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 De l'art de s'attirer ennuis et ennemis /Racine-Aymeric/

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MessageSujet: De l'art de s'attirer ennuis et ennemis /Racine-Aymeric/   De l'art de s'attirer ennuis et ennemis /Racine-Aymeric/ Icon_minitime02.11.12 20:55

« Je te veux supplier par ce puissant effort
De l'amour infini qui t'a causé la mort,
Qu'en tes rêts amoureux mon âme tu enlaces. »


Une fois de plus, Aymeric acheva la lecture du poème paru quelques jours plus tôt dans une gazette parisienne. Envoyant les feuillets un peu plus loin sur le bureau, il poussa un profond soupir, et s’enfonça dans son siège, songeur. Depuis la diffusion de ces vers, il n’avait cessé de s’interroger. Qui ? Et pourquoi ? Pourquoi avoir publié ce texte, pourquoi maintenant ? Autant de questions que son départ prochain pour les frontières lorraines menaçait de laisser sans réponse, perspective qu’il ne pouvait envisager sans colère. Il devait savoir, il devait comprendre la raison de cette mascarade, obtenir ne serait-ce qu’une explication et être certain qu’on ne cherchait pas à faire une mauvaise plaisanterie, auquel cas il se ferait une joie d’apprendre à se tenir aux plaisantins en question.
Ce qu’il ignorait encore ce jour-là, c’est qu’il aurait sans doute mille fois mieux valu qu’il ne s’agisse, en effet, que d’un simple coup bas. Le fantôme d’Ophélie ne revenait hélas pas seul avec ces poèmes, mais traînait au contraire avec lui une cohorte d’ombres terriblement moins bienveillantes que celle de la défunte comtesse. Idée difficile à envisager quand Froulay ignorait absolument tout des véritables activités de sa femme à la cour, et trouvait déjà bien assez préoccupant que l’on s’amusât à éditer des poèmes dont il ne connaissait pas jusqu’à l’existence quelques jours auparavant.

Agacé, il se leva, et gagna l’une des fenêtres qui éclairaient son bureau. Paris s’étendait sous ses yeux, couverte d’une récente couche de neige et muette à toutes ses questions. Les réponses devaient pourtant bien se trouver là, quelque part. Tout le monde ne pouvait se permettre de faire publier des vers dans cette gazette, et encore moins sous le nom d’une femme disparue depuis six ans. Mais il avait beau chercher, Aymeric ne voyait qui pouvait bien avoir un intérêt quelconque dans cette affaire dont les tenants et aboutissants lui échappaient, et qui coïncidait un peu trop parfaitement à son goût avec le retour d’une autre revenante.
Un instant, il songea aux démarches entreprises pour permettre à Emmanuelle de revenir à la cour sans nom d’emprunt. Celles-ci allaient bon train, motivées par le nom du comte et l’extrême attention qu’il semblait y porter. Sur cette affaire, il n’avait pas la moindre inquiétude, sinon celle d’un probable entretien avec celle que Serigny disait être sa soeur - ce qu’elle ignorait elle-même et qu’il faudrait bien lui annoncer, d’une façon ou d’une autre. Avec un nouveau soupir, Aymeric appuya son front contre la vitre. Las, il ferma un instant les yeux. Fallait-il que les fantômes se massent à ses portes alors que les combats à venir occupaient déjà bien assez son esprit ? Que sa prétendue soeur s’avère être une femme pour laquelle il ne pouvait nié avoir eu une certaine inclination ? Que sa défunte femme resurgisse dans sa vie d’une façon qu’il ne pouvait s’empêcher de trouver morbide ? Un sourire, amer, étira vaguement ses lèvres. Vivantes ou non, les femmes le perdraient, un jour...

Le comte eut d’ailleurs une pensée pour Eléonore Sobieska, qu’il entendait sincèrement revoir avant son départ, et dont il n’oubliait pas les traits espiègles, images presque rassurante au milieux de ceux des revenantes. Aymeric sourit à cette pensée. Il se connaissait assez pour savoir ce que de tels songes laissaient présager, mais préférant ne rien anticiper, il détourna les yeux de la ville enneigée et revint vers son bureau, où quelques vers inconnus mais qu’il aurait reconnus entre milles semblaient le narguer, noir sur blanc sur le papier. Et aussitôt, les questions un instant laissées de côté, les mêmes depuis quelques jours, revirent l’assaillir. Pour un homme d’ordinaire si flegmatique, cette mystérieuse publication le perturbait décidément beaucoup ; bien plus qu’il ne pouvait se le permettre en ces temps de guerre.

« Monsieur le comte... »
Une voix timide le tira de ses songes. Vivement, il leva la tête vers le jeune valet qui lui présenta son courrier, et avec celui-ci, quelques feuillets soigneusement enroulés. Aymeric le remercia et, délaissant les lettres, ouvrit la gazette du jour qu’il parcourut rapidement sans y trouver quoi que ce soit approchant les vers qui le préoccupaient tant. Se laissant tomber dans un fauteuil, il se pinça un instant l’arrête du nez, avant de jeter un regard las sur la une. Quelques nouvelles sans importances s’y succédaient. Le retour d’un duc exilé à la cour, l’annonce officielle de la mort de cette vieille et richissime marquise qui s’accrochait à la vie depuis trop longtemps, les derniers départs en dates des adversaires vers Nancy, le récit d’une représentation réussie d’une pièce de Racine...
A la lecture de ces derniers mots, Aymeric fronça les sourcils. D’instinct, il s’intéressait toujours attentivement aux nouvelles littéraires, mais ce ne furent pas tant les éloges adressées au dramaturge qui attirèrent ainsi son regard que les souvenirs qu’évoquaient son nom. Jean Racine avait toujours été un proche ami d’Ophélie, et ce jusqu’au bout. S’il avait eu des sentiments à son égard, le comte ne pouvait en être certain, mais la froideur qui s’était installée entre lui et l’auteur lorsqu’il s’était déclarée à la jeune femme semblait le lui confirmer. Il n’avait jamais eu la moindre méfiance cependant, bien qu’il sût qu’elle échangeait toujours avec lui la plus grande partie de... ses écrits.

