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 « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure »

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MessageSujet: « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure »   « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure » Icon_minitime01.10.12 20:49

« Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure »



- Vous l'avez lu ?
- Pardon ? Répliqua Racine sans aucune originalité en relevant la plume de la lettre qu'il écrivait à son ami Le Vasseur dans le but de distraire ce dernier qui s'ennuyait ferme dans son abbaye en province.
Il ne s'attendait pas à entendre de si bon matin cette voix qui résonnait désagréablement à ses oreilles depuis quelques temps. Depuis le fiasco de cette fête chez les Longueville très précisément. D'autant que lorsque l'on était mal réveillé, que l'on venait de s'extraire de son lit froid et que l'on n'avait aucune perspective réjouissante à l'horizon – des préparatifs de départ en l'occurrence, le ton enjoué et badin qu'il avait adopté était parfaitement agaçant et donnait envie de se recoucher sans attendre. Que diable Ferdinand d'Anglerays faisait-il dans l'hôtel de Bourgogne de si bonne heure ? Et surtout qui l'avait fait rentrer ? Quand le dramaturge posa la question à demi-mot à Charlotte Roussel qui passait derrière lui avec une mine très occupée, celle-ci se contenta de hausser les épaules en lui répondant que selon ses propres ordres, Ferdinand pouvait aller là où bon lui semblait dans l'hôtel pour les besoins de l'enquête. Et qu'il pouvait donc bien s'installer à la table du petit déjeuner de Racine.
- Ah, cela signifie que non ! Enfin, au vu de l’état dans lequel je vous trouve, vous ne l'avez clairement pas lu ! Babillait le baron en se saisissant d'un petit pain qu'il mordit avec appétit.
Il était bien trop joyeux et Racine trouvait cela fort étrange. Il lui jeta un regard méfiant, se demandant quelle farce Ferdinand lui avait encore jouée.
- Mais enfin de quoi parlez-vous ? Vous voyez bien que je m'occupe de ma correspondance...
- Vous qui êtes si maladroit, vous devriez faire attention avec votre café, d'ailleurs...
- Donc crachez le morceau ou laissez-moi en paix !
Ferdinand d'Anglerays recula sur sa chaise et avec un grand sourire moqueur, révéla enfin de manière très théâtrale et maniérée :
- Un pamphlet !
- Oh non, vous êtes encore sur ces pamphlets qui m'accusent d'être un simple flagorneur sans talent ? Tout le monde a déjà oublié... Que celui qui écrit cela s'amuse, je saurais bien le retrouver !
- Un autre pamphlet mais pas de la même main, décidément mon vieux Racine, on vous en veut ! Dans quelques jours, cela aura fait le tour de Paris, l'interrompit le fou en agitant un papier sorti de nul part de sa main droite.
Ses anciens amis de Port-Royal avaient-ils de nouveau frappé ? Depuis son libelle contre Pierre Nicole, ils s'étaient calmés mais Racine savait fort bien qu'ils continuaient de bouillonner à l'idée que leur ancien élève et protégé se soit décidé à écrire des pièces et à mener une vie libre. Ils s'étaient déchaînés après l'anniversaire royal puis avaient choisi de faire profil bas en prenant conscience que la menace de fermer l'abbaye était bel et bien prise au sérieux par le roi. Corneille ? Molière ? Les amis de ceux-ci ? Qu'allait-il encore trouver dans ce texte, qu'il était débauché, que ses vers étaient ennuyeux, que la peinture des passions humaines était honteuse et qu'il valait mieux peindre l'héroïsme pour édifier ? En réalité, Racine, en parvenant à se saisir du pli que lui tendait Ferdinand, s'attendait à tout... Sauf au contenu réel du pamphlet. Dès les premières lignes, il fut persuadé de connaître ce style, il s'agissait d'une personne qui lui avait été proche mais de là à mettre un visage sur des mots... Mais l'accusation portée contre lui et plus encore la signature étaient très clairs. C'était elle. Des mois auparavant, elle avait juré de se venger de lui, de dévoiler au grand public le crime qu'elle lui imputait : le vol de ses idées pour Alexandre le Grand. Depuis, Racine pensait que leur relation s'était un peu améliorée à défaut d'être complètement cordiale. Alors... Pourquoi cet écrit ? Pourquoi maintenant ?

Sous le choc, il avait laissé tomber sa plume et en avait oublié Ferdinand qui se rappela à lui en raclant la gorge et en lui disant d'un ton appréciateur que l'ensemble était fort bien rédigé. Racine leva les yeux et le foudroya du regard. Il n'avait pas le cœur à plaisanter car... Ce pamphlet l'avait beaucoup plus blessé qu'il aurait pu le penser. Des questions lui traversaient l'esprit mais aucune ne trouvait réponse. Comment osait-elle chercher à ternir sa réputation après tout ce qu'ils avaient vécu ensemble ? Elle avait été l'une de ses muses, ces muses dont elle parlait dans son libelle. Bien plus, il l'avait aimé avec passion, elle l'avait obsédé de longues semaines pendant lesquelles il n'avait songé qu'à elle, qu'à ses histoires, qu'à la retrouver chaque jour, chaque soir pour l'aimer. Et elle était partie sans un mot d'explication. Il considéra le bout de papier chiffonné avec dégoût puis le serra convulsivement. Ainsi... C'était tout ce qui restait entre eux ? Des mots injurieux ? La surprise et la blessure causée par l'écrit s'effaçaient peu à peu pour laisser place à la colère, une colère sourde qui pansait les plaies et offrait un exutoire. Abandonnant là son café, sa lettre, l'encre qui commençait à sécher et Ferdinand par la même occasion, Racine se leva brusquement de sa chaise qui en tomba à terre sous le choc et s'exclama :

- Cette fois-ci, elle devra s'expliquer !

Ignorant les questions du fou du roi qui cherchait à connaître le fin mot de l'histoire et surtout qui se cachait derrière ce « elle » (c'était en effet une indication vague pour un coureur de jupons comme le dramaturge), il se précipita pour sortir au plus vite. Au vu de l'heure, la prochaine voiture de poste pour Versailles partait bientôt et il ne voulait pas la manquer. Il aurait été incapable de ronger son frein à Paris cette journée-là alors qu'il la savait si proche. Cessant là toute activité, il bondit hors de l'hôtel sous les regards interrogateurs de Charlotte et Ferdinand et parvint de justesse à sauter dans le carrosse en partance. Oh, il n'avait pas fière allure dans ses vêtements bien ordinaires, les cheveux ébouriffés qu'il tenta de plaquer sur son crâne sans grand succès et la barbe naissante. Mais l’œil noir qu'il dardait sur tout le monde décourageait de lui faire la moindre remarque sur sa mine hirsute. Le temps pour se rendre au château où vivait la cour lui parut fort long et il eut tout le loisir d'imaginer tout ce qu'il pourrait cracher à la jeune femme. L'attente ne le calmait pas, bien au contraire, sa rage s'approfondissait à force de trouver de nouveaux griefs. Aussi, dès l'arrivée au palais, il ne s'attarda pas – il ne désirait de toute façon pas se montrer sous ce jour-là à ses connaissances nobiliaires, et poursuivit son chemin jusqu'au Trianon. Il savait parfaitement où elle vivait et se dirigea d'un pas assuré vers ses appartements aux portes desquels il frappa avec énergie.

- Ouvrez, je sais que vous êtes ici ! S'écria-t-il, furieux de trouver un obstacle dans son chemin jusqu'à elle.

Combien de fois avait-il attendu qu'elle lui ouvre ? Il n'avait jamais compté mais le nombre était bien important. Il se sentait alors comme cet amant délaissé, soumis au bon vouloir de la femme qu'il aimait qu'était Tibulle dans ses déplorations et ses élégies. Et il lui semblait devenir l'un de ces personnages dont la vie misérable prenait soudain de la grandeur à connaître la passion. Comme si l'âme devenait plus belle et plus lumineuse lorsque l'on était capable d'aimer. Mais ce temps-là, c'était terminé. Whitney n'appréciait guère Tibulle et il n'aurait jamais osé frapper à la porte d’Éris même s'il l'avait parfois imaginé dans ses rêves les plus fous. Et il était bien loin du Racine joyeux et souriant de l'époque. D'ailleurs, quand une servante ouvrit enfin le battant, elle eut un mouvement de recul en voyant l'homme devant elle.

- Je suis navrée, monsieur... Vous êtes monsieur Racine n'est-ce pas ? Mais ma maîtresse vient à peine de se lever, elle ne peut recevoir personne.
- Elle me recevra et elle m'écoutera, c'est le moins que puisse faire votre maîtresse. Je vous préviens, je ne bougerais pas d'ici tant que je ne serais pas rentrée. Si elle souhaite jeter le ridicule sur nous, grand bien lui fasse !
- Mais monsieur...
- Et ne m'obligez pas à user de violence et à forcer la porte !

La servante bredouilla quelques paroles incompréhensibles alors qu'un petit attroupement commençait à se former. Avant qu'on puisse distinguer son visage, Racine poussa la jeune femme et jaillit comme un beau diable chez la femme qui avait écrit ce pamphlet. Elle était bien là, elle lui faisait face et le dramaturge constata douloureusement que malgré l'heure matinale et les années qui avaient passées... Elle était toujours aussi jolie. S'il eut un instant d'hésitation à la voir ainsi, sa colère ne s'évanouit pas pour autant.

- Christine, ne cherche même pas à nier, je sais que c'est toi, siffla-t-il en agitant le poing gauche dans lequel il tenait toujours serrée la feuille que lui avait remise Ferdinand avant de la jeter à ses pieds et en adoptant par habitude le tutoiement qui firent pousser des cris aux servantes présentes. Le dramaturge se tourna vers elles et poussa un grondement : et vous, sortez, sortez, je ne veux plus vous voir !

Il n'avait plus les idées claires et se mit à faire les cent pas dans l'espoir de trouver une cohérence à son discours. De plus, cela lui permettait de ne plus devoir la fixer car il ne supportait pas de voir ses grands yeux bleus posés sur lui, deux grands yeux dans lesquels il aimait se perdre ou qu'il avait vu écarquillés de terreur quelques semaines plus tôt au cours du démembrement d'un réseau de messes noires qu'ils avaient mené de concert (ou du moins que Racine avait tenté de ne pas faire échouer).

- Vraiment, un pamphlet ?! Voilà qui est original, en revanche, le contenu l'était beaucoup moins. Quand cessera-tu enfin de m'accuser de t'avoir volé Axiane ? Pourquoi et comment t'es-tu mis cette idée dans l'esprit ? N'avais-je pas le droit de t'écouter parler sans arrière-pensées ? Tu n'es qu'une menteuse qui s'imagine sans doute qu'il suffit d'un trait de plume pour détruire la réputation d'un auteur. Est-ce donc que mes écrits se résument à cela pour toi ? A un tissu d'idées volées çà et là ? Mes vers sont donc si horribles ? Ce n'est pourtant pas ce que tu me disais avant !... Explique moi, je t'en prie, pourquoi t'acharner sur moi des mois après ? C'est toi qui es partie, assume ta décision et laisse-moi vivre en paix !

Le ton était féroce, revanchard. Enfin, il pouvait lui dire ce qu'il avait sur le cœur ! Enfin laisser sortir tout ce qui s'était accumulé ! Lui, il aurait aimé l'oublier, il aurait voulu qu'elle le laisse l'oublier mais c'était peine perdue. Elle se rappelait toujours à lui de la pire des façons, par une messe noire, par des injures. Il stoppa sa marche et leva les yeux vers elle avant de reprendre d'une voix beaucoup plus faible et moins assurée :

- Je t'ai aimée, Christine, tu le sais, je t'ai aimée plus que toutes les autres, tout le temps, je songeais à toi, je ne voulais qu'être auprès de toi et quand tu étais loin, je ne pouvais m'empêcher de me demander ce que tu faisais car il me semblait que tout le bonheur s'était envolé. Et tu m'as quitté sans un mot, en me jurant de te venger... Si tu cherches à te faire haïr, tu vas y parvenir, Christine mais je t'en prie... Pourquoi gâcher nos souvenirs ?

Racine laissait s'exprimer toute sa déception, la rage qui l'avait animé jusqu'à présent semblait s'être calmée mais l'orage n'était pas terminé.

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MessageSujet: Re: « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure »   « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure » Icon_minitime10.10.12 0:42

« Non Charles, restons ici, c’est dangereux là-bas... Tu m’écoutes ? Il y a trop de bruits, on ne doit pas y aller !
- Tu as trop d’imagination Christine, moi je n’entends rien ! Viens, la clairière est si jolie !
- Je te jure que je les entends ! S’il te plaît, Charles, je suis certaine qu’il sont là ! »
La fillette, ses deux grands yeux bleus ruisselants de larmes, agrippait désespérément la manche de son frère, en essayant de le retenir. Ces bruits de cavalcades, ces épées, ces cris... Tout cela ne pouvait être le fruit de son imagination. Ils étaient réels. Elle le savait, elle en était certaine.
« Charles, ils sont là, les cavaliers ! Rentrons, Père nous protègera.
- Il n’est pas là, tu le sais bien. Il n’est jamais là pour toi, rétorqua méchamment le jeune garçon. Allons, viens ou j’y vais seul !
- Non, ils vont te voir, s’il te plait... suppliait-elle, en vain. »
Il la repoussa doucement, et lui adressa un sourire doux et rassurant avant de s’éloigner. La petite fille resta un instant agenouillée sur la terre humide, incapable du moindre geste. Et pourtant elle savait. Elle connaissait cette scène, savait par coeur ce qui allait arriver. Elle l’observa faire quelques pas vers la clairière et voulut se relever, mais soudain, il disparut.
« Charles ! CHAAAAAAARLES ! hurla-t-elle. »
Le coeur battant à la chamade, les larmes lui troublant la vue, Christine se précipita, mais plus elle courait, et plus la distance s’allongeait alors que les cris, effrayants, se rapprochaient toujours plus.
Enfin, elle parvint à la trouée des arbres. Ce qu’elle vit la cloua sur place, avant de lui arracher un hurlement déchirant. Elle courut vers son frère jumeau, qui n’était déjà plus qu’un corps inerte reposant sur l’herbe. Et il y avait ce sang, tout ce sang autour de lui. Tellement de sang que sa robe avait perdue sa belle couleur bleue. Il lui tâchait les mains, les jambes, le visages alors qu’elle tenait Charles dans ses bras.
Une voix soudain lui fit redresser la tête. Au-dessus d’elle, imposante, se dressait l’affreuse silhouette d’un cavalier brandissant une épée. Prise au piège, la fillette ferma les yeux. Elle les ferma fort, si fort... tout aussi fort qu’elle serrait contre elle le cadavre de son frère.

