proches pour se reconnaître, vous êtes en avance d'une minute seulement, cela est bon pour la suite. J'espère que votre décision est certaine, car dès notre troisième âme arrivée, nous ne pourrons plus reculer. De nombreux destins sont ce soir entre nos mains.
Éléonore Sobieska n'hésita pas une seule seconde avant de hocher la tête et répliqua d'un ton badin démenti par la dureté de son regard et l'expression sérieuse de son visage qui n'aurait pas manqué d'étonner ses connaissances versaillaises :
- Je ne suis pas de celles qui reculent, madame.
- Je vous éclairerai sur notre nuit lorsque nous serons rassemblées et éloignés de ce pont, reprit la dame en consultant encore sa montre alors qu’Éléonore opinait, avez-vous une question en attendant notre prochain invité ?
- J'espère uniquement que tout s'accomplira comme nous le souhaitons, répliqua la jeune femme rousse, mais je vous fais confiance pour avoir tout prévu. Qui est notre dernier invité ? Quels seront nos rôles respectifs ?
Avant que son interlocutrice eut pu lui répondre, une nouvelle silhouette fit son apparition sur le pont et se dirigea droit vers elles et Éléonore dut à toute sa présence d'esprit de ne pas laisser échapper un hoquet de stupeur. Cette carrure, ces yeux de glace... Ulrich de Sola était reconnaissable entre mille mais que faisait-il ici ? Quel lien entretenait-il avec les Jésuites ? Frédéric était-il au courant ? Pendant un court instant, Éléonore garda les paupières baissées mais elle dut relever la tête et les deux « invités » de Diane de Noirange se jaugèrent du regard.
- Monsieur, nous nous sommes déjà croisés à Versailles, articula la jeune femme au prix d'un effort considérable, je suis surprise de vous voir collaborer à cette entreprise, j'ose espérer que nous ferons bonne équipe.
Elle le fixa encore un instant pour tenter de déchiffrer son expression neutre et de savoir ce qu'il savait d'elle ou de ses intentions mais l'endroit n'était peut-être pas le plus aisé pour cela, aussi se détourna-t-elle, en replaçant une mèche de cheveux roux qui dépassait de sa capuche et lança-t-elle en direction de leur interlocutrice :
- Ne nous attardons pas, je vous suis, madame.
Au moment où elle lui emboîta le pas, elle ne put s'empêcher de jeter un œil vers Ulrich de Sola alors que se détachaient derrière lui les anges tels des monstres ailés et grimaçants brandissant les tenailles et le glaive qui avaient blessé le Christ et le cœur d’Éléonore fit un bond. Elle savait fort bien que désormais, elle allait être partagée entre deux missions et qu'elle devrait choisir entre obéir aux sombres Jésuites ou au cruel Frédéric. Entre tuer un pape ou libérer son fils.


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MessageSujet: Re: [Rome] Requiem pour un Pape    [Rome] Requiem pour un Pape  Icon_minitime13.01.14 22:13

Mai 1667

Le baron de Sola avait pris la route à l'aube d'une chaude journée de mai, n'emportant pour tout bagage qu'une besace chargée de vivres et de lames destinées à un usage bien moins glorieux que l'on ne pouvait l'imaginer en observant la longue rapière qui battait les flancs de sa solide monture. Ce n'était pas pour aller rejoindre une quelconque armée sur le front lorrain où l'on se massacrait allègrement depuis quelques semaines déjà sans parvenir à se décider sur un vainqueur qu'Ulrich avait quitté Versailles et Paris, et qu'il filait désormais à vive allure sur les routes. Celles-ci ne menaient pas à l'est où partaient tous les hommes de la cour en mal de gloire, mais vers le sud et la remuante Italie, dans un but que d'aucun considéreraient comme bien moins noble que d'aller noyer dans leur sang les ennemis du royaume, quand bien même il ne s'agissait de mettre fin qu'à une seule vie et non d'abattre des hommes par dizaines. Curieux paradoxe qui, s'il n'émut pas Ulrich qui n'était pas philosophe, ne manqua pas de lui tirer un rictus froid lorsqu'à la faveur d'un arrêt afin de laisser à son cheval quelques heures de repos, un gueux de passage également brava l'inquiétude qu'inspirait l'imposant Danois pour lui demander ce qui le menait sur ces chemins du sud alors que tout un chacun se précipitait pour prendre sa part des combats que l'on menait sous l'étendard du roi de France. Devant le peu de réponse obtenu, l'importun jugea sans doute que son interlocuteur ne se trouvait là que dans quelques buts peu avouables et n'insista pas, sans se douter qu'il faisait là preuve d'une grande clairvoyance. De fait, Ulrich voyageait rarement sans but précis, que ce soit pour le compte de la Main de l'Ombre – dont il avait temporairement pris congé en prétendant que des affaires importantes l'appelaient en Italie, puisqu'il n'était de toute façon pas question pour lui de partir pour le front – ou en l'occurrence, pour celui des Jésuites qui, en la personne de la prétendue dame de Noirange, avaient vu en lui un bras armé dans l'accomplissement de leurs sombres desseins, service qu'il saurait leur monnayer en temps et en heure à son juste et généreux prix, puisqu'il ne s'agissait ni plus ni moins que d'aller assassiner le pape. L'idée de débarrasser la Chrétienté – ou ce qu'il en restait – de son chef ne troublait pas outre-mesure le baron danois qui ne voyait qu'une bonne affaire là où beaucoup crieraient au sacrilège et se répandraient en menaces sur la colère de Dieu. Mais Ulrich savait, lui, que les poignards foudroyaient plus souvent les hommes que le courroux divin, aussi est-ce sans se faire le moindre souci pour son âme damnée qu'il se dirigeait vers Rome où il devait retrouver Emmanuelle de Vaunoy ainsi qu'un troisième complice dont il ignorait encore l'identité. Par précaution, l'instigatrice de ce projet avait gardé le silence sur le nom de ceux qui y seraient mêlés et Ulrich ignorait qu'il avait à deux reprises déjà croisé celle avec laquelle il devrait faire équipe, une première fois lors des fêtes qui qui avaient clôturé 1666, une seconde le jour même de son départ, brièvement, le temps pour leurs deux regards de se croiser et pour le baron de songer que s'il ne lui avait pas fallu partir pour Rome, il aurait continué à mener son enquête sur cette Éléonore Sobieska à laquelle sa femme Helle l'avait présenté sous une fausse identité et qui fréquentait un peu trop les Danois de la famille princière pour son propre bien. Mais en homme organisé dans ses affaires, aussi variés fussent-elles, Ulrich avait cessé de se préoccuper de la Polonaise dès l'instant où il avait quitté Versailles, et toute son attention était désormais tournée vers Rome, la trompeuse et familière Rome qu'il retrouvait sans émotion après quelques années d'absence.