Froulay se redressa soudain sur son fauteuil. Ophélie avait eu un long entretien avec Racine, deux jours à peine avant sa mort. Trop préoccupé par la santé de sa femme, il n’avait jamais pris garde au fait que le dramaturge, en partant, avait emporté avec lui une pochette contenant sans doute quelques textes mais soudain, ce détail revêtait une nouvelle importance. Se pouvait-il que Racine soit derrière cette publication ? Rien ne pouvait être certain à ce stade, et pourtant, il sembla à Aymeric qu’il y avait là une évidence. Pourquoi ? C’est ce qu’il ne pouvait savoir sans s’être adressé à l’intéressé.
En un instant, il fut debout et échangea la gazette du jour qu’il avait en main pour celle qui contenait les fameux poèmes. Il s’apprêtait à sortir quand le valet lui annonça que Gabriel venait d’arriver, et souhaitait lui parler. Froulay hésita, puis songeant qu’il l’avait envoyé (entre autres) se renseigner sur cette affaire, le fit entrer.
« J’ai retrouvé l’homme qui a eu les textes en main, annonça de but en blanc le jeune homme.
- Les avait-il reçu de Racine ? questionna Aymeric.
- Eh bien... oui, répondit Gabriel, surpris. »
Le comte hocha la tête et d’un signe de tête, remercia son fidèle ami et lui assura qu’il se chargeait de la suite seul. Là-dessus, il ordonna qu’on lui préparât un cheval pour s’éviter les lenteurs des rues encombrées de la capitale et sortit de l’hôtel.

Il n’y avait pas long de ce dernier jusqu’à l’hôtel de Bourgogne, mais le trajet laissa pourtant bien assez de temps à Aymeric pour ruminer la nouvelle. Quelle mouche pouvait bien avoir piqué le dramaturge pour que lui vienne soudain l’idée de publier ce poème, et ce sans la moindre explication ? S’imaginait-il que la chose pourrait passer inaperçue ? S’il n’avait pas agi de la sorte, jamais Froulay n’aurait eu connaissance de ces vers, et peut-être était-ce l’une des raisons qui le poussèrent à se trouver passablement en colère lorsqu’il arriva en vue de l’hôtel de Bourgogne. De quel droit se permettait-il d’étaler ainsi ce qu’Ophélie lui avait confié ? Une chose était certaine : s’il n’était pas aisé de faire sortir Aymeric de ses gonds, y parvenir revenait à s’exposer à un courroux que peu soupçonnaient possible de la part du flegmatique comte de Froulay. Et Racine, involontairement ou non, ne tarderait pas à en faire les frais.

C’est dans ces dispositions que le maréchal des logis sauta à bas de son cheval, et confia sa monture au premier garçon venu, qui se trouva bien penaud avec les rênes en mains sans savoir réellement qu’en faire. Aymeric l’ignora, et se contenta de lui lancer une piécette qui lui permit de retrouver rapidement ses esprits. Le comte, quant à lui, avait déjà pénétré dans l’hôtel.
« Monsieur ! Que pouvons-nous faire pour vous ? l'intercepta une demoiselle les bras chargés d’étoffes et l’air fort empressé.
- Je souhaite voir votre maître, gronda l’intéressé. »
La comédienne le dévisagea un instant, hésita, puis décidée par les traits fermés de son interlocuteur à ne pas risquer de s’attirer sa colère, hocha machinalement la tête.
« Je vais voir ce que je peux faire... Suivez-moi. »
Là-dessus, sans même se départir de son chargement, elle l’entraîna dans l’escalier et le fit patienter devant une porte. Bras croisés, Aymeric fit les cent pas jusqu’à ce qu’on vienne le trouver et lui annoncer qu’il pouvait entrer. Ce dont il ne se fit pas prier.

« J’exige une explication, lança-t-il sans préambule, en faisant claquer sur le bureau la gazette ouverte à la page des poèmes. »
Ses traits crispés ne démentaient en rien le ton de sa voix. Tout indiquait qu’en effet, il comptait sur une explication de la part de Racine sur lequel il darda un regard peu amène.
« Je sais, de source sûre, que c’est vous qui avez fait publier ce poème, reprit-il, furieux. N’avez-vous pas imaginé ne serait-ce qu’un instant ce que vous pouviez déclencher ? Morbleu, qu’est-ce qui vous est passé par la tête ? »
Aymeric avait bien conscience que céder à sa colère ne ferait en rien avancer les choses, aussi se redressa-t-il soudain, bras croisés, yeux vrillés sur le dramaturge face à lui.
« D’où sort ce poème ? Y en a-t-il d’autres ? exigea le comte. »
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MessageSujet: Re: De l'art de s'attirer ennuis et ennemis /Racine-Aymeric/   De l'art de s'attirer ennuis et ennemis /Racine-Aymeric/ Icon_minitime04.11.12 18:33

Le pas de Jean Racine résonnait lugubrement sur la scène du théâtre de l'hôtel de Bourgogne et les planches grinçaient au fur et à mesure de son avancée. La salle, en cette matinée, était vide et restaient encore ça et là les vestiges de la représentation de la veille comme ces bougies fondues qui gisaient au sol. Le spectacle qui s'offrait aux yeux du dramaturge avait quelque chose de désolé comme si une catastrophe avait eu lieu et qu'on avait dû fuir à toutes jambes, abandonnant mouchoirs et plumes des chapeaux – et qu'il était, lui, le seul survivant. Rien de plus trompeur. Alexandre le Grand, après tous ces mois à l'affiche avait de nouveau été un succès le soir précédent. Les Parisiens aimaient pleurer sur les malheurs des amours d'Axiane et de ses prétendants. Ils étaient encore venus en foule, parlaient à voix forte, s'apostrophaient pendant les pauses... Mais applaudissaient avec toujours le même d'enthousiasme une fois qu'Arnaud avait déclamé les derniers vers et que le rideau tombait. Racine avait la nette impression de se retrouver comme un voleur au milieu des planches, à l'endroit précis où Alexandre déclarait chaque soir son amour à Cléofile. Il n'avait jamais le droit à la lumière de la scène quand ses pièces se jouaient. Non, il restait l'homme de l'ombre, en coulisses, murmurant les alexandrins à mesure qu'ils étaient prononcés par ses comédiens, mort de peur à l'idée qu'une mise en scène échoue, que le public ne parte avant la fin ou lui lance des sifflets. Mais au final, si les comédiens saluaient, les claquements des mains lui étaient aussi un peu adressés et le bonheur que cela lui apportait valait tout l'or du monde. Bien des mauvaises langues pouvaient parler, déverser leur fiel sur le poète, déclarer qu'il n'avait choisi le théâtre pour pour prendre soin de sa carrière, en bon arriviste qu'il était, la tragédie pour plaire au roi, le thème d'Alexandre pour le flatter, elles ignoraient la vérité sur Racine. Ce qui l'avait conduit à rejeter tout l'enseignement qu'il avait reçu dans sa jeunesse, à accepter les insultes de sa tante religieuse qui le disait vautré dans la luxure et dévoyé. Il avait besoin d'écrire, il avait besoin de coucher sur le papier ces figures légendaires qui hantaient son esprit, d'approcher au plus près de leurs passions, de faire la peinture de l'âme humaine à travers elles. Et il y avait le public parfois critique, parfois de mauvaise foi et cassant mais toujours là, toujours prêt à donner son opinion, à débattre. A l'applaudir.