« Mademoiselle Christine ! Allons, mademoiselle ! Réveillez-vous ! »
La marquise souleva les paupières, et se redressa violemment. Perdue, elle promena un regard hagard autour d’elle, le coeur cognant dans sa poitrine, la respiration saccadée. La clairière, les bois, le sang (elle baissa les yeux sur ses mains pour en être certaine), tout avait disparu. Saisie d’une vive angoisse, elle tourna la tête vers Gisèle qui posa une main sur son front brûlant. Un rêve, tout cela n’était qu’un mauvais rêve. Elle était chez elle, à Trianon. Point de cadavres ni de cavaliers, si ce n’étaient dans les sombres souvenirs que revenaient ainsi la hanter. Rassurée, Christine se laissa retomber sur son matelas. Son esprit ne la laisserait-il donc jamais en paix ?
Gisèle mit encore quelques minutes à calmer la jeune femme, qui se laissa bercer par sa voix familière. La gouvernant, au fil du temps, s’était imposée comme la mère que Christine avait perdu trop tôt, et nourrissait pour celle qu’elle voyait toujours comme une fragile enfant une indéfectible tendresse. Tendresse d’autant plus grande qu’elle était bien souvent le première témoin des troubles qui la rongeait, ou des cauchemars qui ne cessaient de la tourmenter même lorsque son esprit semblait en paix.

« Quelle heure est-il, Gisèle ? souffla la marquise lorsqu’elle eut à peu près retrouvé ses esprits.
- Il est tôt. Voulez-vous que l’on vous laisse maintenant ? »
Christine hésita un instant, puis hocha la tête. Aussitôt, la gouvernante et la servante qui attendait un ordre quelconque sortirent de la chambre et retournèrent aux occupations auxquelles les cris de la maîtresse les avait tirées.
Celle-ci les observa quitter la pièce sans réellement les voir, la tête encore perdue dans ce mauvais rêve qui revenait sans cesse, toujours vivace malgré les années passées. Charles. Ce nom seul suffit à lui tirer un frisson, si bien qu’elle se recroquevilla sous ses couvertures, la gorge nouée, et ferma à nouveau les yeux. La nuit avait été courte, et avec ce cauchemar, définitivement mauvaise, à tel point qu’elle se serait sans doute rendormie si quelques images sanglants n’avaient pas continuer à danser sous ses paupières. Lasse, elle finit par rejeter ses draps à l’autre bout du lit, et s’assit sur le matelas. Elle devait se concentrer, penser à autre chose - et il y avait fort à faire pour une espionne du roi en ce temps troublés ! La mort de Charles, et tout ce qui s’en était suivi ne pouvait la priver des quelques moments de lucidité que Dame nature voulait bien lui céder.

Forte de cette décision, qu’elle prenait presque chaque matins tant elle était fragile, Christine se leva et enfila un peignoir en soie blanche avant de jeter un oeil aux jardins qui s’étendaient sous ses fenêtres. Il devait être bien tôt en effet, car l’animation coutumière au palais n’en était encore qu’à ses premiers frémissements. Avant de sortir, la marquise s’adressa une moue dans le miroir, grimaça devant son teint trop pâle, remis rapidement ses boucles blondes en ordre et passa dans le petit salon qui formait la pièce principale de ses appartements. Gisèle s’y activait déjà, et tandis qu’elle se laissait tomber dans un fauteuil, lui apporta de quoi déjeuner et cette boisson chaude qui avait des vertus apaisantes avérées.
Ce fut là le seul instant de calme dont pu profiter la jeune femme. Elle n’avait pas encore terminée son infusion que quelques coups frappés à sa porte la firent sursauter, ainsi que la servante qui se trouvait non loin. Toutes deux se dévisagèrent un instant, et alors que l’on frappait à nouveau, Christine fronça les sourcils.
« Allez voir, et renvoyez, il est trop tôt, intima-t-elle à la domestique. »
Celle-ci s’exécuta sans discuter. Tandis qu’elle ouvrait la large porte, la marquise qui envisageait avec son imagination habituelle toute les options était encore à mille lieues de se douter de la situation. Ce ne fut que lorsque la servante tenta maladroitement de repousser l’importun, et que celui-ci gronda qu’elle comprit.

« ... Je vous préviens, je ne bougerais pas d'ici tant que je ne serais pas rentrée. Si elle souhaite jeter le ridicule sur nous, grand bien lui fasse ! »
Brusquement, Christine se leva. Cette voix, elle ne pouvait l’ignorer. Elle se tourna avec une pointe d’anxiété, et une soudaine colère vers l’entrée pour le voir jaillir de la petite antichambre. De quel droit Jean Racine se permettait-il de forcer ainsi sa porte ?!
L’espace d’une courte seconde, ils se trouvèrent face à face, sans que le moindre mot ne leur échappe. Si elle n’était guère ravie de le voir, il n’était pas difficile de voir que le dramaturge, quant à lui, était absolument furieux. Et la raison de cet emportement, quoi qu’il n’eût encore rien dit, Christine la devina aussitôt. Elle allait de paire avec le papier froissée qu’il brandissait, et jeta brusquement à ses pieds.
« Christine, ne cherche même pas à nier, je sais que c’est toi, lança-t-il, déclenchant un tonnerre d’indignation de de la part de Gisèle et de la servante. Et vous, sortez, sortez, je ne veux plus vous voir ! »
La sage gouvernante allait protester, mais la marquise l’arrêta d’un geste et lui fit signe de sortir, quelque peu désemparée, face à cet accès de fureur. Certes, elle se souvenait parfaitement de ce qu’elle avait écrit dans ce pamphlet, publié deux jours plus tôt, mais elle n’avait pas imaginé le voir s’imposer ainsi jusque dans ses propres appartements. Pas après la scène qui s’était jouée lors de cette désastreuse nuit à l’hôtel Longueville et dont elle ne gardait pour tout souvenir clair que les insultes de Racine. Souvenir qui suffit à lui nouer la gorge à nouveau, mais de colère cette fois.

« Puis-je savoir de quel...
- Vraiment, un pamphlet ?! la coupa-t-il sans l’écouter. Voilà qui est original, en revanche, le contenu l'était beaucoup moins. Quand cessera-tu enfin de m'accuser de t'avoir volé Axiane ? Christine croisa les bras sur sa poitrine, et leva fièrement le menton, butée.
- Je n’en ai pas l’intention.
- Pourquoi et comment t'es-tu mis cette idée dans l'esprit ? N'avais-je pas le droit de t'écouter parler sans arrière-pensées ? Tu n'es qu'une menteuse qui s'imagine sans doute qu'il suffit d'un trait de plume pour détruire la réputation d'un auteur. Est-ce donc que mes écrits se résument à cela pour toi ? A un tissu d'idées volées çà et là ? Mes vers sont donc si horribles ? Ce n'est pourtant pas ce que tu me disais avant !... Explique moi, je t'en prie, pourquoi t'acharner sur moi des mois après ? C'est toi qui es partie, assume ta décision et laisse-moi vivre en paix ! »
La marquise ouvrit la bouche, puis la referma. Elle n’avait pas de réponse à toutes ces questions, pas plus qu’aux reproches - ou du moins, par de réponse qui fussent satisfaisantes ou dépourvues de la pire des mauvaises foi. Elle l’observa faire les cent pas, puis s’arrêter, et sa propre hésitation ne manqua pas de faire redoubler sa colère.

« Te laisser vivre en paix ? Ça n’est pas moi qui suis venue t’insulter au beau milieu de la nuit, Jean, rappelle-toi ! Ceci - elle ramassa le papier qu’il lui avait lancé et le plaqua contre lui - n’est qu’un juste retour des choses. Je t’avais prévenu ! Tu n'es qu'un piètre voleur, tu as simplement profité de ce que je pouvais bien te raconter... ! Ses grands yeux semblaient s’être assombris tandis qu’elle s’éloignait de deux pas. Et puis tu ne pensais quand même pas que je laisserai passer tes dernières insultes ?! »
Que le reprochait-elle exactement ? Elle-même l’avait oublié, ou ne l’avait jamais réellement su. Dans quel état, quelle phase traversait-elle lorsqu’elle l’avait accusé d’avoir volé Axiane ? Lorsqu’elle avait écrit ce pamphlet cinglant et acerbe ? Autant de question auxquelles les réponses ne lui étaient jamais certaines, et qu’elle aurait voulu ne pas avoir à affronter, pas après cette nuit.
« Maintenant, je te prierais de bien vouloir sortir d’ici, exigea-t-elle en plantant ses yeux dans ceux du dramaturge. »
Il s’arrêta face à elle, et lui rendit son regard ; regard qu’elle tenta de soutenir un moment, avant de baisser les yeux.
« Je t'ai aimée, Christine, reprit Jean, dont les mots eurent pour effet de faire brusquement lever la tête à la jeune femme, tu le sais, je t'ai aimée plus que toutes les autres, tout le temps, je songeais à toi, je ne voulais qu'être auprès de toi et quand tu étais loin, je ne pouvais m'empêcher de me demander ce que tu faisais car il me semblait que tout le bonheur s'était envolé. Et tu m'as quitté sans un mot, en me jurant de te venger... Si tu cherches à te faire haïr, tu vas y parvenir, Christine mais je t'en prie... Pourquoi gâcher nos souvenirs ? »

Il y eut un silence, soudain. Durant toute cette tirade qu’elle aurait voulu interrompre sans toutefois en être capable, un noeud s’était formé dans la gorge de la marquise qui sentit son regard briller plus que de raison. Elle le haïssait, ou du moins l’avait haï, deux jours auparavant lorsqu’elle écrivait, lors de cette sordide fête et sans doute des centaines d’autres fois depuis leur séparation. Oui, elle l’avait haï... mais jamais n’avait souhaité se faire haïr de lui. Cette simple idée la poussa à se mordre l’intérieur de la joue, alors que par l’un de ces brusques revirements sur lesquels elle n’avait aucune prise, toute colère l’avait quittée. Il y avait dans cette conversation, dans ce passait que Racine avait employé pour décrire ses sentiments quelques chose qui blessa Christine, bien plus qu’elle ne l’aurait jamais imaginé.
« Je t’ai quitté parce que je t’en voulais... je... j'avais parfaitement raison de vouloir me venger, tenta-t-elle d’une voix trop faible à son goût. »
Cet effort-là fut totalement vain lorsqu’elle leva à nouveau les yeux sur lui, et lut sur son visage toute la déception qui s’y trouvait. Ce fut bien plus qu’il n’en fallait pour lui faire rendre les armes et aussitôt, sans qu’elle ne puisse rien y faire, deux larmes roulèrent le long de ses joues, bientôt suivies par de nombreuses autres.
« Je ne veux pas que tu me haïsses Jean... balbutia-t-elle. Je n’aurais jamais voulu que ça se termine comme ça ! J’étais en colère et je... N'aurais pas dû partir comme ça. »
Elle l’avait aimé, elle aussi, sans doute autant qu’il disait l’avoir fait. Elle était simplement incapable de s’en rendre compte - ou pire, incapable d’en être certaine. Soudain, tous les reproches que le dramaturge venait de lui faire lui revinrent, comme une claque bien sentie. Elle fit un pas de plus en arrière, et s’appuya contre le mur qui se trouvait là, les yeux pleins de larmes.
« Tu me manques, souffla-t-elle doucement. Je suis désolée, je suis... vraiment désolée... S’il te plaît, ne me hais pas, supplia-t-elle du bout des lèvres. »
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MessageSujet: Re: « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure »   « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure » Icon_minitime02.11.12 23:29

Qu'espérait réellement Racine de cette confrontation avec Christine de Listenois ? Depuis que Ferdinand d'Anglerays lui avait si gentiment apporté le pamphlet au beau milieu de son petit-déjeuner – il prenait à cœur de le mettre de bonne humeur dès le matin, quel ami formidable –, il n'avait pas pris le temps d'y réfléchir, trop occupé à laisser libre cours à sa colère et à ne pas manquer la voiture de poste qui se rendait au château de Louis XIV. Et sans doute était-ce mieux ainsi car à trop se poser de questions sur ses motivations, il n'aurait pas agi et aurait laissé la rancœur s'accumuler jusqu'à commettre un écrit qui aurait été impardonnable – à l'image des injures qu'il avait publiés à l'encontre de ses « amis » de Port-Royal après ce que les esprits badins avaient appelé son « excommunication ». Que cherchait-il ? On ne peut donc formuler que des hypothèses. Certainement des explications. Non tellement pour le pamphlet, il savait assez qu'elle le détestait mais pour comprendre les raisons de cette haine même. Il se souvenait comme si c'était hier de la journée où il était arrivé à l'hôtel de Bourgogne et que quelqu'un – sans doute Charlotte pour ne pas changer – lui avait annoncé que Christine l'attendait dans sa chambre à l'étage. Rien n'aurait pu lui causer plus de plaisir que de savoir qu'elle n'avait pas résisté à l'envie de le rejoindre, qu'elle pensait à lui, qu'elle avait pris la peine de l'attendre, bref qu'il comptait pour elle. Il avait monté les marches de l'escalier quatre à quatre pour la voir au plus vite, serrer sa fine silhouette dans ses bras, l'aimer autant qu'elle le méritait et l'écouter lui raconter des aventures extraordinaires sorties tout droit de son imagination. S'il adorait le bleu de ses yeux, la moue de sa bouche ou la douceur de sa longue chevelure blonde, il était fasciné par son esprit et son inventivité. Il lui semblait que jamais il n'aurait pu se lasser de l'écouter parler et de voir, au fil de ses histoires, son visage adopter des expressions sévères ou taquines. Mais elle ne lui avait pas laissé le temps de vérifier la justesse de cette impression. Car ce jour-là, quand il avait pénétré dans sa chambre, au lieu de la trouver joyeuse ou souriante, elle avait mis fin en quelques mots à leur relation, en l'accusant de lui voler ses idées. Et c'était terminé. Sans doute aurait-il du lui courir après, l'obliger à écouter ses dénégations mais il avait été trop surpris. C'était lui qui avait pour habitude de mettre un terme à ses histoires de cœur. Jusqu'à elle qui ne faisait rien comme tout le monde. Et s'il se trouvait là après avoir découvert qu'elle pensait toujours à lui, même si ce n'était que pour écrire des horreurs sur son compte, c'était bien parce qu'il avait envie de la revoir. Leur histoire lui avait laissé le goût amer de l'inachevé.