Il atteignit rapidement la cité dont il connaissait les bas-fonds aussi bien que son manoir versaillais – et peut-être même mieux maintenant que son épouse et sa fille avaient élu domicile dans ce dernier – et ce avec quelques jours d'avance sur le rendez-vous fixé par Emmanuelle de Vaunoy. Si l'Ordre avait donné des recommandations quant aux auberges dans lesquelles s'installer et sur les lieux à fréquenter ou non, il ne les suivit pas. Les années passées à mettre ses talents d'assassin au service des notables assez fortunés pour pouvoir se les offrir lui avaient appris à connaître les endroits discrets, ceux où l'on pouvait se rendre lorsque l'on désirait rester anonyme sans toutefois paraître suspect et s'il était à Rome pour servir les Jésuites, il ne faisait que leur louer son bras, il ne leur appartenait pas – de la même façon qu'il n'appartenait pas à Hector de Valois – et s'estimait donc libre de ses mouvements jusqu'à ce qu'il n'ait retrouvé ses deux complices. Ulrich profita donc de sa présence à Rome pour régler d'éventuelles affaires que son départ pour Paris aurait pu laisser en suspens. Il exhuma également quelques relations et hommes de confiance afin de parer à toute éventualité. S'il était censé rentrer en France en compagnie de Vaunoy et de leur troisième ami, il était trop méfiant pour ne pas assurer ses arrières, car pénétrer dans le Vatican en compagnie d'une Jésuite et d'un inconnu pour aller aider le vieil homme assis sur le trône de Saint Pierre à y mourir comportait quelques risques, dont la possibilité qu'un retour tranquille pouvait s'avérer compliqué. Il passa également quelques heures aux abords du palais pontifical afin de noter mentalement les informations essentielles que d'autres avaient peut-être déjà relevées mais qu'il préférait avoir en sa possession, telles que le trajet des rondes des gardes suisses, ou les différentes issues. Il retrouva avec aisance tous ses repères dans un monde qui avait longtemps été le sien, et lorsque vint le jour dit, rien dans les alentours du palais ne lui était inconnu. Il ne se rendait complice de ce projet non pas par loyauté envers l'Ordre, ou dans le but de servir la volonté d'un Dieu dont il doutait de l'existence (ou s'il existait, qui avait bien des comptes à lui rendre pour l'avoir chassé de la place qui lui revenait de droit), mais bien dans son propre intérêt, chose qu'il avait en haute estime et qui exigeait que rien ne fût laissé au hasard. C'est donc bien décidé à envoyer l'âme du pape rejoindre un peu plus tôt que prévu son cher Créateur qu'Ulrich conclut ses derniers arrangements, assura ses arrières potentiellement menacés puis dirigea ses pas vers le pont Saint-Ange où le rendez-vous avait été fixé.