De ce qu'il ressentait quand le parterre se levait pour ovationner sa troupe, il en serait privé pendant de longs mois. L'honneur que lui avait fait Louis XIV en le choisissant lui pour écrire ses faits d'armes et les beaux gestes de la campagne était sans comparaison – et faisait un pied de nez à ceux qui avaient parié sur sa disgrâce -, mais d'un côté, il aurait aimé rester là, à terminer de rédiger sa nouvelle pièce, à continuer d'entraîner Françoise d'Aubigné pour qu'elle soit une parfaite Andromaque le soir de la première et à compter dans tout ce que Paris avait de littéraire. Mais on ne discutait pas ses ordres et il fallait servir sa propre gloire : il avait commencé à préparer son départ de manière discrète – autant qu'il le pouvait du moins – mais il n'y couperait pas, il lui faudrait faire l'annonce à tous ses comédiens qui parlaient entre eux de ce secret de Polichinelle.
- Monsieur, la gazette vient d'arriver et il y a un feuillet sur votre dernière représentation à la cour.
En seul instant, les ombres et les murmures de la salle, les applaudissements qui restaient en suspens dans les airs, tout s'envola et Racine reprit pied dans la réalité. Charlotte s'était approchée de lui pour lui tendre les nouvelles et avait rompu ses réflexions. Le théâtre était redevenu une simple salle vide qui demandait un sérieux coup de balai. Jean prit les feuillets, en remerciant la jeune femme qui allait s'éloigner fort empressée – on était en plein essayage des costumes – quand elle se retourna peu avant de passer la porte :
- J'allais oublier... Le valet d'un éditeur est passé pour vous. Au vu du succès du premier poème, selon ses propres mots, il venait vous en réclamer d'autres mais comme Arnaud vous pensait sorti, il lui a demandé au garçon de repasser. J'ignorais que vous aviez recommencé à publier.
A ces mots, Racine leva la tête brusquement et un mince sourire s'afficha sur ses lèvres :
- Ce ne sont pas mes écrits. Dès qu'il sera de retour, envoyez-le-moi, je serai dans mon bureau. Et à part lui, je ne recevrai pas de visiteurs ce matin.
Charlotte acquiesça avec un air qui indiquait assez qu'elle avait renoncé à comprendre les fantaisies du maître et s'éloigna à vive allure, laissant un Racine un peu rêveur mais qui se décida à remonter à l'étage pour terminer l'acte III d'Andromaque. Ainsi, les lecteurs avaient apprécié le sonnet d'Ophélie ? C'était le plus beau cadeau que pouvait lui faire la jeune femme à travers la mort. Savoir qu'il n'aurait pas été le seul à aimer ses écrits, qu'elle avait du talent et qu'il avait bien fait, après les retrouvailles miraculeuses des poèmes au fond de sa cassette, de chercher à les faire publier. A l'époque, il n'était rien, on lui avait refusé ce privilège. Mais maintenant que le nom de Racine était réputé, il lui avait été possible de donner le poème à un éditeur de confiance. Si cela était ainsi, il continuerait à faire sortir tous les textes que la jeune femme lui avait confiés comme elle l'avait souhaité avant sa tragique disparition.
Racine ignorait totalement dans quel guêpier il s'était fourré avec les meilleurs intentions du monde. Et le danger n'était pas tant le veuf de la belle Ophélie de Froulay (encore que, la reste de la matinée allait démontrer le contraire) qu'une organisation prête à tout pour remettre la main sur les poèmes. Et il ignorait aussi qu'il ne respectait en rien les dernières volontés de la jeune femme. Malheureusement, il aurait bien l'occasion de l'apprendre à ses dépens mais en attendant, il était plutôt satisfait de ce qu'il considérait comme une bonne action.