Mais si cette dernière raison était probablement la bonne et s'il n'était pas prêt de l'accepter, la discussion tournait plutôt à la dispute. Racine avait besoin de faire sortir toute la colère qui bouillonnait dans ses veines et qui le conduisait généralement à agir sur des coups de tête ou à sortir une plume assassine. De plus, tout dans l'attitude de la jeune femme qui se trouvait devant lui l'exaspérait : son air buté, les bras qu'elle avait croisés sur sa poitrine comme pour se défendre de toutes les accusations qu'il lui portait, comme si tout ce qu'il pouvait dire ne la concernait pas et ne l'intéressait même pas. Il s'était détourné dans l'espoir de mettre dans l'ordre dans ses pensées mais il n'y parvenait pas, ses paroles restaient décousues. Quant à elle, elle restait silencieuse. Du moins jusqu'à ce qu'elle explosât à son tour :
- Te laisser vivre en paix ? Ça n’est pas moi qui suis venue t’insulter au beau milieu de la nuit, Jean, rappelle-toi ! Ceci n’est qu’un juste retour des choses. Je t’avais prévenu ! Tu n'es qu'un piètre voleur, tu as simplement profité de ce que je pouvais bien te raconter... ! Et puis tu ne pensais quand même pas que je laisserai passer tes dernières insultes ?!
Elle s'était approché à quelques pas de lui, assez pour qu'il puisse voir que ses paupières s'étaient assombries et avait plaqué le bout de papier tout froissé qu'il avait jeté à ses pieds sur son torse en crachant ces quelques paroles. Les sourcils froncés, un peu abasourdi, Racine se saisit du pamphlet sans dire un mot. Il ignorait à quel épisode elle faisait allusion en lui parlant d'insultes, surtout « au milieu de la nuit » mais au moment où il allait répliquer qu'elle délirait, il se souvint brusquement d'une remarque jetée par Ferdinand au fil de la conversation qu'ils avaient eu sur le chemin du retour de la fête et pâlit. Le fou du roi lui avait laissé entendre qu'ils avaient fait la rencontre de la marquise de Listenois mais Racine, trop occupé par les autres révélations de ce qui s'était produit à la soirée – le fait qu'il avait apparemment fait des avances à Ferdinand n'en était pas la moindre – n'avait pas prêté attention à cela. Visiblement, Christine s'en souvenait très bien, elle.
- Maintenant, je te prierais de bien vouloir sortir d'ici, lui ordonna-t-elle, enfonçant le clou et profitant qu'il se soit à moitié décomposé devant elle et qu'il ne dise plus rien pour sa défense.
Racine n'envisagea à aucun moment de lui obéir et ne recula pas d'un pas. Non, il ne partirait pas ainsi, pas sans lui avoir dit tout ce qu'il avait sur le cœur. Pouvait-elle sincèrement lui tenir autant rigueur de quelques mots échangés alors qu'il avait bu et qu'il ne savait ce qu'il faisait ? Assez pour essayer de détruire sa réputation ? Mais en cet instant, il savait bien que cette excuse de sa réputation ne tenait pas. Ce fut la raison pour laquelle il interrompit sa marche et leva la tête pour la fixer droit dans les yeux. Ce fut elle qui baissa la tête la première et Racine, malgré lui, sentit un nœud se former dans sa gorge. Derrière sa rage, il n'y avait que de la déception. Une déception maintenant clairement visible sur son visage.

Pendant la dernière tirade de Racine, elle avait relevé la tête et le dramaturge constata que ses yeux s'étaient mis à briller de larmes. La colère comme une houle s'était désormais calmé et c'était une profonde émotion qui s'était emparée d'eux. Mais face au silence de Christine, Jean ne céda pas. Il voulait enfin qu'elle lui dise le fond de sa pensée. Ce qu'elle attendait de lui à venir le chercher dans ses retranchements.
- Je t’ai quitté parce que je t’en voulais... je... j'avais parfaitement raison de vouloir me venger.
Racine sentit un reste de rage l'étreindre à nouveau mais au moment où il allait ouvrir la bouche, il se dégonfla entièrement. Devant lui, Christine pleurait. Des larmes coulaient le long de ses joues blanches sans qu'elle ne cherchât à les arrêter et elle sanglotait à présent. S'il restait des traces de colère dans l'atmosphère, tout disparut. Racine sentit son cœur se briser. Il n'avait jamais su résister à ce genre de spectacle et la tristesse de Christine le touchait beaucoup plus qu'il ne l'aurait voulu. Il resta interdit, les bras ballants, incapable de réagir tout de suite. Il aurait presque préféré qu'elle s'énerve, qu'elle hurle, qu'elle cherche à le frapper, cette scène-là le laissait décontenancé, il ne l'avait pas prévue. Que devait-il faire ? La quitter, la laisser à son désespoir ? Il se détesta d'avoir cette pensée.
- Je ne veux pas que tu me haïsses Jean... balbutiait-t-elle, devant lui comme en quête de sa compréhension, je n’aurais jamais voulu que ça se termine comme ça ! J’étais en colère et je... N'aurais pas dû partir comme ça.
Non, comment pouvait-il seulement suggérer de l'abandonner ? Si cela n'avait tenu qu'à lui, ils ne se seraient jamais quittés, il serait toujours auprès d'elle et il ne l'aurait jamais faite pleurer. Non, il ne supportait pas l'idée d'être la cause de ses larmes. Tout ce qu'il désirait, c'était la voir sourire, rire, raconter ses histoires. Et être auprès d'elle lors de tous ces moments-là... Il la regardait toujours fixement, surpris par ce brutal retournement de situation, déchiré par l'envie de s'approcher d'elle et par la peur qu'elle le repousse. Quant à elle, elle reculait telle une enfant prise en faute.
- Tu me manques, souffla-t-elle, je suis désolée, je suis... vraiment désolée... S’il te plaît, ne me hais pas.
- Te haïr, répliqua douloureusement Racine malgré lui, mais comment pourrais-je seulement te haïr ? Même si je le voulais, je n'y parviendrais pas...

Un silence accueillit ces paroles. Racine hésita mais quelque chose, sa peur, s'était envolée avec sa dernière réplique. Il lui manquait, il lui manquait vraiment ? Il ne pouvait croire à ce que son esprit s'acharnait à lui dire. Mais n'y tenant plus, il s'approcha à larges enjambées de la jeune femme qui avait le dos collé contre le mur. Ses yeux étaient d'un bleu si pur qu'il en fit chavirer le cœur du jeune homme. Dans un geste très tendre, il passa l'un de ses bras autour de sa taille et l'autre derrière ses épaules et la serra contre lui dans l'espoir de faire tarir ses pleurs, de lui apporter un peu de consolation.
- Je t'en prie, Christine, je ne vaux pas la peine que tu te mettes dans un tel état...
Cela faisait des mois peut-être des années qu'il ne l'avait pas sentie aussi proche de lui et il en fut troublé. Il sentait les battements du cœur de la jeune femme et il se prit à penser que pour rien au monde, il n'aurait voulu être ailleurs. A regret, il finit néanmoins par se détacher d'elle, juste assez pour pouvoir la regarder droit dans les yeux. Il ébaucha un fin sourire et de sa main droite, caressa la joue de Christine pour effacer ces pleurs qui lui avaient fait tant de mal. Combien de fois avait-il rêvé de se retrouver dans un telle proximité avec elle ? Combien de fois avait-il souhaité que ce jour où elle l'avait quitté ne soit qu'un mauvais souvenir et qu'il la retrouverait chez lui, souriante, prête à de nouveaux jeux et à de nouvelles aventures vécues seulement par la pensée ? Et bien tout cela semblait se réaliser, pas dans les meilleures circonstances, certes mais Racine n'en avait que faire. Il n'y avait plus de larmes mais il continuait à passer ses doigts sur les courbes de son visage, s'enivrant de l'idée de la savoir à sa merci.
- Je suis désolé de te faire du mal ou de t'en avoir fait... Je ne l'ai jamais voulu au contraire, je... J'ai toujours voulu que tu sois heureuse, je te le promets, je le veux encore car... Tu me manques aussi, Christine, je ne veux pas me battre contre toi car je ne veux pas te faire souffrir et car je...
Ne trouvant plus les mots, pris d'une soudaine pulsion, il se pencha et déposa un baiser sur la pommette de la jeune femme. Joue contre joue, les yeux fermés, il murmura, rien que pour elle :
- L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme ;
Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux ;
Et les feux mal couverts n'en éclatent que mieux.

Cette fois-ci, ce furent les lèvres de Christine qu'il embrassa.
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MessageSujet: Re: « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure »   « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure » Icon_minitime25.11.12 12:35

Les mots de ce pamphlet, Christine les pensait avec une fureur sincère lorsqu’elle les avait écrits. Axiane sortait tout droit de son imagination, non de celle du dramaturge qui n’était dès lors qu’un imposteur, sachant à peine mettre en vers ce que d’autres pensaient pour lui. La marquise s’en était si hargneusement persuadée que quelques jours plus tôt, rien n’aurait su l’en faire démordre, et ce au point de la pousser à mettre enfin à exécution les projets dont elle l’avait menacé en mettant un terme à leur trop courte aventure. C’était bien elle qui avait causé tout cela, et qui les avait conduit là où ils en étaient aujourd’hui. Elle en était consciente, autant qu’il lui était possible de l’être, et bien qu’elle n’eut jamais songé à ce qu’elle attendait de cet acide libelle, Christine savait - ou du moins, ne pouvait que se douter que les choses se termineraient ainsi. Elle connaissait assez Racine pour être certaine qu’il ne resterait pas muet face à ce qui ressemblait finalement beaucoup à une provocation, et qu’une dispute s’en suivrait ; la dernière, peut-être. Et pourtant, ça n’était pas ce qu’elle voulait. Elle le savait, maintenant. Alors que se faisaient entendre les conséquences de sa colère et de son entêtement, alors qu’il parlait de la haïr, Christine était soudain certaine qu’elle n’avait jamais souhaité cela ; aussi certaine qu’elle l’avait été du contraire. Axiane, la fête des Longueville... elle pouvait tout pardonner, pourvu qu’il ne la détestât pas, et ce malgré tout ce qu’elle avait pu dire, penser ou écrire depuis ce jour où elle avait quitté l’Hôtel de Bourgogne en ne laissant derrière elle que fureur et menaces.

C’est ce brusque revirement qui avait eu raison des maigres défenses de la marquise, incapable de dissimuler au dramaturge combien la touchaient ses amères paroles et ses traits terriblement déçus. Perdue dans les méandres de ses propres émotions, si contradictoires, Christine n’avait su retenir les larmes qui faisaient maintenant briller ses grands yeux et creusaient deux discrets sillons sur ses joues pâles. Son comportement n’avait pas de sens, il ne lui revenait pas de pleurer quand il n’avait tenu qu’à elle de publier ou non ce pamphlet incendiaire et de s’entêter dans une vengeance absurde. Mais encore une fois, elle n’y pouvait rien, et cette impuissance autant que celle à répondre de ses actes n’étaient sans doute pas étrangères à ces pleurs si mal avisés contre lesquels, pourtant, elle ne lutta guère. A se débattre avec elle-même, Christine savait qu’elle ne provoquait jamais rien de bon. Sans doute souhaitait-elle aussi simplement déposer les armes, face à un Racine dont elle se mit à fuir obstinément le regard, ne trouvant qu’ajouter aux mots désordonnés qu’elle balbutiait depuis quelques instants, ces demi-aveux qui ne demandaient qu’à être faits. Aveux d’impuissance, aveux d’erreurs... Comment avait-elle pu ne serait-ce que croire qu’elle parviendrait à le détester, et à vouloir s’en faire détester ?
« Te haïr, répliqua-t-il, mais comment pourrais-je seulement te haïr ? Même si je le voulais, je n'y parviendrais pas... »

Christine, à ces mots, leva doucement les yeux sur lui et lorsqu’il la prit dans ses bras, hésita un instant, puis se blottit contre lui à son tour, goûtant entre ses pleurs au réconfort de ces bras qu’elle aurait voulu ne jamais quitter, malgré tout ce dont elle avait pu essayer de se persuader. Un sanglot l’agita, et pourtant, elle était exactement là où elle souhaitait être à cet instant : tout contre lui.
« Je suis...tellement désolée, balbutiait-elle toujours.
- Je t'en prie, Christine, je ne vaux pas la peine que tu te mettes dans un tel état... souffla Racine. »
Elle poussa un faible soupir, alors que doucement, il s’éloignait et plongeait ses yeux bruns dans ceux de la jeune femme, dont les reflets trop brillants rendaient pourtant mal quelles pensées lui tiraient cette dernière réplique. Il valait assurément ses remords, et bien plus encore ; bien plus qu’elle ne méritait et pourtant, elle laissa échapper un pâle sourire, cherchant à nouveau à retenir les larmes qu’il essuyait du bout des doigts. Elle était trop soulagée qu’il ne se fut pas remis en colère pour se laisser entraîner dans ces sombres songes dont elle connaissait trop bien les vicieux rouages. Racine ne lui avait pas tourné le dos, comme elle l’avait fait elle-même, alors qu’il aurait eu mille raisons de le faire, et soudain, ce fut tout ce qui compta à ses yeux.
« Je suis désolé de te faire du mal ou de t'en avoir fait... souffla le dramaturge. Je ne l'ai jamais voulu au contraire, je... J'ai toujours voulu que tu sois heureuse, je te le promets, je le veux encore car... Tu me manques aussi, Christine, je ne veux pas me battre contre toi car je ne veux pas te faire souffrir et car je... »
La jeune marquise sentit comme un poids disparaître dans sa poitrine, emportant avec lui la lourde crainte que lui avaient laissé ces moitiés d’aveux. Elle ferma les yeux, s’enivrant de sa présence contre elle, de ce baiser sur sa joue, de tout ce sur quoi elle avait tiré un trait lors de leur rupture et surtout, surtout de ses mots, de ces vers murmurés qui prenaient ainsi un sens propres aux instants auxquels ils appartenaient. Un sens connu d’eux seuls.
« L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme ;
Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux ;
Et les feux mal couverts n'en éclatent que mieux. »