La nuit était totalement tombée lorsque les hautes silhouettes de marbres se dressèrent devant lui, sans qu'il ne daigne leur jeter plus qu'un rapide regard. Sous les yeux vides des statues qui brandissaient les instruments de la Passion du Christ, la toute autre sorte d'ange qu'était Ulrich passa rapidement, regard fixé sur les deux ombres qui se détachaient à peine du ciel aussi obscurs que leurs desseins. Il les rejoignit à l'instant même où vingt-deux heures sonnaient, au son lugubre des cloches qui ne croyaient pas si bien annoncer que l'heure était venue. Il allait saluer, avec la sobriété qui le caractérisait et qu'appelait ce genre de situation, Emmanuelle de Vaunoy, ainsi que leur complice qui s'avérait être une seconde jeune femme son regard tomba sur cette dernière. Il fronça les sourcils lorsqu'elle leva la tête, reconnaissant sous sa cape sombre la Polonaise sur laquelle il regrettait, quelques semaines plus tôt, de ne pas en avoir plus appris. La surprise était de taille, mais il n'en montra rien. Que faisait cette Sobieska ici ? Ce qu'ils allaient faire ce soir avait-il un quelconque lien avec ses mauvaises fréquentations danoises ? Son frère savait-il ce qui se tramait à Rome ? Méfiant, il la gratifia d'un regard profond, cherchant à deviner sur son visage à moitié dissimulé dans sa cape les réponses aux questions qui méritaient d'être posées – en vain.
- Monsieur, nous nous sommes déjà croisés à Versailles, finit par lâcher Eléonore Sobieska, je suis surprise de vous voir collaborer à cette entreprise, j'ose espérer que nous ferons bonne équipe.
- Je n'en doute pas, répondit froidement Ulrich, quoi qu'il n'aurait pas été difficile de déceler dans sa voix une forme d'avertissement, car cette Polonaise ne lui inspirait définitivement pas confiance. Madame, ajouta-t-il avec un signe de tête à l'intention d'Emmanuelle pour la saluer.
Il y avait un certain temps qu'ils ne s'étaient pas croisé, et en l'observant un instant, il songea avec ironie à la conversation pendant laquelle, des mois plus tôt, ils avaient évoqué entre autres charmants projets celui qu'ils allaient mettre ce soir à exécution. Il trouva quelque chose de changé à cette femme qui, en plus d'une complice, avait parfois été sa maîtresse mais comme l'obscurité ne lui permettait pas de distinguer la bague à son doigt qui aurait dû l'informer sur la teneur de ce changement, il ne s'en préoccupa pas plus avant, et son regard se posa à nouveau sur Eléonore.
- Ne nous attardons pas, je vous suis, madame, disait-elle.
Et sur ces quelques mots, ils quittèrent en silence le pont Saint-Ange dont les statues semblaient les suivre avec attention, comme si elles savaient, elles, ce qui se préparait.

En emboîtant le pas à la Polonaise, Ulrich ne put s'empêcher de se demander à nouveau ce que signifiait sa présence ici, et surtout, s'il fallait s'en méfier. Helle, après l'avoir surpris en ayant la présence d'esprit de le présenter sous une fausse identité (ce qui était plaisant : quitte à avoir retrouvé – involontairement – sa femme, autant qu'elle ne soit pas sotte) l'avait tenu au courant des questions qu'Eléonore lui avait posées à son sujet, et à la voir tourner autour de son usurpateur de frère, Ulrich ne pouvait qu'en concevoir de lourds soupçons. Il savait que si elle était là, c'était qu'Emmanuelle l'avait choisie, mais la confiance n'était pas ce qui étouffait l'imposant Danois et il avait appris à s'attendre à tout de la part de tout le monde – d'autant que la réputation d'Eléonore Sobieska n'était pas exactement de celles qui lavaient de tout soupçon. Il résolut donc de la garder à l'œil, et ce alors qu'ils se trouvaient désormais aux abords du palais pontifical.
- Je sais où passent les gardes, ce qu'ils font et quand. Nous sommes tranquilles de ce côté-là, annonça-t-il lorsqu'ils s'arrêtèrent. Les issues ne nous poseront pas problème nous plus.
Il jeta un regard au donjon rond qui se dressait face à eux, en songeant qu'ils n'étaient néanmoins pas face à une mince affaire.
- Comment sommes-nous censés rentrer et nous retrouver seuls avec lui ? demanda-t-il enfin.
Car ces instruction, Emmanuelle les avaient gardées pour elle. Il était temps désormais de lancer la machine.
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Emmanuelle de Vaunoy

« s i . v e r s a i l l e s »
Côté Coeur: Le souvenir d'un homme et d'une enfant.
Côté Lit: Un homme aussi froid que le glace pourvoit à le réchauffer en ce moment
Discours royal:



    Princesse sombre
    Du Royaume des ombres.


Âge : 28 ans
Titre : Dame de Noirange, comtesse de Vaunoy
Missives : 288
Date d'inscription : 06/08/2011


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MessageSujet: Re: [Rome] Requiem pour un Pape    [Rome] Requiem pour un Pape  Icon_minitime27.01.14 19:55