A peine s'était-il installé à son bureau et s'apprêtait-il à mettre une touche plus dramatique dans la tirade d'Hermione qu'on toqua à la porte et que le visage de Charlotte réapparut dans son champ de vision :
- Décidément, vous ne pouvez vous passer de moi, s'exclama Racine avec bonne humeur.
La jeune femme parut soulagée de voir le dramaturge dans d'aussi bonnes dispositions et s'aventura plus loin :
- Il se trouve qu'un monsieur, une personne de la cour selon toute vraisemblance, désire vous parler absolument. J'aurais aimé lui dire que vous ne receviez personne mais il est bien décidé et je ne me risquerais pas à le contredire.
- Et bien, en voilà une histoire, faites-le donc entrer, on verra bien ce qu'il a de si important à me communiquer. Les courtisans ont toujours des manières bien étranges.
Le ton badin et le sourire de Racine s'effacèrent d'un seul coup quand il vit quel était le noble qui pénétrait chez lui avec, en effet, une mine furibonde qui ne donnait pas envie de se retrouver face à lui. Le dramaturge se leva instantanément et le salua avec un respect teinté de suspicion. Non le comte de Froulay ne se déplaçait pas pour rien et n'était certainement pas venu pour évoquer les bons souvenirs du passé. Si on pouvait parler de bons souvenirs. D'ailleurs, Froulay ne prit pas la peine de faire de préambule et jeta une édition de la gazette dans laquelle avait été publié le poème d'Ophélie sur le bureau.
- J'exige une explication.
Malgré tout le respect qu'il devait à un ministre du roi, Racine ne baissa pas les yeux et supporta le regard de son interlocuteur même s'il n'en menait pas large. Il avait toujours été effronté et plein de culot, il ne voulait pas se laisser impressionner par lui ! Ils auraient pu être bons amis à une époque mais c'était Ophélie qui les avait séparés. Ophélie, c'était l'étoile du salon qu'ils fréquentaient tous deux, elle brillait tant qu'elle en éclipsait toutes les femmes et Jean en était tombé éperdument amoureux. Quel n'avait pas été son choc quand il avait assisté à la déclaration d'Aymeric pour Ophélie et qu'elle l'avait accepté ! Il n'avait rien dit, il avait préféré le silence pour ne pas qu'elle le rejette, pour qu'il puisse continuer à la voir comme un ami qu'il voulait être pour elle. Même quand il devait assister au spectacle de son bonheur avec le comte de Froulay. Comme il l'avait haï alors mais qu'avait-il à proposer à la place, lui le pauvre poète sans le sou ?
- Je sais, de source sûre, que c’est vous qui avez fait publier ce poème, reprit Froulay, se laissant aller à la colère. N’avez-vous pas imaginé ne serait-ce qu’un instant ce que vous pouviez déclencher ? Morbleu, qu’est-ce qui vous est passé par la tête ?
- Ainsi vous savez, répliqua Racine avec calme, même s'il n'en pensait pas moins, je n'avais aucune intention de nier, rassurez-vous.
Comme touché dans son amour-propre, Aymeric se redressa et ajouta :
- D’où sort ce poème ? Y en a-t-il d’autres ?
C'était stupide mais le dramaturge eut soudain l'impression d'avoir une longueur d'avance. Ainsi, Ophélie avait eu des secrets pour son époux. Ce n'était pas à lui qu'elle avait confié ses poèmes, elle avait préféré les donner à son plus fidèle ami, celui qui l'avait toujours soutenue, qui n'avait jamais avoué pour quelle raison son cœur lui commandait d'agir ainsi. Aussi, Racine se redressa et lança un regard plein de défi au comte :
- Madame la comtesse – Ophélie m'a demandé sur le lit où elle agonisait. Elle se savait perdue depuis bien longtemps malgré les médecins, ces assassins qui lui disaient le contraire. Savez-vous seulement ce que j'ai ressenti quand j'ai vu qu'elle n'avait plus aucun espoir pour sa propre vie ?... Elle avait écrit des poèmes peu avant de rejoindre le Seigneur et elle a choisi de les laisser en ma garde. Elle m'avait recommandé le nom d'un éditeur mais hélas, quand j'ai retrouvé sa boutique, il avait disparu dans la nature. C'est pour cela que j'ai conservé ces écrits.
Il en avait presque été soulagé à sa grande honte. A lui qui n'avait été que le soupirant, elle ne laissait que des souvenirs et ces poèmes. Il n'avait même pas eu le droit de la pleurer comme une femme aimée. Ses prunelles s'assombrirent et le visage crispé, il cracha en direction du comte, celui qui lui avait volé son bonheur :
- Il y a en d'autres mais ne vous attendez pas à ce que je vous les donne, elle m'a choisi parce qu'elle m'a toujours apprécié quoi que vous ayez fait contre cela. Le nom d'Ophélie, sa plume ne vous appartenaient pas et elle a le droit d'avoir la reconnaissance qu'elle mérite.
Désormais, la colère perçait dans le ton de sa voix sans qu'il ne s'en rendît compte :
- Vous l'avez perdue, elle vous avait épousé, vous, vous auriez du prendre soin d'elle, la couvrir de cadeaux, être sa personne de confiance... Au lieu de cela, vous l'avez laissée mourir, vous l'avez tuée ! Vous êtes responsable de sa mort et je ne confierais jamais des textes à quelqu'un tel que vous.
Conscient de s'être laissé emporter et d'avoir dépassé les bornes, Racine recula de quelques pas, prêt à recevoir le coup de poing qu'il méritait.
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MessageSujet: Re: De l'art de s'attirer ennuis et ennemis /Racine-Aymeric/   De l'art de s'attirer ennuis et ennemis /Racine-Aymeric/ Icon_minitime12.11.12 1:25

Aymeric était de ces hommes aux colères aussi rares qu’explosives. Lorsqu’un conflit se présentait, il était le premier à prétendre qu’il n’y avait rien de moins bon que les coups de sang, généralement peu justifiés, et regrettables après coup. Hélas, lorsqu’il s’agissait d’Ophélie, le comte s’était déjà avéré bien moins flegmatique qu’à l’ordinaire, et cette faiblesse semblait vouée à ne pas disparaître, malgré les six années passées depuis sa mort. Il avait certes fini par faire son deuil de la jeune femme, tâche malaisée pour l’époux qu’il n’était plus et le père qu’il n’avait pu être ; mais préférait ne pas avoir à revenir sur des souvenirs qu’il gardait aussi précieusement que douloureusement pour lui. Rares étaient les gens à connaître toute l’histoire. Beaucoup ignoraient même la grossesse de la comtesse, si malade que ses robes suffisaient à en dissimuler les traces. Son était s’était si vite dégradé à l’époque que tous deux s’étaient mis d’accord pour ne rien annoncer à l’avance. Aujourd’hui encore, la plupart des gens de leur entourage n’en savait rien, et la disparition d’Ophélie et de leur fille était un sujet sur lequel Aymeric se montrait fermement réservé. Autant dire que se voir imposer un tel retour en arrière, dans les heures les plus sombres de ce court mariage, ne pouvait manquer de lui déplaire terriblement - au bas mot. Qu’il s’agisse d’un poème dont il n’avait absolument jamais eu connaissance, et que Racine en soit le détenteur, c’était plus qu’il n’en fallait pour avoir raison du sens de la diplomatie du comte. En effet, quoi qu’il voulût en dire, le nom du dramaturge n’était pas totalement étranger à son emportement. Il n’avait jamais été pour ainsi dire jaloux de l’amitié d’Ophélie pour Racine. Sans certitude sur les sentiments de ce dernier à l’égard de la jeune femme, Aymeric avait choisi de voir leurs entretiens d’un oeil indifférent, voire amusé ou même intéressé parfois, en grand amateur de lettres qu’il avait toujours été. Mais soudain, l’idée qu’il eût gardé des textes et surtout, jugé qu’il pouvait en disposer comme bon lui semblait ajoutait à la colère de Froulay ; colère qui ne demandait qu’à trouver . En un mot, il ne faisait pas bon s’appeler Racine alors qu’Aymeric faisait une entrée pourtant à peine remarqué dans l’hôtel de Bourgogne.