Christine tressaillit, tout en lui rendant son baiser et, paupières closes, réalisa soudain à quel point, en effet, il lui avait manqué. Si elle n’avait rêvé de ces instants, trop à sa colère, elle ne pouvait maintenant prétendre désirer autre chose. Le coeur moins lourd, empli des vers qu’il venait de murmurer, elle s’éloigna à son tour, effleurant doucement les traits du dramaturge comme pour en chasser s’il en restait encore toute cette fureur déçue qui lui avait noué la gorge. Non, elle n’avait jamais voulu tout cela, elle ne souhaitait que se trouver là, au creux de ses bras et sans revenir en arrière, oublier insultes et pamphlet pour reprendre là où ils s’étaient arrêtés. Même si les évènements à venir devaient à nouveau tout bouleverser.
« Je me moque bien d’Axiane, et de tout ce que j’ai pu écrire, souffla-t-elle. J’étais en colère après la fête et je... Ne te met plus en colère, je t’en prie. Je ne pense pas tout cela. »
Elle prit l’une de ses mains dans les siennes, y baissa un instant le regard pour en déloger le papier froissé qui s’y trouvait encore, le laissa tomber au sol et leva la tête, un sourire confus et timide aux lèvres.
« Permettez que mon coeur en voyant vos beaux yeux
De l’état de son sort interroge ses dieux.
Puis-je leur demander, sans être téméraire,
S’ils ont toujours pour moi leur douceur ordinaire ? »

A nouveau, elle l’embrassa, puis entendant, par un discret éclat de voix, que l’on s’agitait du côté des servantes renvoyées un peu plus tôt, elle se détacha à regret, entraîna Racine par la main qu’elle n’avait pas lâchée et referma derrière eux la porte de sa chambre. En un éclair, Christine revit les quelques mois qu’avait duré leur aventure, les moments qui les avaient conduits tous deux dans cette même pièce et en fut troublée. Elle baissa un instant les yeux, ne sachant que dire sinon qu’elle ne voulait pas qu’il s’en aille. Observant la main qu’elle avait toujours dans la sienne, la marquise se sentit rosir aux souvenirs que la situation lui évoquait. Elle songeait à ces instants, et aux milles histoires qui les avaient emportés loin, bien loin de Versailles ; à la façon dont elle l’avait aimé, elle dont les sentiments pouvaient se montrer si vacillants ; à ce qui l’avait fascinée et la fascinait toujours, dans ses vers, ses traits si attachants, ses yeux bruns...
« Je ne voulais pas que nous...que ça se termine ainsi, Jean, murmura-t-elle enfin. Et tu... elle hésita une court seconde, avant de redresser la tête. Elle s’approcha à nouveau, se lovant encore contre lui, avant de reprendre : Tu pourrais... rester un peu ? »
Au diable les espions, le roi et la Lorraine ! Christine ne voulait que tout oublier, l’espace d’un moment, et retrouver la chaleur des bras de Racine.
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MessageSujet: Re: « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure »   « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure » Icon_minitime26.11.12 2:38

Elle n'avait pas reculé, elle ne l'avait pas repoussé ! C'était là bien les seules pensées de Racine au moment où il posa ses lèvres sur celles de Christine et rapidement d'ailleurs, elles s'envolèrent pour ne laisser place qu'au plaisir qu'il éprouvait à sentir qu'elle répondait à son baiser. Jusqu'au dernier moment, malgré le fait qu'elle se soit laissée aller dans ses bras, il avait eu peur qu'elle renonce, qu'elle se souvienne de la haine qu'elle laissait apparaître pour lui. Il n'aurait pas supporté de la voir se débattre et le rejeter. Il avait déjà souffert par sa faute et s'il était prêt à tout pardonner – s'il avait déjà tout pardonné car il ne pouvait lui en vouloir bien longtemps -, il savait bien que c'était là sa dernière chance. Si ces explications avaient mal fini entre eux, il n'aurait pas plus insisté et aurait de nouveau tenté de l'oublier. Mais il l'avait embrassée et ses peurs disparurent immédiatement. Il ferma les paupières, se laissant envahir par une joie profonde qui semblait comme pénétrer ses veines puis tout son corps. Au moment où il allait l'approfondir, elle se détacha de lui et il la laissa faire, à regret, n'ouvrant les yeux que pour laisser son regard se perdre dans celui d'un bleu profond, presque envoûtant de Christine. Ses yeux brillaient encore mais ce n'était plus à cause des larmes et Racine ne put empêcher ses lèvres de s'écarter doucement en un fin sourire qui trahissait son bonheur de la trouver là. Ils se taisaient, comme pour s'enivrer du visage de l'autre et doucement, elle leva la main pour la laisser aller sur la joue du dramaturge.

- Je me moque bien d’Axiane, et de tout ce que j’ai pu écrire, souffla la jeune femme, j’étais en colère après la fête et je... Ne te met plus en colère, je t’en prie. Je ne pense pas tout cela.
- Chut, c'est fini, répliqua Racine, je ne veux plus qu'on y songe... Et je te promets de ne plus me mettre en colère contre toi si tu me jures de venir me voir quand tu vas mal ou quand je t'ai blessée. Mais je ferais tout pour que cela n'arrive jamais car te voir souffrir me brise le cœur.
Elle avait pris l'une de ses mains dans les siennes pour faire tomber le papier qui contenait le pamphlet et qu'il avait continué à serrer convulsivement sans raison. Il roula à leurs pieds jusqu'à buter contre une commode. Il se sentit soulagé de ne plus le tenir et aurait voulu le jeter dans le feu pour que ces injures se consument tout comme leur détestation et leurs malentendus. Mais une fois de plus, il lui suffit de regarder le visage de Christine pour oublier, tout oublier. D'un ton presque timide, elle s'adressa à lui en déclamant :
- Permettez que mon cœur en voyant vos beaux yeux
De l’état de son sort interroge ses dieux.
Puis-je leur demander, sans être téméraire,
S’ils ont toujours pour moi leur douceur ordinaire ?

- Tu oses poser la question ? Murmura-t-il alors que son visage s'éclairait et que ses yeux marrons se mettaient à pétiller.
Il en fut plus touché qu'il n'aurait su le dire et son sourire s'élargit encore. Elle connaissait ces quelques vers écrits de sa main.. ! Les entendre dire par elle changeait tout. Ils prenaient une toute nouvelle signification, elle les rendait plus précieux et beaucoup plus beaux à l'oreille. La Thébaïde avait été un échec mais Christine, par le simple fait de l'avoir lue, d'en avoir retenu une tirade venait de lui donner une valeur aux yeux du dramaturge. Les vers passèrent entre eux, brillants, éclatants puis s'évanouirent à leur tour quand la jeune femme s'approcha de lui pour lui donner un baiser. Il répondit avec plus de passion encore, la serrant contre lui avec une certaine avidité avant d'entendre lui aussi le bruit de servantes qui allaient et venaient derrière la porte, sans doute en train de se demander la raison pour laquelle elles n'entendaient plus de bruit. Christine s'était détachée de lui et lui saisissant la main avec vigueur, elle l'entraîna dans sa chambre dont elle ferma soigneusement la porte avant de lui faire face.

Pendant un court instant, Racine eut une forte impression de déjà-vu. Pendant le temps qu'avait duré leur liaison, il lui était arrivé plusieurs fois de venir dans cette pièce où ils avaient partagé des moments dont il se souvenait encore aujourd'hui avec la plus grande nostalgie. C'était un lieu qui leur permettait de s'échapper de Versailles par l'imagination et de vivre milles aventures. Le lieu où il l'avait aimée aussi. Et désirée. Le regard qu'il échangea avec elle lui fit comprendre qu'elle y pensait également et les joues de la jeune femme se mirent à rougir ce que Racine trouva tout à fait adorable. S'il s'était douté qu'il allait se retrouver là une fois encore ! Que le destin lui offrait de nouveau cette chance ! Décidément, était-il donc béni des dieux pour avoir le droit à encore jouir de cet avant-goût du paradis.
- Je ne voulais pas que nous...que ça se termine ainsi, Jean. Et tu...
Elle marqua un temps de pause qui rendit le sourire du dramaturge un peu taquin avant de retourner auprès de lui et de se lover contre lui :
- Tu pourrais... rester un peu ?
- Tant que tu voudras de moi, fit-il d'un ton plus sérieux. Il resta immobile quelques secondes, se mordant la lèvre inférieure avant de se pencher vers elle pour déposer ses lèvres sur son cou puis son épaule dénudée, sentant un frisson s'emparer de la jeune femme.
Combien de fois l'avait-il entendu prononcer ces mots ? Combien de fois avait-il désiré ardemment qu'elle les lui dise ? Il ne comptait plus. Et cela n'avait aucune importance à ce moment précis où il détachait doucement les rubans qui tenaient la robe de Christine. Tendrement, il continuait de caresser sa peau si blanche, ses courbes si désirables et à l'embrasser avant d'ôter à son tour sa chemise. Un feu s'était mis à brûler en lui et il consumait son âme. Pour lui permettre de s'apaiser, il poursuivait son exploration du corps de la femme qu'il aimait et qu'il connaissait par cœur. Pensant brusquement que peut-être, il ne faisait que profiter de sa faiblesse, il s'interrompit un instant pour la fixer droit dans les yeux mais ce qu'il y lut le conforta et il l'embrassa avec ferveur, la serrant contre lui comme s'il ne voulait pas qu'elle lui échappe. Il finit par la soulever et la porta jusqu'au lit qui fut le témoin silencieux de leurs ébats. Sans penser un instant à l'avenir, à l'idée que peut-être ce n'était qu'une dernière fois, Racine profita de ces instants et aima la jeune femme jusqu'à en perdre toute notion du temps ou du lieu.

Ils s'étaient glissés sous les draps et Racine ne parvenait pas à lâcher Christine, comme s'il craignait, en la lâchant et en la laissant s'éloigner de lui, de la perdre. Il l'avait gardée tout contre lui, la serrant contre son torse peu musclé, sentant la chaleur de son corps contre le sien. Les folles mèches blondes de la marquise s'étendaient comme un halo autour de sa tête posée contre l'épaule du jeune homme et il caressait doucement la chevelure d'or de la main. Il ne parvenait pas à croire à son bonheur. Elle était là, dans ses bras comme au temps où ils étaient ensemble. Il ne savait pas si cela avait une telle signification pour elle mais lui se refusait à songer à tout ce qui venait de se passer pouvait impliquer. Démêler ses propres sentiments serait déjà bien assez compliqué. Il l'aimait, c'était tout ce qui comptait à ce moment-là et la sentir dans ses bras lui suffisait amplement. Il aurait pu rester là, dans la félicité la plus complète, hors de ce monde qui ne faisait que lui rappeler ses devoirs et l'obliger à vivre dans le pragmatisme – la boue !, loin des bonheurs quotidiens que l'existence pouvait procurer. Il en avait oublié son futur départ pour le front en tant qu'historiographe, les vexations, désormais bien futiles, qu'on lui faisait à la cour. Un sourire en coin, il se pencha vers Christine et souffla :
- Ne trouves-tu pas que nous sommes comme dans un temps parallèle ? Comme si le monde continuait de s'écouler sans nous, que nous nous en étions échappé, échappant au destin et à ses exigences ?
Avec la plus grande tendresse, il passa ses doigts sur le bras de la jeune femme puis déposa un baiser sur son épaule, sentant son souffle sur sa joue.
- Mais je serais bien n'importe où, tant que j'y suis avec toi.
Passant soudain du sérieux à la plaisanterie, il ajouta d'un ton joyeux :
- Dis moi, aimes-tu toujours les défis ?
Il s'était redressé sur le coude et la contemplait avec un air amusé et taquin, comme s'il allait faire une bonne blague. Mais tous deux savaient bien ce qui se cachait derrière ces paroles. C'était une habitude si ancrée entre eux qu'il n'y avait même pas besoin d'en dire plus. Elle s'était imposée dès le début de leur relation, dès leur rencontre quand on avait vanté à Racine la folle imagination de la marquise de Listenois. Et il s'était rendu compte qu'on ne lui avait pas menti. Il adorait la regarder conter et il savait bien qu'elle ne pouvait pas lui refuser ce petit plaisir.
- Emmène nous loin de cet hiver enneigé, dans des contrées chaudes et luxuriantes... Et comme cela est bien trop facile pour toi, le fil conducteur de ton histoire devra être... Hum... Le mot « chat ».
Il haussa les sourcils pour voir sa réaction et laissa échapper un rire heureux.
- Je n'aurais aucune pitié si tu ne parviens pas à remplir ces conditions, ajouta-t-il d'un faussement sévère en faisant mine de se détacher d'elle.


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MessageSujet: Re: « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure »   « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure » Icon_minitime07.12.12 19:36

Christine avait maintes fois imaginé quelle scène découlerait de la publication de ce pamphlet. Elle était alors si furieuse que même avec toute son imagination, elle en était restée aux cris et à la colère, à la dispute déclinée sous toutes ses formes, sans songer un seul instant à une autre possibilité. Et pourtant, là, dans les bras de Racine, il sembla soudain à la jeune femme que les choses n’auraient su se passer autrement, qu’ils étaient tous deux exactement là où ils devaient se trouver, et que toute autre fin à ces retrouvailles - certes, agitées, mais retrouvailles tout de même - eut été d’une absurdité sans nom. Tout était comme apaisé, brusquement, et il lui parut qu’elle ne s’était sentie si bien depuis terriblement longtemps. Alors comment aurait-il pu en être autrement ? La vie ne pouvait lui refuser ce court moment, ce sursaut de légèreté quand tout le reste menaçait de s’écrouler. Cet instant là, aux yeux de Christine, était dans l’ordre des choses et il lui sembla soudain important, urgent même d’en profiter pleinement. Elle savait ne savait que trop qu’il ne serait que de courte durée, que bientôt il faudrait revenir sur terre, et faire face aux évènements à venir qu’elle redoutait un peu plus chaque jour. C’est pourquoi lorsqu’elle avait levé les yeux sur Racine, ceux-ci plus que sa voix le suppliaient presque de rester, de ne pas mettre un terme ici à ces moments précieux et trop rares.