Emmanuelle avait eu plusieurs affaires de la sorte à traiter, mais jamais encore n’avait eu à travailler en équipe, et qui plus est, en équipe aussi disparate que celle-ci. Ses affaires n’avaient jusqu’alors demandé l’aide que d’habiles affiliés, mais l’Ordre ne pouvait se permettre de mettre en péril ses fidèles. Sobieska et Sola étaient deux âmes perdues, et malgré la rédemption qu’elle acceptait d’accorder à la polonaise, elle n’avait  pas de scrupules à la laisser baigner ses mains dans le sang d’un Pape. A dire vrai, il y avait peu de la courtisane en elle, lorsqu’elle préparait une telle affaire et tout remord était soigneusement remisé, afin de ne pas se laisser distraire. Dieu pourvoirait à leur accorder son pardon, c’était bien là tout ce qui lui importait.
Dans ces moments, elle détestait perdre son temps à d’inutiles palabres et n’avait pas souhaité répondre à la question de la jeune femme avant que Sola ne soit arrivé et l’apparition de la silhouette de celui-ci la libéra d’une remarque froide qu’elle aurait du lui adresser.
-Vous êtes parfaitement à l’heure, merci, fit-elle en guise de salut. Les paupières baissées vers sa montre à gousset, elle n’avait remarqué le trouble évident de ses deux acolytes et ce fut au son de leurs voix qu’elle leva enfin un sourcil interrogateur.
- Monsieur, nous nous sommes déjà croisés à Versailles, je suis surprise de vous voir collaborer à cette entreprise, j'ose espérer que nous ferons bonne équipe.
- Je n'en doute pas, répondit Ulrich avant de saluer Emmanuelle. Celle-ci retint un soupir en observant l’un et l’autre. Elle connaissait assez Sola  pour deviner que cette voix de glace n’était pas anodine. Quelles qu’aient pu être leurs relations à Versailles, elle craignit un moment que celle-ci ne mette à mal leur entreprise. Redresser ses deux comparses n’était pas dans ses plans et si elle ne pouvait prévoir les actions de Sobieska, elle pensait toutefois connaître suffisamment le danois pour ne pas mettre en péril ce qu’ils avaient à accomplir.
-Je pense que vous étiez également surprise de me voir vous faire cette proposition, mademoiselle, fit-elle remarquer dans un léger sourire. Je veillerai à ce que cette équipe œuvre selon ce qui a été décidé, soyez-en assurée.
Elle rabattit son capuchon et pour répondre à Eléonore, pris les devants de la petite compagnie qui quitta le pont Saint Ange. Les murs des habitations les entouraient, tels les veilleurs d’une ombre menaçante l’accompagnant vers sa sombre destinée. Dans les ruelles obscures, elle replongeait au cœur d’une Rome qu’elle pensait avoir oublié, mais chaque pavé semblait lui rappeler une image, un souvenir, une parole lointaine. Elle retrouva d’anciennes sensations enfouies qui réveillèrent en elle des réflexes acquis lors de ses déambulations. Cette rue…ces fenêtres désormais closes…cette boutique dont l’enseigne avait depuis changé. Elle reconnaissait chaque lieu qu’elle avait visité et sentit encore des odeurs connues.
Ils veillèrent à ne pas croiser de patrouille, et prenant les endroits les plus calmes de la ville, ils atteignirent bientôt le Vatican. Les colonnes se dressaient, somptueuses et majestueuse, gardes de pierre de la cité papale, témoins immobiles du crime qui aurait lieu. Le cœur d’Emmanuelle battit un peu plus fort lorsqu’elle passa sous les premières galeries, mais s’efforça de respirer lentement pour masquer son soudain émoi. Elle savait que, dès lors qu’elle se serait retournée pour expliquer les minutes à venir, elle ne pourrait revenir en arrière. Le sort d’un homme et d’une religion était entre ses seules mains et jetant un œil à son anneau, elle s’empli de courage en se rappelant les raisons de ses actes. Jamais elle n’agissait en vain, et cette nuit-là, elle vendait son âme pour l’Ordre et libérer la religion d’un serviteur oppressant.
- Je sais où passent les gardes, ce qu'ils font et quand, fit Sola en rompant le silence. Emmanuelle se retourna pour acquiescer d’un hochement de tête. Nous sommes tranquilles de ce côté-là. Les issues ne nous poseront pas problème nous plus.
-En effet, l’on m’a assuré la même chose, mais je préfère m’en remettre à votre connaissance de Rome, si je ne me trompe pas, monsieur. J’espère que nous n’en n’aurons pas besoin !
-Comment sommes-nous censés rentrer et nous retrouver seuls avec lui ?
-J’y viens, j’y viens. L’un des affiliés nous attend par l’entrée ouest, près de la porte Saint Marc. Il y a deux jours, a été annoncée dans l’entourage proche du Pape une nouvelle demandant quelques négociations secrètes. Une fausse information relative au conflit actuel. Notre venue sera presque officielle, ajouta-t-elle dans un sourire sardonique. Le Pape se méfie de tout, poussé par sa belle-sœur, et avec elle, ça n'est pas une relation d'esprit à esprit, c'est une relation d'esprit à thon! Il est donc nécessaire d’assurer nos arrières, même si j’espère que nous n’aurons besoin de décliner nos identités. Nos affiliés ne nous ont pas rejoints pour une telle affaire, mais ils savent comment préparer le terrain pour ceux qui viennent, continua-t-elle. Venez par là.
Elle les emmena le long de la galerie ouest, désertée de gardes comme l’avait prédit Ulrich. Au bout, une petite porte en bois surmontée d’une lueur jaunâtre indiquait son déverrouillage et avant de pousser le battant, elle se retourna une seconde fois vers eux.
-Si des envoyés sont attendus, l’affaire est pourtant extrêmement secrète. Cette excuse nous sera simplement utile dans le cas où son camerlingue soit encore debout, par exemple. Il se couche normalement à 22 heures chaque soir, mais si le Diable est là, qui sait ce qu’il aura pu lui inspirer, ironisa Emmanuelle ! L’on m’a affirmé que nul autre ne devait pénétrer dans les appartements du Pape passé 23 heures. Sitôt entrés dans le bâtiment, suivez-moi. Si nous croisons des gardes, ne dites rien si ça n’est nécessaire et laissez-moi faire, mais notre affilié m’a dit avoir fait le nécessaire pour les éloigner le temps de…. Enfin je sais comment agir, finit-elle par conclure, pressée d’en finir. Avez-vous d'autres question? Bien! Avez-vous déjà dansé avec le Diable au clair de lune? Alors c'est le soir pour essayer, fit-elle d'une voix assurée!
Elle tourna enfin la poignée de la porte qui grinça doucement, ouvrant sur une petite pièce, meublée d’un seul bureau, d’une chaise et de quelques jeux pour s’occuper. Dès qu’ils furent rentrés, un petit abbé aux cheveux grisonnant apparut de l’autre côté, l’œil inquiet.
-Ah ! Noirange ! Dépêchez-vous, la garde est éloignée pour le moment, mais le veilleur va revenir dans quelques minutes. Une patrouille vient de passer l’aile ouest et se dirige vers l’aile nord. Vous connaissez le chemin ?
-Bien sûr, je m’en rappelle. Par ici, indiqua-t-elle en montrant un couloir menant à un hall.
-Mais dites-moi, qu’allez-vous faire exactement, reprit le petit abbé ? On m’a parlé de livres anciens, mais la bibliothèque n’est pas par là !
Emmanuelle jeta un regard à ses acolytes et se fendit d’un sourire poli.
-Les livres ne se trouvent pas dans la bibliothèque.
-Ah. Moi je fais confiance au Général, on m’a dit que vous étiez là sur son ordre ! Vous savez, c'est cruellement fatigant d'être intelligent, faudra que j'essaye un jour!
-C’est ça…
Elle leva les yeux au ciel, s’enfonçant avec Eléonore et Ulrich dans le hall vide, éclairée par le halo pâle de la lune au travers des vitres. Ils grimpèrent l’escalier de marbre, passèrent devant portraits de saints et statues grecques. Quelques-unes représentaient les martyrs de la religion et elle reconnu celui de Saint Erasme en montant les degrés.
-Les appartements du Pape sont composés de deux pièces, à ce qu’on m’a dit. La première, un boudoir, donne sur la chambre qui n’est accessible que par la première pièce. Elle tira de sa poche un petit plan griffonnée qu’elle leur montra à la clarté lunaire. Le mieux est de nous séparer lorsque nous y serons : je resterai non loin du couloir. Connaissant les lieux, il me sera plus aisé d’éloigner un potentiel gêneur, expliqua-t-elle sans pourtant grande conviction sur ce point. Je confierai à l’un de vous la tâche qui nous mène jusques ici.
Elle scruta les visages de ses compagnons, espérant que l’un ou l’autre se désigne pour lui éviter de pointer le doigt sur celui qui serait damné. A ses yeux, Eléonore avait été embarquée là comme victime d’un chantage et ne méritait l’Enfer…mais Sola, l’usurpé, celui à qui devait revenir un trône n’avait choisi ce destin. Elle détestait devoir elle-même pousser l’un d’eux aux portes de l’Enfer que le Créateur leur réservait certainement. Malgré toute sa ferveur envers l’Ordre et la sûreté que lui offrait sa position, elle n’en restait pas moins une simple croyante, pour qui les flammes de l’Enfer dévoraient l’âme toute entière. Jamais encore cette position de bourreau ne s’était imposée à elle et elle sentit son cœur battre de nouveau trop fortement.
-C’est par ici, fit-elle tout bas en guettant néanmoins le moindre bruit de botte. Elle se pencha par-dessus la balustrade pour surveiller un éventuel gêneur et jeta un œil vers le couloir sur lequel débouchaient les salons de travail du camerlingue. Selon le petit abbé, le camerlingue a parfois la fâcheuse habitude de débarquer lorsqu’on s’y attend le moins, même s’il se couche tôt. Il nous faudra être prudents.