Peut-être le maréchal des logis aurait-il eu le temps de prendre le recul nécessaire à la conversation qu’il allait provoquer si on l’avait fait patienter, mais son air peu amène le ton qui n’admettait pas de réplique qu’il employa eurent visiblement raison de toutes les potentielles résistances et il n’eut guère l’occasion de réfléchir avant de se trouver face au dramaturge. Pour l’heure, la suite était donc à ses yeux toute réfléchie : Racine lui devait, sinon des excuses, au moins une solide explication et ce, sur le champ, s’il ne voulait pas s’exposer à un véritable accès de colère. Hélas, ni l’un ni l’autre des deux hommes ne semblait avoir résolu de se montrer raisonnable, et la première réplique de l’écrivain, au lieu de fournir au compte ce qu’il attendait, ne fit que l’agacer plus encore.
« Madame la comtesse – Ophélie m'a demandé sur le lit où elle agonisait, reprit Racine sous le regard assassin d’un Froulay qui n’avait pas besoin qu’on lui rappelle ces détails dont il se souvenait trop bien à son goût. Elle se savait perdue depuis bien longtemps malgré les médecins, ces assassins qui lui disaient le contraire. Savez-vous seulement ce que j'ai ressenti quand j'ai vu qu'elle n'avait plus aucun espoir pour sa propre vie ?... Aymeric se raidit à ces mots. S’il savait ? Diable ! Aux dernières nouvelles, c’était encore lui avait partagé sa vie avec elle et assisté, impuissant, à son lent déclin ! Mais de justesse, il retint ces quelques mots, souhaitant avant tout entendre ce pourquoi il était venu. Elle avait écrit des poèmes peu avant de rejoindre le Seigneur et elle a choisi de les laisser en ma garde. Elle m'avait recommandé le nom d'un éditeur mais hélas, quand j'ai retrouvé sa boutique, il avait disparu dans la nature. C'est pour cela que j'ai conservé ces écrits.
- Des poèmes ? insista le comte. Et nous vous est-il pas venu à l’esprit d’en parler ? Ne serait-ce qu’avant de les faire paraître à son nom, dans une gazette et ce sans la moindre explication ?
- Il y a en d'autres mais ne vous attendez pas à ce que je vous les donne, elle m'a choisi parce qu'elle m'a toujours apprécié quoi que vous ayez fait contre cela. Le nom d'Ophélie, sa plume ne vous appartenaient pas et elle a le droit d'avoir la reconnaissance qu'elle mérite. »

A son tour, Racine s’était emporté et la colère commençait à percer derrière ses mots, quand Aymeric ne prenait plus la peine de dissimuler la sienne. Il ne prit pas non plus celle d’informer le dramaturge qu’il se faisait des idées, et que jamais il n’avait tenté quoi que ce soit pour l’éloigner de l’esprit d’Ophélie - il ne se serait pas abaissé à un tel comportement. Il n’en eut de toute façon pas le temps : déjà le dramaturge reprenait la parole.
« Vous l'avez perdue, elle vous avait épousé, vous, vous auriez du prendre soin d'elle, la couvrir de cadeaux, être sa personne de confiance... Au lieu de cela, vous l'avez laissée mourir, vous l'avez tuée ! Vous êtes responsable de sa mort et je ne confierais jamais des textes à quelqu'un tel que vous. »
Froulay resta un instant interdit, raide au possible. Racine, quant à lui, avait reculé, visiblement conscient que ses mots avaient eu leur effet, mais pas assez vite, ou alors pas assez loin. Avant qu’il ne puisse songer à se contenir, le poing d’Aymeric s’écrasa violemment sur la mâchoire de Racine, dans une réaction si incontrôlée qu’il ne réalisa qu’après ce qui venait de se passer. Il n’en éprouva toutefois pas le moindre regret, au contraire, et ses traits crispés se firent plus sombres encore lorsqu’il planta son regard dans celui du dramaturge.
« Vous n’avez pas la moindre idée de ce dont vous parlez, lâcha-t-il sourdement. Vous ignorez tout, absolument tout de ce qui s’est passé. Vous n’étiez pas là lorsqu’elle est morte ! Il pointa sur l’écrivain un doigt à la fois accusateur et menaçant. Ne dites plus jamais, vous m’entendez, plus jamais une chose pareille, Racine, ou ça n’est plus de mes poings que j’userai. »
La colère, dans ses paroles, était à ce point palpable qu’elle semblait faire vibrer chacun de ses mots. Racine pouvait se targuer d’avoir mis le comte plus en colère qu’il ne l’avait jamais été durant de longues années. Il avait mis le doigt sur le point le plus sensible qui soit : cette idée, insidieuse, qu’en effet, Aymeric avait indirectement provoqué la mort de sa femme. Après tout, il n’était pas pour rien dans sa grossesse, et pendant longtemps, n’avait pu que s’en vouloir malgré le souvenir des insistances d’Ophélie qui désirait cet enfant au moins autant que lui. Ceci, en plus des doutes qu’avait osé émettre, entre les mots, Racine sur l’attention ou l’affection qu’avait pu porter le comte à son épouse méritait bien assez, aux yeux de ce dernier, le coup qu’il venait de donner. Il s’éloigna d’ailleurs vaguement, tournant un instant le dos à l’écrivain, comme pour être certain qu’il ne serait pas tenté à nouveau.

« Vous m’accusez de négligence, mais saviez-vous seulement, vous qui vous réclamez de sa confiance, qu’Ophélie attendait un enfant ? reprit soudain Aymeric en se retourna pour jeter sur Racine un regard peut-être un peu moins assassin. Vous parlez de ce que vous avez ressenti, mais savez-vous ce qu’il en est lorsque l’on perd sa fille, en même temps que sa femme ? Il le jaugea un instant, soudain plus froid. Non, à l’évidence, non. Il y eut un silence. Si elle l’avait pu, elle vous aurait choisi comme parrain. Et je ne m’y étais pas opposé. »
C’était vrai. Mais l’issue de cette grossesse était si peu certaine qu’ils n’avaient que vaguement évoqué ce genre de question. Un instant durant, le comte dévisagea Racine, les traits fermés. Si l’accès de colère semblait être passé, il n’en demeurait pas moins visiblement tendu, et sans doute près à s’emporter à nouveau si la conversation s’envenimait encore.
« En revanche, je vous laisse imaginer ma réaction en découvrant dans une gazette un poème au nom de mon épouse, morte depuis sept ans, reprit-il plus sèchement. Je ne sais ce qui vous est passé par la tête, mais j’entends que cela ne se reproduise plus. »
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MessageSujet: Re: De l'art de s'attirer ennuis et ennemis /Racine-Aymeric/   De l'art de s'attirer ennuis et ennemis /Racine-Aymeric/ Icon_minitime25.11.12 2:02