« Tant que tu voudras de moi, répondit le dramaturge, attirant sur les lèvres de la marquise un sourire ravi.
- Alors il se pourrait que tu restes longtemps... »
Que n’aurait-elle pas donné pour que ce fut vrai ! Se serrant un peu plus contre lui, elle enfouit sa tête au creux de son coup, et ne retint pas un frisson lorsque les lèvres de Racine effleurèrent sa peau. Tout ce qui s’était passé avant cette minute, son entrée furibonde, leur échange acerbe, Christine les avait oubliés et rien n’était plus important, exceptées les mains de son amant qui défaisaient un à un les rubans de sa robe, comme elles l’avaient déjà fait d'innombrables fois déjà. L’espace d’un moment, ce fut comme si les derniers mois ne s’étaient pas écoulés, effaçant avec eux leur dernière entrevue à l’hôtel de Bourgogne, ranimant comme s’ils s’étaient quittés la veille un feu qui ne s’était jamais totalement éteint. Un feu auquel Christine céda avec ferveur, sans retenue, trop heureuse de redécouvrir ce corps qu’elle connaissait par coeur. Un instant, Racine s’interrompit, poussé par elle ne savait quelle crainte dont elle lu l’éclat dans ses yeux. Elle plongea dans ceux-ci un regard ardent, et l’embrassa à nouveau.

Aussitôt, les dernières barrières tombèrent. Christine se laissa porter jusqu’au lit, où les amants s’aimèrent avec toute la passion dont deux êtres trop passionnés étaient capables.

La marquise s’était à nouveau blottie contre Racine, jouant à tracer sur bout des doigts quelques formes indéfinies sur son torse. Un silence s’était installé sur la chambre, mais un silence doux, plein de tendresse ; un silence que pour rien au monde elle n’aurait brisé. Il y avait longtemps, bien longtemps qu’elle ne s’était sentie si sereine. Jean avait sur elle, déjà lors de leur première aventure, cette vertu apaisante sur elle dont elle ignorait la raison mais à laquelle elle ne pouvait aspirer autrement. A dire vrai, rares étaient les moments où la jeune femme à l’esprit fragile se sentait si bien que dans les bras du dramaturge. Sans doute était-ce pour cela qu’il n’avait jamais rien su des troubles qui rôdaient autour d’elle, revenus la hanter dès leur rupture, et qui ne laissaient pour toute marque visible que ces traces sur ses bras dont elle ne soufflait jamais mot. Tout ce temps où ils avaient été ensemble, c’était aussi cela qu’elle cherchait auprès de lui, cette sensation de calme, parmi les milliers d’autres raisons pour lesquelles elle l’avait aimé. Pour lesquelles elle l’aimait toujours, sans nul doute, mais Christine aurait été bien incapable de démêler les noeuds inextricables de ses sentiments, et ne voulait pas s’en préoccuper, maintenant, alors que rien ne semblait pouvoir venir troubler son bonheur. Racine était là, la serrait contre lui, et ce simple fait lui suffisait.

Ce fut lui qui reprit la parole, alors que la marquise se laissaient doucement bercer par sa respiration, en témoignaient ses paupières closes, et le sourire serein qui s’était esquissé sur ses lèvres.
« Ne trouves-tu pas que nous sommes comme dans un temps parallèle ? souffla le dramaturge. Comme si le monde continuait de s'écouler sans nous, que nous nous en étions échappé, échappant au destin et à ses exigences ? »
Christine leva lentement les yeux vers lui. Elle ne voulait penser ni au destin ni au reste du monde, qui lui apparaissaient tous deux terriblement hostiles face à havre dans lequel ils s’étaient réfugiés ensemble.
« Je ne sais pas où non sommes, répondit-elle alors qu’il posait ses lèvre sur son épaule, mais je pourrais y rester indéfiniment. Le monde, qu’il s’écroule ou non, me paraît bien... fade à côté. »
Elle n’avait pas prononcé le mot «sombre» ne souhaitant pas se rappeler de ce qui l’attendait dès qu’ils quitteraient cette pièce.
« Mais je serais bien n’importe où, tant que j’y suis avec toi, poursuivit Racine avant de se redresser, tirant une moue mutine à la marquise. Dis-moi, aimes-tu toujours les défis ? »
Les prunelles bleues de la jeune femme s’illuminèrent soudain à ces derniers mots. Elle n’avait pas oublié leurs jeux, ces histoires qui les entraînaient chaque fois dans un monde différent, sur une simple phrase, un simple mot parfois. Ils en avaient fait un rituel, un moment qui n’appartenait qu’à eux et auquel jamais ils ne faisaient défaut. Christine n’avait jamais conté tant d’histoires que dans les bras de Racine et à l’idée d’en ajouter une de plus à la longue liste, un sourire joyeux lui échappa.
« Je crois que tu connais la réponse à cette question, lança-t-elle, espiègle, en guise de réponse.
- Emmène nous loin de cet hiver enneigé, dans des contrées chaudes et luxuriantes... Et comme cela est bien trop facile pour toi, le fil conducteur de ton histoire devra être... Hum... Le mot « chat ». »
La marquise haussa un sourcil d’abord perplexe, puis posa sur lui un regard plein de défi.
« Je sens le poète en toi fort inspiré, fit-elle.
- Je n’aurais aucune pitié si tu ne parviens pas à remplir ces conditions, la prévint le dramaturge s’éloignant légèrement.
- Si je n’y parviens pas ? Me sous-estimerais-tu, Jean ? répliqua-t-elle, faussement vexée. Très bien, tu l’auras voulu ! »
Là-dessus, elle se retourna et, allongée sur le dos, mains sous sa tête, elle observa un instant le plafond, songeuse. Il y eut quelques secondes de silence, pas plus, et lorsqu’elle posa à nouveau les yeux sur le jeune homme, ceux-ci semblaient déjà observer de curieux et nouveaux paysages. Et sans plus attendre, elle commença à narrer, la voix douce et assurée, comme si elle ne faisait que raconter une histoire déjà bien connue.

« Il était une fois dans la brûlante Egypte, un jeune garçon du nom de Tahar. Âgé de dix ans, il vivait dans un petit village, baigné de soleil et, de toutes parts, par le Nil, fleuve sauvage et imprévisible qui était pour tous les habitants de cette île le seul horizon connu. Rares étaient ceux à avoir tenté de la quitter, et il ne s’y installait que les navigateurs ayant fait naufrage non loin. On appelait cette île... l'Île aux chats, car il se trouvait en son centre une sorte d’oasis dont ces derniers étaient les seuls habitants depuis bien longtemps. Ces chats restaient un véritables mystère aux yeux des hommes, car il en apparaissaient souvent de nouveaux alors que d’autres disparaissaient sans laisser de traces. Certains racontaient que les femelles donnaient le jour loin des regards humains, et que les nouveaux félins n’étaient que les chatons ayant grandi, venus pour remplacer les anciens qui allaient mourir dans le Nil. D’autres, les plus vieux, prétendaient que les chats étaient les seuls à savoir comment sortir de l’île et gagner les autres rives du fleuve sans s’exposer à ses dangereuses furies. Mais le temps passait, si bien qu’il ne se trouva un jour plus qu’un seul vieillard capable de raconter cette histoire...
« Cet homme, c’était Emheb, le voisin de la famille de Tahar, et le petit garçon allait souvent lui rendre visite. Un jour, alors qu’il se rendait chez lui, Tahar se trouva face à un chat. Il avait le pelage sombre, et les yeux d’un bleu très clair, dans lesquels Tahar crut lire de la tristesse. Ils s’observèrent un moment puis le chat se leva et se dirigea vers la maison d’Emheb. Le garçon, inquiet, courut à sa suite et lorsqu’il entra chez le vieillard, il trouva celui-ci allongé dans son lit. Ses yeux verts étaient encore ouverts mais lorsque Tahar s’approcha, il comprit qu’il était mort. A côté de la dépouille du vieil homme, le chat s’était assis et à nouveau, il observait l’enfant.
« ‘Ne sois pas triste, Tahar’ dit soudain le chat. ‘Il va bien, il est parmi nous maintenant’ Le chat parlait ! Tahar ouvrit de grands yeux et, prenant peur, voulu s’enfuir, mais avant qu’il ait pu atteindre la porte, le chat avait bondit et s’était posté devant lui. ‘Qui...qui es-tu ? Pourquoi parles-tu ? Les chats ne parlent pas !’ demanda l’enfant tout tremblant. ‘Je suis Amasis, je suis le roi de cette île. Je suis venu emmener Emheb... et te demander ton aide, Tahar.’ A ces mots, un miaulement se fit entendre. Tahar se retourna et vit soudain, à la place du cadavre d’Emheb, un chaton au pelage blanc, et aux yeux aussi verts que l’étaient ceux du vieillard. »


Christine marqua une pause. Ses yeux qui, tour à tour, avaient emprunté la peur ou le mystère de ses héros se posèrent sur Racine. Les traits mobiles, elle reprit, et de la voix d’Amasis, conta l’histoire d’une île auparavant reliée aux deux rives du Nil par deux ponts en bois, sur lesquels avaient été sculptés les silhouettes de chats. Les hommes de cette île ayant offensé les dieux, ceux-ci leur jetèrent une terrible malédiction : les ponts furent détruits et le fleuve rendu impitoyable, les condamnant à demeurer sur l’île et à y errer sans fin, même après leur mort. En effet, lorsque les premiers d’entre eux moururent, on les vit se transformer un chatons. Effrayés par l’eau, les félins renfermant les âmes des hommes ne purent s’échapper de l’île et se rassemblèrent en son centre pour y vivre leurs neuf longues vies. Ça n’est qu’à la fin de ces neuf vies qu’enfin, ils disparaissaient, abandonnant leur neuvième peau aux flots un instant apaisés du Nil. Et il en était ainsi depuis des années. Chaque fois que l’un des descendants de ces hommes-là mourrait, commençait une première vie de chat, comme venait tout juste de le faire Emheb sous les yeux de Tahar.

« ‘Il faut que tu nous sauves, Tahar. Emheb était le dernier homme à connaître notre histoire. Si tu refuses, alors nous tomberons dans l’oubli et non seulement la malédiction ne pourra jamais être levé, mais en plus, même ceux qui ne descendent pas des premiers habitants de l’île ne pourront la quitter.’ continuait Christine, la voix voilée. Tahar, impressionné, accepta de suivre Amasis. Ils quittèrent le village et s’enfoncèrent dans l’île jusqu’à l’oasis. Il se trouvait là des dizaines de chats. Tous avaient dans les yeux quelque chose de terriblement humain qui effraya beaucoup Tahar. Malgré tout, il avança, gagna le centre de l’oasis avec Amasis qui grimpa sur une pierre. Du regard, il invita Tahar à le suivre. Là, enfermé dans la roche, se trouvait un magnifique diamant. ‘Les hommes l’ont volé aux dieux, il faut le leur rendre pour lever la malédiction. Seul toi peut le faire.’ »

Et la marquise de raconter comment le jeune Tahar se lança dans un périlleux voyage sur le Nil, accompagné d’Emheb, Iset et Paneb, pour ramener le diamant volé à la source du fleuve. Au fil de l’histoire, des aventures, des paroles de ses héros, elle fronçait les sourcils, souriait, ouvrait de grands yeux effrayés ou surpris. Elle décrivit des paysages aquatiques, exotiques, un désert aride et plein de danger. Christine vivait son histoire, adressant de temps à autres un sourire, un regard particulier à son unique auditeur, qu’elle prenait parfois à parti dans son récit. Avec de grands gestes, elle évoqua comment Tahar, après avoir perdu deux de ses compagnons, parvint enfin avec Emheb à la source du Nil où un énorme chat, que tous appelaient Le Chat, l’accueillit, et le remercia. Il avait agit d’un coeur pur, là où bon nombre d’humains se seraient laissés corrompre par le magnifique diamant qu’il ramenait. Elle décrivit à Racine la pierre brillante, l’imposant félin, le souterrain humide, sombre et sinueux que lui montra celui-ci plus loin dans le désert, la surpris de Tahar lorsqu’au bout du tunnel, il se trouvait sous cette même pierre dont Amasis avait extrait le diamant. A nouveau, elle s’interrompit un instant, le regard brillant.