Ils parvinrent à la porte des appartements pontificaux et hésitant une courte seconde, Emmanuelle poussa la porte en silence. L’obscurité les accueillis, transformant chaque statuette en ombre menaçante, prête à sauter sur ces âmes qui osaient fouler l’endroit. Une forte odeur de médicament flottait dans l’air, mêlée à celle l’encens imprégnée dans les tapisseries recouvrant les murs. Un immense Christ en croix surplombant le prie-Dieu serra le cœur d’Emmanuelle qui s’efforça à songer à ce qu’elle accomplissait, et non à ce qu’elle commettait. Dieu l’avait menée là ! Dieu seul ! En face, la porte donnant sur la chambre était close, mais le tapis empêchait de voir la moindre lueur qui se serait échappée de sous la porte.
-C’est là, fit-elle d’une voix blanche en désignant la porte. Je vais rester guetter le moindre mouvement ici. Seul ou à deux, prouvez-moi à présent que j’eu raison de confier l’avenir de notre religion entre vos mains.

Cachant toute fébrilité, elle préféra tourner le dos à la porte de la chambre, respirant lentement afin de laisser la peur s’évacuer.  Elle joignit discrètement les mains, se rappelant ses prières usuelles. Tout se passerait bien. Jusque-là, aucun trouble n’était venu les perturber, il n’y avait aucune raison pour que l’affaire tourne au vinaigre.

Aucune.