Racine, dès qu'il avait prononcé les mots fatals, s'était attendu à la suite des événements. Il y avait des limites à ne pas franchir, non seulement avec un noble qui portait un nom aussi illustre et siégeait au conseil royal mais surtout avec un veuf encore meurtri, et il venait allègrement de les dépasser. Il n'était pourtant pas du genre à manquer de tact, au contraire, sa maîtrise de la langue lui permettait de se montrer diplomate – certains diraient hypocrite – en toutes circonstances mais il avait une fâcheuse tendance à s'emporter. Surtout quand on blessait ses sentiments. Et si Aymeric n'avait visiblement pas encore guéri de la perte de son épouse, Racine avait toujours ce reste d'amertume à son égard malgré les années qui avaient passé. Il lui en voulait toujours d'avoir été préféré. Combien aurait-il donné pour être à la place de l'époux chéri, pour sentir le regard doux, bienveillant, brillant d'amour d'Ophélie sur lui ? A lui, elle ne lui réservait que les marques d'affection que l'on a pour un ami mais il savait qu'il devait s'en contenter sinon il la perdrait pour toujours. Il s'était donc effacé mais la jalousie et la rancœur avaient été vivaces. Il avait pourtant tenté de se réjouir du bonheur de la femme qu'il avait aimé avec un autre mais il en avait été incapable. C'était sans doute égoïste mais il n'y pouvait rien. Il n'avait rien pu faire quand il avait vu la santé de la jeune femme décliner et forcément, il avait trouvé un responsable tout désigné. Sa raison lui disait bien qu'Aymeric n'y était pour rien, que la jeune femme était d'une constitution fragile et que personne n'aurait pu la sauver si l'heure de rejoindre le cortège des anges bienheureux était venue pour elle mais sous le coup de la colère, il s'était laissé aller à des accusations graves. Il savait ce qui allait suivre, son brusque recul face au visage crispé de rage du comte de Froulay ne pourrait empêcher celui-ci de lui envoyer son poing en pleine face. Il ne désirait pas vraiment y échapper de toute façon, il l'avait mérité.

La douleur fut plus vive et plus sourde qu'il ne s'y était attendu. Le choc l'avait de nouveau fait reculer de quelques pas en arrière et il leva la main gauche pour la poser sur sa mâchoire meurtrie. Le comte ne s'était pas retenu ! Mais ce brusque déchaînement de violence ne fit pas baisser la tension dans la pièce. Au contraire, les yeux que le courtisan posèrent sur Racine étaient noirs et les traits de son visage semblaient refléter une fureur contenue qui ne demandait qu'un mot de plus du dramaturge pour surgir et tout ravager. Pourtant quand il prit la parole, sa voix restait calme et sourde. Au moins, de l'extérieur, personne ne pouvait se douter de ce qu'il se passait dans la pièce. Ce n'était parfois pas les hauts cris ou les pleurs bruyants qui traduisaient les plus violentes disputes ou les plus fortes peines.
- Vous n’avez pas la moindre idée de ce dont vous parlez. Vous ignorez tout, absolument tout de ce qui s’est passé. Vous n’étiez pas là lorsqu’elle est morte ! Ne dites plus jamais, vous m’entendez, plus jamais une chose pareille, Racine, ou ça n’est plus de mes poings que j’userai.
Jean gardait la tête haute et une attitude ferme, presque de défi, mais n'en menait pas large car il savait que la menace était véridique. Le comte de Froulay n'était pas du genre à se mettre en colère aussi prenait-il d'autant plus au sérieux ce qu'il pouvait dire. Néanmoins, il refusait de flancher face à lui. Il aurait voulu se contenter de garder le silence, c'était le mieux qu'il pouvait faire mais il ne put s'empêcher de laisser échapper trois simples phrases qui évoquaient pour lui des souvenirs terrifiants et qu'il aurait préféré oublier à jamais :
- Je n'étais pas là quand elle est morte, c'est vrai, j'ai pu lui faire mes adieux auparavant... Mais je l'ai vue attendre la fin avec une sérénité déchirante et elle avait déjà la pâleur d'une morte quand je l'ai quittée... Ne dites pas que je ne peux comprendre car cette vision me poursuivra jusqu'à mon propre trépas.

Froulay s'était tourné quelques instants, moment pendant lequel Racine en profita pour se frotter la mâchoire qui avait reçu le coup dans l'espoir de faire diminuer la souffrance qu'elle lui causait puis Aymeric s'adressa de nouveau à lui. Cette fois-ci, si le ton restait glacial, la colère qui les avait étreint tous deux semblaient s'éloigner peu à peu :
- Vous m’accusez de négligence, mais saviez-vous seulement, vous qui vous réclamez de sa confiance, qu’Ophélie attendait un enfant ?..
Racine eut comme un coup au cœur et la main toujours sur sa joue interrompit son mouvement. Non, il l'avait ignoré. Elle était si maladive qu'elle le recevait, les derniers temps, généralement dans sa chambre, une pièce sombre dans laquelle il distinguait seulement son visage amaigri. Mais pourquoi n'avait-elle rien dit ? Mais plus que la trahison, c'était savoir qu'Ophélie aurait pu être mère qui lui fit terriblement mal et oublier la douleur purement physique causée par le coup de poing. Elle aurait été formidable. Elle aurait du pouvoir donner la vie. L'injustice de cette situation lui donna la nausée mais impitoyablement, le comte continuait :
- Vous parlez de ce que vous avez ressenti, mais savez-vous ce qu’il en est lorsque l’on perd sa fille, en même temps que sa femme ? (Racine jugea inutile de répondre) Non, à l’évidence, non. Si elle l’avait pu, elle vous aurait choisi comme parrain. Et je ne m’y étais pas opposé.
Racine refoula les larmes qui menaçaient de monter à ses yeux et soutint le regard d'Aymeric qui le dévisageait. En un éclair, il avait comprit qu'il était inutile de se battre sur la dépouille déjà bien froide d'Ophélie. A quoi bon essayer de savoir qui l'avait plus aimée que l'autre ? Ils avaient en commun leur deuil.
- Rien ne m'aurait fait plus plaisir que d'être le parrain de votre fille, murmura Racine avant de concéder d'une voix un peu vibrante : elle aurait été une mère exceptionnelle, celle que tous les enfants rêvent d'avoir... Vous auriez été de bons parents.
Bien plus que je ne le serai jamais, se garda-t-il d'ajouter, amer. Son seul fils, il venait à peine de découvrir son existence et contrairement à un comte ami du roi, il n'avait pas grand chose à lui offrir.