« Alors qu’il faisait quelques pas au dehors, Tahar vit que tous les chats s’étaient rassemblés et semblaient l’attendre. À l’instant où il annonça qu’il avait réussi, les chats formèrent une longue file et pénétrèrent un à un dans le souterrain où ils disparurent. Fermant la marche, Emheb s’arrêta, se tourna vers Tahar et levant une de ses pattes, lui dit : ‘J’ai toujours su que tu y arriverai, Tahar. Tu as sauvé l’île. Retourne chez-toi, retrouve ta famille, puis va dans mon ancienne maison. Tu y trouveras ta récompense.’
A son tour, Emheb disparut. Tahar se sentit triste, mais fit ce qu’il lui avait demandé. Il rentra, retrouva ses parents qui le croyaient disparu, puis gagna la maison d’Emheb. Celle-ci était sombre, mais dans le noir, il distingua deux yeux brillants. Un chaton, aux yeux aussi brun que les siens, se trouvait sur le lit. Il miaula, sauta dans les bras du garçon et dans son regard, et lui dit : ‘Pour te souvenir...’ Ce fut la dernière fois qu’un chat parla sur cette île. Le lendemain, lorsque les habitants de l’île s’éveillèrent, deux ponts sculptés de silhouettes de chats étaient apparu. Chacun de ces chats avaient des yeux de couleurs différentes, que Tahar reconnut. Dès lors, il ne fut plus impossible de quitter le village et l’endroit retrouva sa prospérité première, et les chats devinrent des créatures sacrées. Tahar quant à lui coula des jours heureux. Il eut toujours un chat aux yeux bruns, semblable aux siens, à ses côtés. »


Il y eut un silence dans la chambre. Christine, qui avait plongé son regard dans celui de Racine, sembla presque revenir sur terre. Elle esquissa un sourire et déposa un furtif baiser sur les lèvres du dramaturge.
« Alors, qu’en dis-tu ? Ai-je correctement relevé ton défi ? »
Elle ignorait combien de temps s’était écoulé, se moquait bien d’être attendue quelque part ou d’avoir manqué quelque chose d’important. Elle avait retrouvé le jeune homme et avec lui, ces histoires qui lui avaient tant manquées.
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MessageSujet: Re: « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure »   « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure » Icon_minitime18.12.12 17:23

L'attirance que Racine ressentait pour Christine était assez inexplicable, du moins aux yeux du jeune homme qui avait renoncé à comprendre. Toujours, au fil des mois voire des semaines qui passaient, il se lassait des jeunes femmes avec lesquelles il partageait quelques moments d'intimité. Au début, il lui semblait pourtant qu'elles s'étaient emparées de son cœur et que personne d'autre que celle du moment ne pourrait plus jamais exister à ses yeux. Son visage occupait ses pensées de manière permanente et lorsqu'il écrivait, chaque mot était pour elle comme si ses poèmes ou ses pièces ne pouvaient avoir de la valeur que parce qu'elle les lisait ou les aimait. Mais il finissait invariablement par récupérer son cœur intact et au fur et à mesure que le temps s'enfuyait, son affection diminuait, s'effilochait jusqu'à ce que cette femme ne soit plus qu'un visage parmi les autres. On le disait coureur de jupons, infidèle voire goujat mais Racine les avait toutes aimées ces femmes qu'il avait mises dans son lit, toutes avec autant de passion et toutes, quelque part, avaient autant compté pour lui avant qu'il ne mette fin à leur aventure. Toutes sauf une. Il n'y avait qu'une seule exception à cette règle qui s'était imposée dans la vie de Racine depuis ses jeunes années parisiennes. Elle, c'était Christine de Listenois. Bien sûr, elle était belle, le dramaturge était fou de son visage rond et plein, de ses lèvres roses et douces, de ses yeux d'un bleu profond qui lui donnait l'impression de se noyer à chaque fois qu'il plongeait son regard dans le sien, de sa chevelure blonde comme celle d'un ange mais ce n'était pas vraiment cela qui la rendait particulière aux yeux du jeune homme. Pourtant, jamais il n'avait désiré rompre avec elle, à aucun moment de leur relation, il ne s'était ennuyé ou lassé de devoir la rejoindre. Le dernier jour encore, il s'était précipité jusqu'à sa chambre tant il était heureux à l'idée de la voir et de pouvoir la serrer dans ses bras. Était-ce elle qui était partie avant que tout se termine mal ? Ou était-ce qu'il y avait quelque chose de différent dans ce qu'il avait éprouvé pour elle ?

S'il avait fallu qu'il donne une raison pour expliquer l'amour qu'il avait pour elle, il aurait immédiatement pensé à ces moments de calme absolu où Christine prenait la parole pour les emmener vivre des aventures loin du royaume ou de Paris. Sa voix claire s'élevait et tout disparaissait, toutes les contraintes de leur vie, même la pièce dans laquelle ils se trouvaient. Sous les paupières du dramaturge, naissaient des images de contrées lointaines, d'île en Égypte, isolée par le flot furieux du fleuve Nil, d'habitants à la peau brune vivant sous le poids d'une terrible malédiction, de chats aux yeux brillants et profonds comme les deux prunelles bleues devant lui qui s'élargissaient ou se plissaient suivant les aventures que vivait le jeune Tahar. Mais pour rien au monde Racine n'aurait fermé les yeux. Allongé sur le dos, il fixait Christine qui fronçait les sourcils, se mettait en colère, assénait, avait les larmes aux yeux, souriait ou espérait. Des dizaines de visages passaient sur ses traits, chaque fois pour exprimer encore plus que les mots, comme une véritable comédienne qui était tellement douée qu'on en oubliait qu'elle était comédienne. Racine se laissait bercer par l'histoire, parti pour des contrées exotismes, les yeux brillants, parfois seulement intervenait pour poser des questions ou pour presser Christine pour avoir la suite quand elle laissait un peu de suspens. Quand la jeune femme finit par s'interrompre, il lui sembla qu'ils émergeaient d'un long rêve. De quelque chose de plus réel qu'un rêve.

La bulle dans laquelle ils s'étaient réfugiés avait éclaté mais le réveil n'était pas douloureux, au contraire. Les lambeaux du songe éveillé que Racine avait vécu s'effaçaient, disparaissaient lentement, s'effilochaient avant de disparaître. Mais si les personnages fascinants qu'elle avait créés redevenaient de simples ombres, Christine était toujours là devant lui à le fixer, bel et bien matérielle, incarnation de ses rêves les plus fous. Le retour à la réalité n'était donc pas décevant, même dans la chambre rendue grisâtre à cause de l'absence de soleil, même dans un monde où ils avaient des obligations et des devoirs. Car elle était là et car elle le regardait avec plus de tendresse qu'il n'aurait pu le désirer, avec un sourire qui ne s'adressait qu'à lui et dont il aurait aimé que rien ne puisse l'effacer. Sa présence valait bien tous les rêves que l'on pouvait faire. La jeune femme se pencha pour l'embrasser doucement et s'échappa avant que Racine ne puisse approfondir le baiser, avec la vivacité d'un chat :
- Alors, qu'en dis-tu ? Ai-je correctement relevé ton défi ?
Il leva un sourcil et prit un air faussement sévère en se redressant sur le coude :
- Laisse moi réfléchir..., dit-il d'un ton taquin avant de poursuivre par une question : avions-nous pris un accord sur la récompense que tu pouvais avoir si tu réussissais ?
Il la repoussa légèrement pour qu'elle se laisse tomber sur le lit et ne résista pas à l'envie qui le taraudait, se plaçant au-dessus d'elle pour mieux l'observer, se tenant sur ses coudes pour ne pas laisser le poids de son corps peser sur elle. Elle était si belle, si désirable dans la lumière pourtant imparfaite du jour. Une véritable sorcière qui l'avait enchaîné et dont il ne pouvait se libérer, qui le fascinait de ses histoires fabuleuses, de son imagination débordante. Dont il n'avait aucune désir de s'échapper, au contraire. Tel Merlin dans la forêt de Brocéliande qui s'était laissé vaincre par Viviane, il avait depuis longtemps déposé les armes, depuis leur première rencontre peut-être, quand il avait croisé son regard à la fois doux et impétueux, depuis leur première nuit où elle avait pris la parole, avait inventé des vies fabuleuses, tragiques, tristes, drôles qui parlaient à Racine au plus profond de lui-même. Ce n'était pas même ses armes qu'il avait alors jeté à ses pieds, c'était lui-même, son cœur, son âme, son esprit qu'elle avait tenu en son pouvoir. Et qu'elle avait toujours en partie entre ses mains même si elle l'ignorait sans doute, le condamnant depuis leur rupture à n'être qu'une ombre de lui-même. Et cette sorcière maléfique qui le détournait du monde qui l'attendait et dont il s'était bercé d'illusions en pensant qu'il suffisait pour le satisfaire, elle était là, à sa merci, si pâle et si fine que l'on aurait pu penser qu'elle pouvait se briser à tout instant comme une poupée de porcelaine. Et bien si elle le possédait, pourquoi résister ? Il fondit sur elle, déposa un baiser sur ses lèvres, un long baiser brûlant et passionné pour tenter de lui exprimer ce qu'il ressentait avant de relever la tête et de lui murmurer avec un sourire en coin :
- Tu n'as pas correctement rempli ton défi... Tu as outrepassé toutes mes demandes, tu l'as rendu ridicule de facilité, tu as fait de deux pauvres contraintes une excuse pour nous faire voyager hors du temps... Tout cela n'était pas « correct », c'était extraordinaire.
Il leva la main pour lui caresser la joue, s'émerveillant encore, malgré les heures qui avait passé, de la sentir si proche. Elle était comme lui sur un point. Jamais elle ne se contentait du minimum. Dans ses écrits aussi, il lui fallait connaître l'ivresse des mots, le déchaînement des passions jusqu'à un point de non-retour, dans sa vie même, il voulait de l'exaltation, quitter ce monde terrestre décevant, surpasser les obstacles, s'élever, aller au-delà de ce que les autres avaient imaginé pour lui. Non, écrire ou inventer des histoires étaient un moyen de se détacher de la routine, des contingences d'une existence sans véritable objectif. Rêver, la seule chose qui permettait de s'en échapper et d'être heureux. Rêver avec une personne que l'on aimait, ça n'avait pas de prix.
- Tu ne sais pas comment me décevoir, continuait Racine en déposant des petits baisers sur la joue, le cou et les épaules de Christine, à chaque fois, tu parviens à me surprendre et à me faire t'aimer encore plus... Réfléchissons donc à une récompense digne de ce nom.
Perdant tout sérieux, brusquement, il se mit à la chatouiller, dans un grand éclat de rire et elle se débattit tant et si bien qu'ils firent plusieurs roulé-boulés sur le matelas, se perdant dans les draps, entremêlant leurs jambes et leurs corps, comme deux grands enfants qui se découvraient et avec l'obstination la plus puérile qui soit, voulaient gagner sur l'autre. Racine fut incapable de dire lequel des deux avait vaincu, ils finirent par se calmer et par reposer sur le dos, l'un contre l'autre, se rassurant mutuellement par la chaleur de leur corps, par le rythme éperdu de leurs cœurs qui s'étaient mis à battre un peu plus fort. Le silence, pendant qu'ils reprenaient leur respiration, s'était peu à peu installé mais, comme le précédent, ce n'était pas un de ces silences gênants ou pesants comme Racine en avait tant vécu quand il se retrouvait face à un courtisan sans esprit ou devant un prince dont il voulait se faire le protégé et que celui-ci réservait sa réponse. Bien au contraire, c'était un de ces silences rassurants. Ils n'avaient même pas besoin de se parler. Ce qu'ils partageaient allait bien au-delà de simples mots, aussi beaux et aussi exacts fussent-ils. Leur complicité suffisait.

Dehors, le soir semblait s'installer petit à petit, ce soir trop pressé en hiver, faisant déjà rallonger les ombres et invitant la lune à le rejoindre. Le regard de Racine se promenant sur la pièce la voyait s'assombrir petit à petit puis finit par se poser sur la porte de la chambre qu'ils avaient fermé quelques heures auparavant avant tant de hâte, trop pressés de s'abreuver l'un à l'autre et que personne n'avait cherché à rouvrir. Derrière le monde continuait à tourner sans eux. Il serait bientôt temps de le rejoindre car rien ne pouvait être éternel. Et surtout les moments de plénitude. Mais il se sentait incapable de partir, de se relever et de l'abandonner derrière lui. Pas comme ça, pas sans avoir la certitude que ce n'était pas terminé à jamais. Sans se retourner vers elle, il finit par prendre la parole, de manière d'abord hésitante :
- Je sais bien que c'est toi la conteuse entre nous deux mais j'aimerais te raconter une histoire, une belle histoire qui doit connaître un dénouement heureux. Ce n'est pas une comédie, ce n'est pas une tragédie, juste une petite histoire sans prétention.
Sans vraiment attendre sa réponse, il poursuivit d'un ton plus assuré mais où perçait une note d'espoir qu'il avait du mal à retenir :
- C'était un homme pas forcément très beau ni très intelligent. Il avait connu beaucoup d'échecs dans son existence mais il trouvait un réconfort dans les textes qu'il écrivait. Au début, ce n'était que de simples vers, quelques alexandrins qu'il déclamait dans des assemblées où on daignait parfois l'écouter puis les sonnets sont devenus tirades, les tirades sont devenues dialogues et scènes de théâtre. Et alors on a commencé à poser les yeux non sur cet homme mais sur ce qu'il écrivait. Il aimait à dépeindre les passions qui brûlaient sans trêve dans l'âme de ses personnages, des passions inspirées par les dieux tout puissants et si hautes pour eux qu'ils avaient beau être des héros, des princes ou des reines qu'elles les dévoraient, qu'ils ne savaient ni les combattre ni les vivre. Car ce poète savait de quoi il parlait, lui-même avait été la victime d'une flèche de ce Cupidon parfois rieur parfois cruel et lui aussi, s'était violemment épris de la plus belle femme de la cour du roi, la seule qui l'avait vraiment regardé derrière la paravent de ses écrits et qui l'avait vu tel qu'il était, faible, seul malgré la foule, amoureux. Le poète avait su plaire aux dieux ou alors ils avaient eu pitié de lui et la femme de ses pensées, malgré son haut rang, lui avait accordé quelques faveurs, elle avait créé des récits pour lui, des aventures qui l'émerveillait toujours plus. Les circonstances les amenèrent à se séparer puis à se revoir mais la vie est assez faite de cette succession de hasard, d'un destin qui voulait les écarter l'un de l'autre malgré la volonté du poète. Une guerre se préparait, elle serait faite de malheurs mais aussi de charges héroïques, de gestes magnifiques et le roi voulait que le jeune homme y soit présent pour noter tous les événements pour les générations futures à la manière de ces trouvères du Moyen-Âge qui chantaient les exploits des chevaliers remplis de bravoure et d'honneur. Le poète devait donc partir, quitter la dame de son cœur alors qu'il aurait tout donné pour la garder dans ses bras et la savoir près de lui.
Racine laissa son récit en suspens quelques secondes avant de terminer plus faiblement :
- Je me demande si... Si tu m'attendrais.
Le dramaturge se retourna vers la marquise, plus inquiet, la boule au ventre, ayant peur d'une possible réponse négative et à la vue des yeux plein de larmes de Christine, son cœur rata un battement. Elle pleurait à nouveau et c'était encore de sa faute ! Mais il ne chercha même pas à s'excuser, entièrement redressé sur son séant, il plaida sa cause sans réfléchir, de manière chaotique :
- Je t'en prie, je... Je vais revenir le plus vite possible, je ne te demande rien, juste de pouvoir te revoir à mon retour, aucune promesse, rien et nous pourrions échanger des lettres, juste pour se donner des nouvelles... Je voudrais tellement rester avec toi mais on ne dit pas non à un roi... Je suis certain que le roi me laisserait revenir plus tôt... Je t'en prie, Christine...
Mais elle ne calmait son angoisse par aucune parole, au contraire, les larmes coulaient le long de ses joues et tendrement, Racine se pencha pour les faire disparaître à l'aide de baisers. Elles avaient un goût sucré.
- Le poète, excité d'un désir curieux,
Le jour dit, il la vit arriver en ces lieux,
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
Qui brillaient au travers d'inutiles alarmes,
Belle, sans ornements, dans le simple appareil,
D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
En vain, de son image, il voulut se libérer,
Il aimait jusqu'à ses pleurs qu'il faisait couler.