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"Dans la nuit j'ai cherché celui que mon coeur aime; dans mon jardin aride il a fait son domaine."




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MessageSujet: Re: [Rome] Requiem pour un Pape    [Rome] Requiem pour un Pape  Icon_minitime11.02.14 21:08

Une dernière fois, avant de quitter le pont, Éléonore Sobieska se retourna, donnant peut-être l'image d'une hésitation, d'un ultime regret avant d'emboîter le pas à ceux qui l'entraînaient inexorablement vers le meurtre, mais c'était une scène bien trompeuse car c'était là une voie qu'elle avait emprunté depuis bien longtemps. Depuis le jour où elle avait assassiné son premier mari qui tentait d'étrangler son frère jusqu'à ce lui où elle avait tranché la gorge de son amant cosaque. Elle paraissait peut-être naïve, jeune, inexpérimentée face à ce duo d'ombres que formaient le taciturne Ulrich de Sola et la noire dame de Noirange, conduisant cette dernière à la reprendre assez sèchement à deux reprises ce à quoi Éléonore se contenta de répondre par le silence et par un regard indéchiffrable qu'elle posa sur la silhouette de celle qui l'avait recrutée. Mais elle cachait bien son jeu la délurée Polonaise, la joyeuse dame de compagnie de la reine ! Elle avait commandité et exécuté des assassinats avec la plus grande indifférence du monde et elle se connaissait assez pour savoir que sa main ne tremblait pas au moment d'accomplir l'ultime forfait. Quand elle se retourna au moment de partir, ce fut juste pour jeter un œil au grand Danois dont la stature se fondait sans choquer dans les corps puissants des anges brandissant leurs tenailles et leur lance. Elle ne put s'empêcher d'être saisie d'un sombre pressentiment au moment où elle se détourna enfin, comme si l'image d'Ulrich de Sola parmi les anges qui avaient l'aspect de vengeurs gardiens du paradis n'était qu'un funeste présage pour la suite des événements. Que ce fussent les pâles figures des marbres éclairées seulement par l'éclat blafard de la lune, la présence inattendue de l'homme dont on lui avait réclamé la peau ou l'agacement visible de l'envoyée des Jésuites qui paraissait être la plus inquiète de tous, Éléonore eut la soudaine certitude qu'ils ne repartiraient pas tous les trois comme il l'était prévu, que le plan probablement bien huilé que Diane de Noirange avait mis en place n'allait pas tourner comme prévu et que la mort qui rôdait au dessus d'eux avec sa faux ne saurait se contenter d'une seule victime. Ils avaient déjà l'allure de cadavres par la faute de ces mains pâles qu'ils dissimulaient sous leurs capes, et l'un d'entre eux ne verrait pas la pointe du jour, emporté pour toujours vers le monde infernal. Oui, si le pas d’Éléonore n'en fut pas moins léger, elle savait désormais qu'il y aurait un mort lors de cette nuit. Et elle ferait tout pour que ce ne soit pas elle.

Ils déambulèrent dans le plus complet silence dans les rues romaines jusqu'à attendre la cité du Vatican, pôle de somptuosité dans cette ville dont Éléonore découvrait les bas-fonds qui n'avaient rien à envier à toutes les cités du monde. Ses deux complices semblaient plongés dans leurs pensées mais la jeune femme ne chercha en aucune manière à dénouer l'écheveau, se laissant guider sans protester, toute entière tendue vers l'objectif qu'on lui avait confié. Elle ne ressentait aucun trouble, aucune peur à l'idée de devoir assassiner le premier serviteur de la Chrétienté en compagnie d'Ulrich de Sola. A l'inverse de celle qu'elle ignorait s'appeler Emmanuelle, elle n'avait nul besoin d'être convaincue de la malhonnêteté du pape ou de celle du Danois. Elle vouait une confiance absolue en Dieu et en ses voies impénétrables qui l'avaient conduises jusque-là puisqu'elle était persuadée qu'Il lui avait confié le projet de mettre son frère sur le trône de Pologne. Et après avoir vu les massacres opérés par les troupes suédoises dans son pays, ou l'injustice dont les vainqueurs pouvaient faire preuve, elle savait bien que Dieu n'était pas que miséricorde. S'il lui fallait un bras armé, elle Le servirait ainsi. Les pensées de la jeune femme s'attachèrent davantage à détailler les hautes colonnades du Vatican qui se dressaient devant eux et ses yeux se posèrent au loin sur l'immense façade de la cathédrale Saint-Pierre, la plus grande de la Chrétienté depuis sa construction au début du XVIe siècle, dont la flèche semblait atteindre les cieux où brillaient faiblement quelques étoiles. Ce fut au tour d'Ulrich de Sola, pas impressionné pour deux sous par les merveilles qui s'offraient à eux, de demander des explications sur la manière dont devait se dérouler leur mission, après avoir affirmé qu'il ne devait pas y avoir de problème de présence de gardes.
- L'un des affiliés nous attend par l'entrée ouest, près de la porte Saint-Marc. Il y a deux jours a été annoncée dans l'entourage proche du Pape une nouvelle demandant quelques négociations secrètes. Une fausse information relative au conflit actuel. Notre venue sera presque officielle, expliqua la jeune femme, se décidant enfin à les éclairer même si Éléonore décrocha des explications en songeant que ce pape n'était donc pas particulièrement méfiant. Recevoir des inconnus dans ses appartements, seul et sans leur avoir demandé de décliner leur identité, relevait de la plus grande stupidité mais elle ne fit aucun commentaire et continua à suivre Diane de Noirange qui semblait parfaitement connaître les lieux.