Était-ce le moment d'une trêve ? En tout cas, après ses paroles, Racine se détendit imperceptiblement à l'inverse manifeste d'Aymeric mais encore sous le coup du choc, il ne s'en rendit pas compte. Il fallait bien dire que pour ce dernier, l'enjeu restait encore entier :
- En revanche, je vous laisse imaginer ma réaction en découvrant dans une gazette un poème au nom de mon épouse, morte depuis sept ans. Je ne sais ce qui vous est passé par la tête, mais j’entends que cela ne se reproduise plus.
- Je suis désolé de ne pas vous avoir prévenu auparavant, avança le dramaturge en signe de bonne volonté.
Après tout, il pouvait comprendre le choc qu'avait ressenti le comte en ouvrant sa gazette. Pour Racine, cela ne justifiait pas la réaction violente que Froulay avait eue mais cela l'expliquait au moins. Il jeta un coup d’œil aux alentours : sa cassette noire qui contenait toujours le reste des poèmes était hors de vue.
- En revanche, je ne peux pas vous donner ce que vous êtes venu chercher. Vous ne paraissez pas comprendre : Ophélie avait un vrai talent littéraire, une plume magnifique qu'elle n'utilisait que peu mais c'était la raison pour laquelle elle voulait que je lui rende visite...
Il suspendit sa phrase pour laisser entendre qu'elle n'avait jamais rien deviné des sentiments que Racine avait pour elle. Elle était si délicate car elle aurait cessé de le réclamer auprès d'elle si elle avait su.
- Je lui donnais des conseils et nous nous écoutions mutuellement. Il était donc logique qu'elle me confie ses derniers textes. Elle a voulu les faire éditer mais à l'époque, je n'étais pas assez reconnu pour y parvenir mais maintenant, cela m'est possible. Ils ne sont certes pas de facture très joyeuse mais je considère qu'il s'agit d'une sorte de testament littéraire.
Il avait baissé les yeux pendant sa tirade mais les releva pour fixer Aymeric :
- C'est une sorte d'hommage pour moi. Je veux le faire pour elle.
Fou qu'il était ! Il devait par ce geste déchaîner des forces obscures et prêtes à tout, même aux pires atrocités comme enlever un enfant à son père ou assassiner un pauvre dramaturge sans défense, pour récupérer ce qui leur appartenait. Mais pour sa défense, comment aurait-il pu simplement se douter que la femme qu'il avait idéalisée lui avait caché de si terribles secrets ? C'était déjà bien assez que de l'imaginer enceinte, information qui l'avait amené à reconsidérer les mois qui avait précédé sa disparition. Racine se redressa de toute sa hauteur et raide, se dirigea vers son bureau considérant que la discussion était close :
- De toute façon, les textes sont déjà aux mains d'éditeur, ils ont leur petit succès d'estime et j'espère bien parvenir à faire un nom d'Ophélie.
Plein de froideur, il fit une dernière fois face à Aymeric :
- Je pense que vous avez eu l'explication que vous souhaitiez. Plus aucune raison ne vous retient dans mon bureau.
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MessageSujet: Re: De l'art de s'attirer ennuis et ennemis /Racine-Aymeric/   De l'art de s'attirer ennuis et ennemis /Racine-Aymeric/ Icon_minitime16.01.13 23:06

S’il avait eu du mal à faire son deuil de la mort d’Ophélie, sept ans après, Aymeric n’aurait jamais imaginé pouvoir en être toujours si remué. Avec le temps, il avait appris à museler cette sourde douleur qui l’avait accompagné les premiers mois et n’étant pas homme à se morfondre indéfiniment, avait fini par passer outres ces sombres souvenirs à défaut de pouvoir oublier. Son entourage avait vite compris qu’il s’agissait d’un sujet à ne pas aborder et depuis, un silence complet enveloppait les derniers moments de la comtesse que personne ne songeait plus à rompre. Jamais Aymeric n’aurait pensé que l’on puisse le remettre face à ces souvenirs mortifères. Il n’y était pas préparé, et Racine avait allègrement et brusquement rompu la glace en publiant ce poème. Le comte n’oubliait certainement pas sa jeune épouse, mais il n’avait pas besoin que l’on s’en souvînt avec lui et d’une certaine façon, ne comprenait pas pourquoi le dramaturge ne l’avait pas laissée reposer là où elle se trouvait désormais. Ce dont il ne souhaitait pas se souvenir, c’était de cette douleur qu’il ne voulait ni ne pouvait entièrement partager, or si c’était surtout la colère qui avait poussé le coup que venait de recevoir Racine, il ne pouvait ignorer la pointe qui semblait s’être retournée dans cette vieille plaie double et difficilement refermée.

Racine ignorait évidemment tous les états d’âmes du comte, et quoi qu’il semblât deviner lui-même qu’il avait franchi une limite dangereuse, c’est de son ignorance qu’il fit les frais sous le poing d’Aymeric qui, à son tour, sut qu’il était allé trop loin mais ne regretta pas le moins du monde son geste. Avoir frappé le dramaturge n’avait rien arrangé à son humeur, ni à la situation, mais au moins avait-ce eu le mérite de faire taire ce dernier, qui se serait exposé en continuant dans cette voie à bien plus grave qu’un malheureux coup. Froulay tenait ses paroles, et s’il menaçait rarement, le faisait toujours très sérieusement. Raison pour laquelle il valait mieux que Racine se tût, afin de leur éviter à tous deux quelques mauvais moments. Il en avait déjà bien assez dit, et Aymeric n’était pas là pour se justifier des sentiments, ou de la mort d’Ophélie même s’il jugea utile, parce que le jeune homme était en droit de le savoir et pour remettre les choses au clair, de lui révéler ce qu’il ignorait de l’état de santé de la comtesse et de l’enfant. Encore une perte qu’il aurait souhaité ne plus avoir à évoquer, mais puisqu’il fallait se plier à l’exercice des sombres souvenirs, il aimait autant tous les passer en revue afin d’en finir - et cette fois, définitivement. Il était bien loin de se douter que cette affaire était loin d’être terminée et que ces poèmes n’étaient pas le seul secret que sa femme avait eu pour lui.
« Rien ne m'aurait fait plus plaisir que d'être le parrain de votre fille, souffla Racine lorsque Aymeric lui apprit quels avaient été les souhaits d’Ophélie. Elle aurait été une mère exceptionnelle, celle que tous les enfants rêvent d'avoir... Vous auriez été de bons parents. »

Le comte balaya l’air d’un geste, comme s’il voulait chasser ce sujet délicat de la conversation maintenant qu’il avait été éclairci. Inutile de s’attarder. La colère semblait être retombée, chez chacun des deux acteurs de cette scène et Froulay put prendre un instant pour jauger plus froidement celui avec qui il aurait pu être ami si le sort facétieux ne s’était pas ainsi joué d’eux en plaçant Ophélie sur leur route à tous deux. Et dire qu’ils s’entendaient plus que convenablement avant que, sans le savoir, Aymeric ne demande à Racine de lui souffler les mots à adresser à une jeune femme dont lui-même s’était laissé charmé. Il y avait une sorte de noire ironie à songer que tout avait commencé par quelques vers et se terminait par des poèmes. Le comte aurait presque pu en rire mais hélas, il était encore loin d’être d’humeur à apprécier le cynisme dont savait faire preuve la vie, d’autant qu’il se devait de récupérer ces poèmes. Non pas que les savoir entre les mains de Racine lui déplût particulièrement mais il estimait avoir eu plus que sa part de réminiscences et ne voulait pas à nouveau tomber sur un texte signé de sa défunte femme au détour de la première gazette venue. Les morts s’étaient assez montrés ces derniers jours.