Les paroles flottèrent un instant entre eux, dans le silence mais Christine ne cessait de sangloter et Racine, empli d'un mauvais pressentiment, sentit son cœur devenir de plus en plus lourd dans sa poitrine.


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MessageSujet: Re: « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure »   « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure » Icon_minitime31.12.12 0:20

Une nouvelle histoire s’achevait. Christine aurai pu conter des heures durant, inventer mille nouveaux rebondissements et reprendre, soudainement, là où l’on pensait les aventures de ses héros terminées. Il y avait toujours une idée, un détail laissé en chemin qui prenait brusquement toute son importance, un nouveau personnage : son imagination ne souffrait aucun obstacle, aucune limite et lorsqu’elle racontait, rien ne semblait pouvoir la tirer de ces longs rêves éveillés qu’elle vivait, et faisait vivre, sinon elle, au moment où elle en décidait ainsi, à la fin de l’histoire. C’est un monde entier qu’il y avait dans les mots de Christine, un monde sur lequel elle avait tout pouvoir, qu’elle pouvait moduler à sa guise puis effacer, avant de tout recommencer au récit suivant. Dans ce monde là, elle avait le contrôle qui lui échappait dans l’autre, le vrai, celui qui attendait derrière la porte de la chambre qu’ils avaient refermée bien des heures plus tôt. Dans ce monde-là, Christine ne mentait pas : elle racontait. Et si les différences étaient minces, parfois, entre ce qu’elle disait dans ces moments-là ou dans les autres, il en restait une, fondamentale : dans ce monde, elle faisait ce qu’elle voulait. Personne ne pouvait la traiter de menteuse pour les histoires qu’elle racontait, ou la penser folle pour l’avoir vue passer du rire aux larmes sans crier gare. Car tous ces contes n’étaient que la jolie facette de son esprit troublé. L’imagination de la marquise n’était pas seulement débordante, elle était surtout dévorante, littéralement, en l’entraînait souvent bien plus loin qu’elle ne le souhaitait, parfois à des moments où ça n’était pas des histoires que l’on attendait d’elle, parfois pour lui faire voir des choses qui n’étaient pas ou plus. Ce que l’on osait appeler un don n’était qu’une conséquence moins laide, souvent merveilleuse de ses démons, à laquelle elle se raccrochait désespérément et qui de fait, avait elle-même, à son tour, d’autres conséquences. Des mensonges éhontés, parfois éventés et de toutes sortes. Mais qu’étaient-ils, sinon d’autres histoires, qu’elle aurait très bien pu raconter, là, dans les bras de Racine ?

Christine vivait en partie au travers de ses histoires, si bien qu’elle répugnait parfois à en sortir pour affronter l’autre monde, le vrai. Mais pas cette fois. Car lorsqu’elle quitta les rives brûlantes de l’ancienne Egypte, elle se trouva là, dans cette chambre, et croisa le regard du jeune homme, ces yeux bruns qui lui tirèrent un sourire et à eux-deux, valaient toutes les histoires qu’elle pouvait raconter. Un instant, elle songea qu’elle l’aimait, de toute son âme, et qu’elle voulait qu’il le sache, qu’il le fallait à tout prix. Elle s’apprêtait même à le lui dire mais soudain, elle se souvint de ce qui l’attendait, dehors, loin à l’Est. Alors elle su tut, et étouffa dans un baiser furtif les mots qui naissaient déjà sur ses lèvres.
« Laisse moi réfléchir..., dit-il après qu’elle se fût contentée de lui demander ce qu’il pensait de la façon dont elle avait relevé son défi. Avions-nous pris un accord sur la récompense que tu pouvais avoir si tu réussissais ? »
Elle n’eut pas le temps de répondre : doucement, il la poussa en arrière et se plaça au-dessus d’elle, tirant un sourire mutin à la marquise. Un court silence s’installa. Ils s'observèrent tous les deux, comme s’ils ne connaissaient pas déjà leurs visages, leurs regards par coeur. Christine connaissait si bien le visage de Racine qu’elle aurait pu, les yeux fermés, le retracer dans les moindres détails. Elle ne l’avait jamais oublié, quoi qu’elle ait bien voulu en dire. Il n’était pas de ceux pour lesquels s’emballaient parfois son coeur trop changeant, lorsqu’elle perdait pied. Non, elle l’aimait. Christine, qui n’avait jamais fait confiance à ce qu’elle ressentait, fut presque surprise de la force avec laquelle s’imposait une telle pensée et à nouveau, elle eut envie de le lui dire, faisant fi de tout ce qui l’avait déjà retenue.
« Jean, je... commença-t-elle tout bas. »
Mais ce murmure, il ne dut pas l’entendre, car le jeune homme l’embrassa soudain, longuement, baiser qu’elle lui rendit avec autant de passion que lui.

« Tu n'as pas correctement rempli ton défi... Tu as outrepassé toutes mes demandes, murmura-t-il, tu l'as rendu ridicule de facilité, tu as fait de deux pauvres contraintes une excuse pour nous faire voyager hors du temps... Tout cela n'était pas « correct », c'était extraordinaire. »
Un sourire ravi étira les lèvres de la marquise, qui serra doucement dans sa main celle qu’il avait un instant laissé errer sur sa joue rosie par les baisers dont il la couvrait. Elle aimait savoir ses histoires appréciées, mais il n’y avait rien pour elle comme d’avoir réussi à relever l’un de ses défis.
« Tu ne sais pas comment me décevoir, à chaque fois, tu parviens à me surprendre et à me faire t'aimer encore plus... Réfléchissons donc à une récompense digne de ce nom. »
Elle allait prétendre à la récompense en question quand brusquement, il fondit sur elle et se mit à la chatouiller. D’abord interdite, elle éclata rapidement de rire, en se débattant comme le pouvait pour tenter de reprendre le dessus. Elle y réussit tant bien que mal, avant d’être à nouveau vaincue, et le manège recommença. Ils s’abîmèrent joyeusement dans les draps, faisant fi des voix qui s’interrogeaient dans la pièce attenante. La réalité commençait derrière cette porte, et même lorsqu’ils retombèrent sous le matelas, essoufflés, de grands sourires aux lèvres, ils n’avaient pas envie d’y prêter attention. Ils ne voulaient pas que tout s’arrête.
Christine, le souffle court, glissa un regard à la dérobée sur Racine, qu’elle trouva soudain bien pensif. Mutine, elle se retourna et, allongée sur le ventre, déposa un baiser sur son épaule.
« Je sais bien que c'est toi la conteuse entre nous deux, dit-il soudain, mais j'aimerais te raconter une histoire, une belle histoire qui doit connaître un dénouement heureux. Ce n'est pas une comédie, ce n'est pas une tragédie, juste une petite histoire sans prétention.
- Raconte-moi, souffla-t-elle en appuyant sa tête sur ses bras croisés. »

Elle l’écouta d’abord avec le sourire, raconter l’histoire de ce jeune poète qu’elle reconnut aisément, le regard pétillant à l’imaginer déclamer aux quatre vents. Elle imagina facilement les vers et les répliques, dont elle avait retenu sans doute bien plus qu’il ne le pensait. Elle suivit d’abord d’une oreille amusée les méfaits du dieu Amour mais à mesure que le récit avançait, elle sentit son coeur se serrer. Petit à petit, elle ferma les yeux et dissimula son visage au creux de ses bras, afin qu’il ne vît pas son regard plus brillant qu’il ne l’aurait fallu. Elle devina avant la fin où il voulait en venir. L’honneur qu’avait fait le roi à son dramaturge lors de la fête du Nouvel An n’était pas passé inaperçu, mais bien qu’elle tressaillît à l’idée de le savoir sur les champs de bataille, ça n’est pas exactement cela qui la força à nouveau à retenir ses larmes.
« Je me demande si... Si tu m’attendrais, fit-il enfin, plus faiblement. »
Christine se mordit doucement la lèvre, avant de lever vers lui ses grandes prunelles trop brillantes. Dieu qu’elle aurait voulu oublier cette guerre, qui l’arrachait à ce Versailles qu’elle avait appris à faire sien, à ses fonctions auprès du roi, et maintenant, à cet homme qu’elle aimait, et qui plaidait vainement une cause à laquelle elle était déjà pourtant toute acquise.
« Je t'en prie, je... Je vais revenir le plus vite possible, je ne te demande rien, juste de pouvoir te revoir à mon retour, aucune promesse, rien et nous pourrions échanger des lettres, juste pour se donner des nouvelles... Je voudrais tellement rester avec toi mais on ne dit pas non à un roi... Je suis certain que le roi me laisserait revenir plus tôt... Je t'en prie, Christine... »
La marquise savait que ce moment viendrait, qu’elle aurait dû ne pas l’oublier. Mais les mots qu’elle se devait de prononcer restaient coincés dans sa gorge et pour toute réponse, elle secoua faiblement la tête, dans un signe négatif. Elle aurait voulu disparaître sous les couvertures et cacher les larmes qu’elle ne pouvait plus retenir mais à nouveau il l’embrassa, ses lèvres, ses joues, et lui souffla à nouveau à l’oreille :
« Le poète, excité d'un désir curieux,
Le jour dit, il la vit arriver en ces lieux,
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
Qui brillaient au travers d'inutiles alarmes,
Belle, sans ornements, dans le simple appareil,
D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
En vain, de son image, il voulut se libérer,
Il aimait jusqu'à ses pleurs qu'il faisait couler. »


L’espace d’un instant, son regard resta plongé dans celui de Racine. Elle demeura ainsi de longues secondes, tandis que les derniers vers semblaient encore résonner autour d’eux. Soudain, elle plaqua une main devant sa bouche pour étouffer un sanglot et se redressa à son tour, à genoux sur le matelas face à lui. Elle saisit doucement son visage , l’embrassa douloureusement, et entre deux sanglots, parvint enfin à murmurer :
« Je t’aurais attendu Jean... Si je l’avais pu, je t’aurais attendu, mais... »
Elle baissa brusquement les yeux. Finalement, même dans cette chambre qui lui semblait quelques minutes plus tôt un véritable havre de paix, le reste du monde les rattrapait. Sans même s’en rendre compte, elle s’était mise à se tordre les mains, et ne s’interrompit pas lorsqu’elle se laissa à nouveau tomber sur le matelas.
« Mais je serai partie avant toi, acheva-t-elle faiblement. »
Elle ferma les yeux un instant pour essayer de contenir les larmes qui lui échappaient. Ces pleurs, incontrôlables, elle savait bien de quoi est-ce qu’ils étaient le signe mais elle s’y refusait, comme elle se refusait à donner à Racine les explication qu’il attendait sûrement.
« Je vais me marier, souffla-t-elle pourtant avant de rouvrir les yeux. »
Elle posa sur lui un regard qui trahissait tout ce qu’elle pensait de ce mariage, toute sa détresse et une tristesse alarmante que le jeune homme ne pouvait totalement comprendre.
« Mon frère m’a fiancée au... à Philippe de Lorraine, poursuivit-elle entre ses pleurs. Nous partons pour Nancy sous peu. »
On l’avait priée de se tenir prête, la date du départ restant incertaine mais imminente. Bientôt, il faudrait que ses malles soient prêtes. Cette simple idée suffit à lui tirer un nouveau sanglot, qu’elle étouffa en s’entaillant l’intérieur de la joue. Lentement, Christine se tourna vers Racine.
« Je ne veux pas partir, Jean, hoqueta-t-elle, j’ai toujours haï les... la Lorraine. Ils m’ont pris un frère il y a longtemps. Ils l'ont tué et... Elle frissonna. Et mon frère sera de leur côté. »

Elle n’avait toujours pas encaissé ce coup-là. Le goût amer de la trahison ne l’avait pas quittée depuis que Claude lui avait annoncé sa position sur les combats à venir, lui qui avait toujours suivi leur père dans ses sorties contre le duc de Lorraine. Mais les choix de son aîné n’étaient pas ce qui lui tirait toutes ces larmes qu’elle ne parvenait à arrêter. À nouveau, elle leva les yeux vers le dramaturge.
« Quelle que soit l’issue de la guerre, quand tu reviendras ici, je serai loin, souffla-t-elle péniblement. Mais Jean, je veux que tu saches... »
Elle hésita, alors que lui revenaient ces mots qu’elle n’avait toujours pas prononcés. Elle l’aimait, réellement, même là alors qu’une crise rôdait. Une fois encore, elle voulut le lui dire mais croisa ses deux yeux bruns et se ravisa. Elle partait. À quoi bon ajouter cela à la douleur, alors qu’ils ne se reverraient sans doute jamais, ou alors dans bien longtemps ?
« ... que je t’aurais attendu, lâcha-t-elle enfin tout bas. Ton histoire méritait un dénouement heureux. »
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MessageSujet: Re: « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure »   « Plus l'offenseur m'est cher, plus je ressens l'injure » Icon_minitime02.01.13 3:30

Le charme s'était rompu. Il aurait fallu être fou pour penser qu'ils auraient droit à plus d'une journée hors de tout. On leur avait offert ce répit, ce moment pour tous les deux, pour effacer le passé désagréable qu'ils partageaient, pour s'aimer simplement, comme si la passion qui brûlait en Racine avait besoin de s'apaiser auprès de cet ange qui le tenait en son pouvoir. Mais ce n'était pas assez d'avoir goûté à la plénitude pendant quelques heures. Le jeune homme avait voulu que ça dure, malgré leur séparation à venir, il avait souhaité être plus pour elle qu'un amant d'un court instant qu'on leur avait accordé dans une grande mansuétude. C'était sa faute si les ombres qui s'étiraient désormais dans la chambre devenaient de plus en plus visibles, recouvraient les objets, les écrits, les corps, témoignage du temps inexorable qui fuyait, les plaçant devant leurs responsabilités et leurs désirs frustrés. Mais si les dieux avaient voulu les rassembler cette journée-là, ils avaient sous-estimé la force de la flamme qui s'élevait dans le cœur du dramaturge, pourtant si peu habitué à connaître les affres des amours de ses héros des planches du théâtre. A l'instar d'un Oreste ou d'un Pyrrhus, la femme qu'il aimait restait comme insaisissable. Il avait tout déposé devant elle et pourtant, elle détournait le regard, reculait devant lui. Et aucune parole, même sa plaidoirie désespérée, même ses vers improvisés pour elle qui les chérissait tant, ne semblait pouvoir calmer les sanglots de Christine. Et si Racine avait pu bénir les circonstances de ses retrouvailles avec la jeune femme, ces dieux moqueurs qui leur avaient donné cette chance, il les maudit d'avoir pu penser que sa passion pouvait se calmer. Au contraire, il lui semblait que l'après-midi passé avec elle n'avait fait que raffermir sa certitude. Cette conviction devenue inébranlable qu'il la désirait auprès de lui. Qu'il voulait qu'on lui annonce qu'elle était là quand il entrait à l'hôtel de Bourgogne, qu'elle lui raconte encore milles et une histoires toujours plus merveilleuses et qu'il puisse assister à son réveil en la tenant dans ses bras. Comment cela pouvait-il seulement s'effacer ? Des heures n'y suffiraient pas. Une vie entière y parviendrait-elle seulement ?