Ils pénétrèrent dans une petite pièce, un simple bureau après qu'elle leur ait fait quelques nouvelles recommandations d'usage, notamment à propos de la possible venue du camerlingue dans la chambre du pape censé se trouver seul pour les accueillir. Éléonore se contenta de hocher la tête, posant son regard bleu glacial sur son interlocutrice qu'elle trouvait presque nerveuse à trop parler ainsi. Elle regretta presque la simplicité de ce plan qui ne dégageait aucune porte de sortie, qui ne leur offrait d'ailleurs aucun déguisement – sans compter que la vision d'Ulrich de Sola en garde du corps aurait pu la distraire un peu. Mais sans protester, elle arpenta à son tour les couloirs sombres du palais du Vatican après que la dame de Noirange ait adressé quelques mots à l'un de ses complices auquel Éléonore accorda à peine un regard, les cheveux roux dissimulés sous sa capuche, la tête basse pour éviter d'être éventuellement reconnue plus tard. Ils grimpèrent sur un escalier de marbre alors que leur guide décrivait les appartements épiscopaux.
- Le mieux est de nous séparer lorsque nous y serons : je resterai non loin du couloir. Connaissant les lieux, il me sera plus aisé d'éloigner un potentiel gêneur, expliqua-t-elle, je confierai à l'un de vous la tâche qui nous mène jusqu'ici.
La Polonaise échangea un coup d’œil perplexe avec son complice forcé et se décida à prononcer enfin, d'un ton léger et presque badin qui était habituel à la dame de cour qu'elle était, son visage s'animant d'un mince sourire :
- Pour le repos de votre âme, laissez donc nous décider par nous-mêmes, madame. Si vous nous avez désignés, c'est que nous en sommes tous deux capables.
Diane parut acquiescer car elle se pencha et se mit à leur parler à voix basse :
- C'est par ici.
Éléonore se détourna alors d'elle pour examiner avec une plus grande curiosité le battant qui s'ouvrait lentement devant eux, sans se départir de son étrange sourire tordu. Le boudoir décrit était plongé dans l'obscurité, et un relent de médicament sauta jusqu'aux narines de la jeune femme, lui donnait l'impression qu'une présence les observait. Mais un simple coup d’œil autour d'elle confirma que seules quelques statuettes de saints et d'antiques les regardaient en gardant toute l'impassibilité du marbre dans lequel ils avaient été taillés. Sa vue s'adaptant à la noirceur, elle distingua et nota la présence de deux portes, dont l'une devait donner sur un cabinet de toilettes. L'autre était sans doute une sortie et elle ne put s'empêcher de songer qu'elle en aurait peut-être besoin. Dans un état second, sans savoir exactement ce qu'elle s'apprêtait à faire et qui son bras devait frapper, Éléonore se sentit poussée par leur ange noir et elle avança jusqu'à la porte de la chambre, frappa deux coups puis sans attendre de réponse, suivie du baron de Sola, elle ouvrit et entra dans la pièce. Non sans prendre le soin de fermer soigneusement derrière elle. Le sort en était jeté.

La première chose qu'elle vit ne fut pas le petit homme, tout maigre, dans sa chambre de nuit de soie brodée, couvert d'une cape, assis à son bureau, mais un immense garde suisse posté tout près d'une bibliothèque où trônaient quelques ouvrages écrits en latin. Elle sentit plus qu'elle ne vit la réaction tendue qui émana du corps d'Ulrich juste derrière elle, et elle ne put empêcher une moue de contrariété s'ébaucher sur ses lèvres. La chambre était plongée dans la semi-obscurité, seules quelques bougies éclairaient les lieux, l'une posée sur une commode non loin du lit, l'autre sur le bureau. Des dorures recouvraient entièrement les murs comme quelques tableaux de Christ en majesté, le corps souffrant qui étaient peut-être là pour rappeler au pape son rôle malgré cet étalage de luxe. Lequel pape se redressa à leur entrée et s'exclama, l’œil brillant, les mains tremblant d'excitation :
- Ah voilà, les visiteurs que j'attendais ! Approchez, approchez, vous parlez bien français, n'est-ce pas ? Vous me comprenez ?
- Nous devions vous rencontrer seul, répliqua Éléonore, méfiante, en désignant du menton le garde suisse qui ne bougeait toujours pas.
- Ah oui, oui, bien sûr, répondit le vieil homme pleine de nervosité, mais permettez que l'on vous fouille, le capitaine va juste vérifier que vous ne dissimulez aucune arme avant de se retirer. Non que je n'aie pas confiance en vous, évidemment...
Éléonore eut de nouveau un regard en direction d'Ulrich resté de marbre, et elle sentit son cœur battre un peu plus fort. Déjà le garde suisse confisquait un poignard au Danois avant de se retourner vers elle. Elle affirma ne rien avoir, ouvrit sa cape pour le prouver et l'observa reculer avec un air de défi. Au moins, il n'osait pas fouiller une dame, tout n'était pas encore perdu et elle se sentit soulagée de le voir enfin quitter les lieux, empruntant un passage secret derrière la bibliothèque dont visiblement même les Jésuites ignoraient l'existence.
- Il est temps, s'exclama Alexandre VII en tapotant dans ses mains, maintenant dites-moi ce que vous amène, je ne pensais pas que vous seriez deux pour des négociations secrètes. Qui êtes-vous ? Et donnez moi donc cette information qui pourrait faire changer le cours de cette guerre détestable...
- Une guerre contre-nature, renchérit Éléonore, en observant Ulrich se déplacer lentement vers le bureau et comprenant où il voulait en venir, des réformés alliés à des catholiques, tout cela ne fera que profiter l'hérésie. Laissez faire monsieur, expliqua-t-elle précipitamment en voyant que l'attention de son interlocuteur se détournait sur le Danois, il est mon garde du corps car j'ai des informations très dangereuses, vous le pensez bien, il souhaite vérifier que rien de suspect ne puisse nous écouter...