« Je suis désolé de ne pas vous avoir prévenu auparavant, fit prudemment le dramaturge quand Aymeric en eut fini. »
Celui-ci, toujours fermé, toujours raide face au jeune homme haussa un sourcil. Il ne dédaignait pas une telle excuse, qui, même tardive, paraissait somme toute normale quoi que ce ne fût pas là sa première préoccupation ; mais attendait ce qui devait suivre, car cette réplique ressemblait fort à un préambule. Or vu le ton qu’avait employé Racine, il se doutait assez bien de la suite.
« En revanche, je ne peux pas vous donner ce que vous êtes venu chercher, déclara en effet le dramaturge, sans grande surprise. Froulay fronça les sourcils, mais bien loin de céder à nouveau à la colère, il planta son regard dans celui de l’écrivain, qui les baissa.
- Vous ne pouvez pas garder ces textes, asséna-t-il.
- Vous ne paraissez pas comprendre : Ophélie avait un vrai talent littéraire, une plume magnifique qu'elle n'utilisait que peu mais c'était la raison pour laquelle elle voulait que je lui rende visite... Il y eut comme un court silence, mais Aymeric n’avait pas besoin de ce genre d’assurance : jamais il n’avait douté d’Ophélie.
- Je sais cela.
- Je lui donnais des conseils et nous nous écoutions mutuellement. Il était donc logique qu'elle me confie ses derniers textes. Elle a voulu les faire éditer mais à l'époque, je n'étais pas assez reconnu pour y parvenir mais maintenant, cela m'est possible. Ils ne sont certes pas de facture très joyeuse mais je considère qu'il s'agit d'une sorte de testament littéraire. Il leva les yeux sur le comte. C'est une sorte d'hommage pour moi. Je veux le faire pour elle. »

Froulay soutint fermement son regard résolu et les deux hommes purent se défier ainsi quelques secondes durant. Aymeric commençait à sentir qu’il ne pourrait rien tirer de Racine sinon de nouvelles occasions de s’emporter. Il l’avait connu obstiné, et doutait qu’il eût changé. Toutefois, pas un instant il ne se détendit, ni ne sembla renoncer.
« C’était il y a sept ans ! Morbleu, Racine, n’avez-vous pas mieux à faire que de réveiller les morts ? s'exclama-t-il. Cette nouvelle... lubie est absolument ridicule. Et malsaine. »
Non, Aymeric ne voulait plus entendre parler de ces textes. Il ne voulait pas ouvrir la gazette chaque jour en se demandant s’il allait y trouver le nom de la jeune femme, déchiffrer ses mots trop noir dont il seul, ou presque, il comprendrait la teneur - du moins, pensait-il ! - et ne voulait pas faire face aux questions qu’on ne manquerait pas de lui poser, car il était bien connu que la cour aimait interroger, et se délectait avec une curiosité aussi malsaine que ce que semblait avoir en tête le dramaturge, des douleurs les plus habilement dissimulées.
« Je veux que vous me donniez ces poèmes, asséna le comte en plantant son regard dans celui de Racine. Ne m’obligez pas à vous le répéter. »
Mais bien lion d’accéder enfin à cette requête, l’intéressé se redressa et se rapprocha du bureau derrière lequel se trouvait toujours le comte.
« De toute façon, les textes sont déjà aux mains d'éditeur, ils ont leur petit succès d'estime et j'espère bien parvenir à faire un nom d'Ophélie. Je pense que vous avez eu l'explication que vous souhaitiez. Plus aucune raison ne vous retient dans mon bureau. »
Aymeric aurait pu user de son statut, laisser parler le Grand de la cour qu’un homme de la condition de Jean Racine ne chassait pas ainsi. Mais alors qu’il perçait ce dernier d’un regard à la fois noir et terriblement froid, le comte savait qu’il n’obtiendrait rien. Pas de cette façon, du moins. À son tour il se redressa.
« Vous pourriez regretter tout ceci, monsieur, croyez moi, lâcha-t-il, la voix sombre. Gardez ces textes, grand bien vous en fasse. Mais vous pouvez encore contacter votre éditeur, et lui interdire de les publier. Dans l’intérêt de tout le monde. »
Menace voilée, mais menace tout de même. Si elle devait beaucoup à la colère sourde, mais toujours présente d’Aymeric, elle n’en était pas moins réelle malgré son départ prochain pour le front.
« Laissez-la reposer en paix, conclut-il plus péniblement. »

Là-dessus il lui jeta un dernier regard, et tourna les talons pour quitter la grande pièce, puis l’hôtel. Il récupéra sa monture des mains du même garçon auquel il l’avait confiée et fit d’une traite le trajet qui le séparait de sa demeure. La colère ne l’avait pas quitté lorsqu’il pénétra dans son propre bureau. Furieux, il abattit son poing contre le meuble d’ébène, puis y appuya ses deux mains à plat et jeta un regard à la gazette, toujours ouverte à la page des poèmes. Comme s’il avait lu dans les pensées de son maître, Gabriel se signala discrètement derrière lui.
« Tu vas me retrouver cet éditeur... commença Aymeric en se redressant, non sans avoir passé une main lasse sur son visage.
- Le retrouver, et ensuite ? demanda l’intéressé en fronçant les sourcils. »
Le comte se redressa et le dévisagea un instant. A cet instant, il avait plusieurs réponses en tête, mais des réponses qui convenaient peu à l’homme droit qu’il savait rester, même en cas de contrariété.
« Je veux simplement son nom. J’aviserai. »
Là-dessus, Gabriel comprit qu’il n’y avait rien à ajouter et se retira en gardant pour lui les commentaires qu’il ne s’empêchait ordinairement pas de faire. Aymeric l’observa disparaître avant de se laisser tomber sur son siège. Il poussa un profond soupir, puis baissa les yeux sur le bureau encombré. Il n’avait théoriquement guère de temps à consacrer à ce genre d’incident, et souhaitant ne plus penser à tout cela, songea à se remettre au travail qui l’attendait.

Il ignorait encore à quel point cette affaire allait lui occuper l’esprit par la suite. Racine et Froulay étaient loin, bien loin d’en avoir terminé.


FIN
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