Dès qu'il avait vu les larmes de Christine, il avait compris que son souhait ne pourrait pas se réaliser. Que quelque chose clochait. Il n'avait pu s'empêcher d'insister, comme si cela pouvait changer la situation mais pour toute réplique, elle se redressa pour lui faire face et l'embrassa avec une certaine avidité, de celle que l'on a lorsque l'on sait que l'on va devoir se quitter. Racine la serra tendrement contre lui mais un sentiment d'angoisse s'était emparé de lui. Et il lui sembla que tout s'écroula quand elle prononça ces quelques mots :
- Je t’aurais attendu Jean... Si je l’avais pu, je t’aurais attendu, mais..
Ce n'était qu'un souffle, un murmure et pourtant, Racine crut qu'elle avait hurlé. Il se détacha d'elle pour l'observer plus en détail et rechercher son regard. Elle avait baissé les yeux et se tordait les mains comme si elle ne savait comment lui expliquer son refus.
- Mais ? La pressa-t-il.
Il aurait voulu que sa voix reste ferme et forte mais elle avait une tonalité suppliante qu'il haïssait. Il y avait cette douleur qu'il ressentait lui-même bien sûr mais c'était surtout de voir la détresse apparente de Christine et devant laquelle il se sentait impuissant qui était insupportable. Il aurait du pouvoir la soulager, lui apporter du réconfort, il l'aurait souhaité, mais il restait là, les bras ballants, incapable même d'un geste envers la jeune femme, qui se laissa retomber sur le matelas.
- Mais je serai partie avant toi.
Jean fronça les sourcils et secoua la tête, sans comprendre. Que voulait-elle dire par là ? Où devait-elle aller?Pourquoi serait-elle envoyée sur le front alors que la cour demeurait à Versailles ? Peut-être aurait-il mieux valu pour lui de ne pas entendre la suite car la raison donnée par Christine lui brisa le cœur :
- Je vais me marier.
- Non, ne put-il que répondre en fermant les yeux.
Non et non, il refusait cette idée. Comme si cela allait changer quelque chose. Quand il rouvrit les paupières, elle l'observait. Les larmes brouillaient encore ses grands yeux bleus avant de couler sur ses joues. Il comprit qu'elle ne désirait en rien ce mariage, qu'il lui avait été imposé. De toute façon, qu'avait-on à faire de l'avis de la future épousée dans la noblesse ? Le résultat restait le même : un autre homme passerait un anneau autour du doigt de Christine, aurait le droit de partager sa couche et sa vie avec elle, peut-être même aurait-il des enfants d'elle, peut-être lui offrirait-elle des histoires. Il étouffa et dut se redresser pour mieux respirer. Mais impitoyablement, la marquise continuait :
- Mon frère m’a fiancée au... à Philippe de Lorraine. Nous partons pour Nancy sous peu.
Elle serait dans le camp ennemi... Elle échapperait à ses regards, il ne la croiserait plus à Versailles... ! Tout n'était que suite de mauvaises nouvelles. Toujours en silence, incapable de parler, il leva une main pour la passer sur son visage grave.
- Je ne veux pas partir, Jean, j’ai toujours haï les... la Lorraine. Ils m’ont pris un frère il y a longtemps. Ils l'ont tué et... Et mon frère sera de leur côté.
Racine ignorait totalement à quoi elle faisait allusion. Ils avaient toujours évité le passé quand ils étaient ensemble, préférant se concentrer sur le présent et surtout sur leurs rêves communs. Mais cette confidence à demi-mot fit prendre conscience à Racine à quel point il était égoïste. Il aurait pu être soulagé de savoir qu'elle n'aimait pas son futur époux, un de ces favoris de Monsieur, mais cela n'occasionnait pour elle que plus de souffrance. Combien de sacrifices avait-elle du faire pour obéir à la volonté de ceux qui voulaient ce mariage, son frère aîné en tête ? Et lui ne faisait que remuer le couteau dans la plaie. La voulait-elle vraiment malheureuse ? Non bien sûr. Alors, il lui fallait prendre sur lui, garder la tête haute malgré l'amertume qui lui serrait la gorge. Ne pas rendre la séparation plus difficile qu'elle ne l'était. Pourtant... Il ignorait s'il la reverrait un jour et cette pensée lui était insupportable.
- Quelle que soit l’issue de la guerre, quand tu reviendras ici, je serai loin, souffla la jeune femme en le fixant dans les yeux, mais Jean, je veux que tu saches...
Doucement, il s'approcha d'elle, redoutant les paroles qui allaient suivre, qui allaient sceller leur relation. Mais il ne quitta pas des yeux les iris bleus de Christine.
- Que je t'aurais attendu, ton histoire méritait un dénouement heureux.
Son cœur tressaillit comme s'il voulait prouver qu'il était toujours en vie malgré tout ce qu'il venait d'apprendre. Jean le détesta de pouvoir éprouver des sentiments aussi forts. Comme les personnages de ses pièces, il n'était pas un héros capable de les vivre. A quoi bon nous donner l'amour si c'est pour nous imposer des obstacles en retour ? Quoi que les auteurs de romans pouvaient écrire, on ne pouvait pas tout surmonter. Certainement pas des alliances politiques et matrimoniales décidées par d'autres. Racine était de nouveau près de la jeune femme blonde, la surplombant. Elle continuait à pleurer et d'un geste tendre, il effaça ses larmes avant de prononcer d'un ton attristé :
- Hélas, la réalité n'est pas un conte. Les histoires ne finissent pas toujours bien. Au moins... On l'aura vécu.
Maigre consolation, Racine en avant conscience. Il attira Christine vers lui pour la serrer dans ses bras, espérant calmer son chagrin. Il savoura pleinement cet instant, sachant que c'était sans doute la dernière fois qu'il pourrait le faire. Il nota tous les détails de sa peau douce, la chaleur de son corps, les traits de son visage pour ne jamais oublier. Aussi quand on frappa à la porte, il sursauta violemment. La voix d'une domestique qui n'osait visiblement pas entrer se fit entendre derrière la paroi :
- Mademoiselle ? Je suis navrée de vous déranger mais il est l'heure de vous préparer pour vous rendre à Versailles.
- Nous allons sortir, répondit Racine d'une voix plus forte.
Il se détacha de la jeune femme et leva sa paume pour caresser sa joue. Dernière tendresse d'un amant fou d'amour mais contraint de quitter celle qu'il aimait.
- Je t'en prie, ne pleure plus. Où que tu sois, si tu es malheureuse, pense à cet instant, pense à tes histoires merveilleuses, pars pour l'Orient ou pour l’Égypte avec Tahar, avec moi. Rends ta réalité plus belle, écris, rêve, c'est la seule liberté que nous ayons.
Il se pencha vers elle et déposa ses lèvres sur les siennes, juste pour garder son goût. Celles de Christine étaient sucrées mais avaient conservé leur douceur. Puis à contrecœur, il se leva et rassembla ses quelques vêtements pour se rhabiller, ce qu'il fit rapidement, ayant peur d'une hésitation le fasse changer d'avis. La place de la jeune femme était dans ses bras... Il buta contre le papier froissé sur lequel on avait imprimé le pamphlet et il le ramassa avec un petit sourire. Dire que c'était cela qui leur avait permis de se rapprocher et de prendre conscience de leur amour réciproque. D'un geste large, il le jeta dans la cheminée. Il brûlerait quand les servantes viendraient allumer le feu. Il était déjà oublié. La seule image qu'il voulait garder de Christine, c'était celle où, les yeux brillants, elle avait prononcé ses vers et répondu à son baiser. Pendant tout le temps où il s'était habillé, il avait évité son regard. Il avait honte de la laisser ainsi. Il avait plus que honte, il se détestait. Arrivé près de la porte, il se retourna néanmoins. Elle était toujours là, dans le lit où ils avaient partagé de si agréables moments, seule, décoiffée, les joues mouillées. Si belle et si pure. Pris d'une impulsion, Racine ne chercha même pas à résister. En deux pas, il fut au bord du matelas et la pressa contre lui pour partager un ultime baiser brûlant, passionné qui dura longtemps. Pas assez néanmoins car il fallut se séparer.
- Jamais, je ne pourrais t'oublier. Jamais, jura-t-il d'une voix ardente avant de se relever.

Cette fois-ci, il partit sans faire volte-face et ferma soigneusement la porte derrière lui. Quel imbécile, il savait pourtant que tout cela n'avait été qu'un rêve ! Un rêve merveilleux certes, mais qui était impossible. Une marquise et un pauvre écrivaillon ? Le monde entier en aurait ri s'il avait su. Sous les yeux étonnés des servantes de Christine – qui n'avaient pas du comprendre grand chose à ce qui s'était passé –, il prit une grande inspiration pour se donner un peu de courage. Il n'était pas un héros, un prince, un roi qui faisait des sacrifices parce que c'est de son rang de faire des sacrifices. Il n'en avait pas l'étoffe. Pourtant souffrait-il plus qu'eux ? Un instant, il songea que ce philosophe grec dont le nom lui échappait était un imbécile : ce n'était pas parce qu'il avait connu le bonheur une fois – et pourtant, il l'avait atteint dans sa plus entière plénitude – qu'il pourrait toujours être heureux en songeant à ce temps-là. Au contraire. Il allait mettre longtemps pour réparer son cœur.

Lorsque Racine sortit des appartements de Christine, la nuit était tombée sur le Trianon et des serviteurs installaient des torches pour éclairer des couloirs vides. Le dramaturge se sentait étrangement vide, vide tout sentiment mais il chancela légèrement avant de quitter la porte devant laquelle il avait tant de fois attendu avec impatience qu'on vienne lui ouvrir. Il ne viendrait plus. Bientôt, les battants dissimuleraient d'autres habitants avec leurs propres secrets et leurs propres douleurs. Leurs amours aussi. Puisant dans une volonté qu'il n'avait pas, Racine se mit en route, toujours un peu sonné, ne se retourna pas et se contenta de saluer d'un signe de tête une dame de la cour de sa connaissance qui rejoignait sa chambre pour se préparer avant le repas du soir. Chaque pas l'éloignait un peu plus de l'endroit où il aurait désiré être mais il continua néanmoins. La tête haute. Un semblant de dignité. Mais quand il sortit enfin du château, certain de ne plus être observé, resté dans l'ombre, il marqua une pause et observa les flocons de neige qui voletaient doucement sous ses yeux, spectacle si calme et si apaisant qu'il lui sembla que la nature elle-même se jouait de lui. Avant qu'il ne puisse faire quoi que ce soit pour empêcher l’inéluctable, il prit conscience de la boule qui s'était formée dans sa gorge et sa vision devint floue. Les larmes commencèrent à couler le long de ses joues, d'abord au rythme de cette neige puis des sanglots se mirent à secouer le jeune homme. Incapable d'avancer, il s'accroupit pour se prendre le visage entre les mains et s'accorda plusieurs minutes pour se calmer. Il resta longtemps ainsi, seul. Et quand ses pleurs se calmèrent enfin, il avait l'esprit plus clair mais était tremblant de froid. Il était plus que temps de rentrer à Paris, la voiture de poste n'attendrait pas. Il se releva et s'éloigna à grands pas. Il se sentait soulagé mais son cœur pesait toujours aussi lourd dans sa poitrine.
- Montez vite, monsieur ! Lui lança le cocher en le voyant arriver en courant, juste au moment où il allait lancer les chevaux. S'il remarqua les yeux rougis de son nouveau passager, il ne fit aucun commentaire.
Racine lui glissa une pièce et obtempéra. A son grand soulagement, il était seul dans la voiture. Il n'aurait pas besoin de retenir son chagrin et de faire bonne impression. Dire que le matin même, il faisait ce même trajet, à l'envers, fou de rage, pour jeter un pamphlet à la figure de Christine. Cette fois-ci, il pleurait de la quitter. Désormais, il s'efforcerait d'oublier. Si c'était possible. Mais que pouvait-il d'autre sinon noyer son désespoir dans l'alcool et – surtout – dans l'écriture ?

- Et bien, avez-vous su qui était l'auteur de ce pamphlet ? Tout Paris ne parle plus que de cela
, lui demanda Ferdinand d'Anglerays quelques jours plus tard, alors qu'il venait partager de manière impromptue, une fois de plus, un petit déjeuner avec son ami dramaturge.
- Laissez-les dire, répliqua Racine sans même lever la tête d'une lettre pour sa sœur qu'il s'efforçait d'écrire malgré les interventions agaçantes du fou du roi.
- Vraiment ? Je vous ai connu plus combatif, ne rêvez-vous pas de retrouver l'auteur ? Insista Ferdinand en lui tendant une tartine, si généreusement couverte de confiture qu'il en coula sur le papier.
- Vous ne croyez pas si bien dire, grommela le jeune homme en lui lançant un regard noir avant d'ajouter d'un ton sombre : rien ne me ferait plus plaisir.

FIN


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