Fasciné par le débit de paroles de la jeune femme, le pape ne se méfia pas assez et une seconde plus tard, Ulrich, passé derrière lui, fondait sur son corps maigre pour l'immobiliser et plaquer une main sur sa bouche pour l'empêcher de hurler. En un instant, la situation dans la chambre s'était totalement transformée et Éléonore ne put s'empêcher d'ébaucher un semblant de sourire en voyant les pupilles de leur victime s'écarquiller comme s'il n'osait croire ce qui lui arrivait. Ulrich avait apparemment l'intention de lui briser la nuque mais le vieil homme se débattait comme un beau diable et même le puissant Danois ne pouvait tout faire. La Polonaise, avec une certaine nonchalance, s'approcha du lit et se saisit d'un énorme oreiller aux bords de dentelles :
- Technique déjà éprouvée, lança-t-elle à son complice, faites-le donc venir sur le lit, je le ferai taire définitivement.
Ils se toisèrent mais Ulrich finit par obtempérer et ne lâcha le pape que le temps qu’Éléonore ne lui enfonce l'oreille sur les voies respiratoires, sans qu'il n'ait même le temps de lâcher un appel au secours que personne n'aurait pu entendre. La jeune femme ne flancha pas un instant mais son sourire s'était figé car cette scène lui rappelait une toute autre, qui s'était déroulée quelques années auparavant dans une chambre de Varsovie. Le pape continua à se débattre pendant de longues minutes, aussi longtemps que son second époux au moins, et Éléonore prit son mal en patience en levant la tête sur le mur qui se trouvait dans le dos d'Ulrich, assis lui aussi sur le matelas pour maintenir en place Sa Sainteté.
- Oh regardez, un martyr est en train de se faire éviscérer sur ce tableau, savez-vous de quel saint il s'agit ? En tout cas, c'est particulièrement réaliste et...
Mais Alexandre VII venait de cesser de se débattre aussi se tut-elle et avec précaution, comme si elle craignait une ruse, elle leva le coussin. Aucun son, la poitrine du vieil homme ne bougeait plus, et il paraissait presque dormir si ses membres n'étaient pas tous tordus de douleur. Éléonore sentit une profonde angoisse l'envahir. Le meurtre était fait. Mais le plus difficile restait à accomplir.

Elle aurait peut-être pu hésiter avant de commettre son second forfait et une courte seconde, son esprit vagabonda de l'autre côté de la porte du côté de Diane de Noirange. Mais le fait était qu'elle n'avait aucun scrupule à trahir la dame qui, elle s'en était aperçu, la méprisait ouvertement. Il lui restait son couteau et son tout petit pistolet offerts par Morgan fixés sur ses cuisses où le garde suisse n'avait osé fouiller. Et l'occasion était parfaite, Ulrich ne se douterait pas qu'elle tenterait son coup à ce moment-là, pas plus qu'elle n'aurait d'autres instants où elle se retrouverait seule avec lui. Elle agissait de toute façon sous le coup de l'émotion, et de la nervosité. Avec la certitude que c'était là ou jamais. Pour se donner une contenance, elle s'efforça de mettre le corps du pape en place et de tapoter les oreillers autour de lui.
- Donnons-lui au moins l'apparence de quelqu'un qui est mort de mort naturelle, expliqua-t-elle à Ulrich, pouvez-vous ramasser sa cape qui a glissé à terre, au moins ? Rendez-vous utile que nous puissions filer au plus vite.
Et elle vit distinctement le baron de Sola lui tourner le dos. C'était sa seule chance de briser enfin les chaînes qui la maintenaient au Danemark, sa seule chance de retrouver sa liberté. Sans l'ombre d'une hésitation, le voyant baissé pour récupérer la cape du pape, elle se saisit de son mince poignard qu'elle avait gardé à la cheville. La lame brilla d'un éclat aveuglant sous l'effet de la lumière des bougies, et refléta un instant le visage pâle mais déterminé de la jeune femme, entouré d'un halo rougeoyant. En une seconde, elle se trouva derrière lui et visa la nuque qui s'offrait à ses traits, rendant vulnérable le colosse lui-même. Sans attendre, elle leva le bras et et frappa d'un geste assuré et ferme, éclaboussant de sang ses mains de meurtrière.
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