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 Visite exclusive d'un Versailles insolite /Votre guide du jour : Aymeric/

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MessageSujet: Visite exclusive d'un Versailles insolite /Votre guide du jour : Aymeric/   19.05.12 21:19

Spoiler:
 


- Savez-vous qu'un charmant jeune homme est venu me voir pour me demander votre nom il y a quelques jours ?

Éléonore Sobieska, tout en déposant avec soin la tasse de chocolat qu'elle venait terminer de boire, leva les yeux vers la dame de compagnie de la reine qui lui avait glissé cette question au creux de l'oreille avec une mine de conspiratrice et sans parvenir à dissimuler son excitation à l'idée d'une nouvelle intrigue. On avait peu de nouveaux sujets de conversation en cet après-midi pluvieux de décembre dans les appartements de Marie-Thérèse, aussi tout événement, même le plus banal du monde prenait des proportions gigantesques. En temps normal, cela aurait ravi Éléonore d'avoir une rumeur à se mettre sous la dent mais ce genre d'informations qui, certes, la concernait directement mais n'avait aucun intérêt ne la fascinait pas plus que cela. Alors qu'un serviteur venait récupérer la porcelaine dans laquelle elle avait bu, Éléonore fit l'effort d'esquisser un sourire à son interlocutrice, une vieille comtesse à la peau parcheminée avec laquelle elle partageait parfois la table de jeu de la reine. Tout cela était du plus parfait ennui et elle avait hâte de trouver une excuse pour s'échapper. Malheureusement, le temps était trop mauvais pour que l'on puisse songer à se promener dans les jardins et la jeune femme était condamnée à supporter la compagnie de l'entourage de la reine. Elle avait grandi la petite fille qui ne parvenait pas à rester sur sa chaise plus de dix minutes d'affilées ! Oui, maintenant, elle arrivait même à avoir l'air aimable quand on l'obligeait à rester enfermée dans une pièce étouffante (la barbante Marie-Thérèse avait même réussi à être frileuse comme pour la contrarier encore plus) et à écouter la conversation assommante d'une importune. Mais si en apparence, elle avait changé, c'était le même sang qui bouillait dans ses veines et cette même envie de tout envoyer en l'air.

- Ah oui ? Fit-elle mine de s'intéresser tout en cherchant un échappatoire.
- Il est normal que l'on vous prête attention, chère madame Sobieska et ce monsieur est célibataire, je suis sûre que vous avez attiré son regard...
- Et qui est-ce ? Se borna à répondre la jeune femme rousse en soupirant intérieurement et en regrettant que son bon ami de bien meilleure compagnie, l'aumônier de la reine, Jean de Baignes ne fusse pas présent ce jour-là.
- Oh... Un homme particulièrement charmant, vraiment, et très recommandable, un magistrat au parlement de Paris, le marquis de Courtenvaux... Je lui ai proposé de vous présenter et...

Alors que son esprit s'était à vagabonder dès les premiers mots de la comtesse, elle fut brutalement ramenée au présent par le nom de l'homme en question et ouvrit la bouche de stupéfaction. Ainsi... Ainsi avait-il pris au sérieux les paroles de Souvré, le chevalier de l'ordre de Malte qu'elle avait par malheur croisé après l'assassinat qu'elle avait perpétré trois ans auparavant ? Avait-il décidé de mener son enquête sur elle ? Cela faisait à peine quelques semaines qu'elle était arrivée à Versailles et déjà les ennuis se présentaient à elle ? A croire qu'elle les attirait comme un aimant ! L'humeur brusquement assombrie, elle ouvrait la bouche pour presser de questions la comtesse qui, souriante, n'avait aucune idée de la bombe qu'elle venait de lâcher quand une autre jeune femme assise presque à l'autre bout de la salle lança à Éléonore :

- Et bien, madame Sobieska, n'aviez-vous pas rendez-vous cet après-midi ? Il me semblait pourtant que vous aviez demandé la permission à Sa Majesté de la quitter quelques heures.
- Oui, d'ailleurs, vous deviez partir à quinze heures, renchérit la surintendante de la maison, la comtesse de Soissons, qui se trouvait non loin de là et avait surpris la conversation, et cette heure est passée de dix minutes, vous aurez du retard.

Un rendez-vous ? Quel rendez-vous ? Éléonore, encore abasourdie, creusa dans sa mémoire. Avec qui diable pouvait-elle avoir rendez-vous alors qu'elle ne connaissait que peu de monde au château ? Un rendez-vous assez important pour qu'elle aille demander l'autorisation à la surintendante de quitter son poste toute une fin d'après-midi ? Non vraiment, elle ne voyait pas ce que... Son visage s'éclaira brusquement lorsqu'elle se souvint ce dont il s'agissait. Mais oui, bien sûr... ! Sa belle-sœur, Marysienka, de sa lointaine Pologne avait organisé une rencontre entre Éléonore et son ami français, un certain comte de Froulay, rien de moins qu'un des amis du roi, celui-là même qui avait plaidé en sa faveur pour lui obtenir une place chez la reine. Marysienka avait décrété qu'il était stupide que les deux jeunes gens ne se soient pas encore vus alors qu'ils vivaient tous deux au même endroit et qu'ils étaient, selon les propres termes de sa dernière lettre, « tous deux si chers à son cœur ». Éléonore avait prétexté être très occupée et chercher à s'habituer à sa nouvelle charge pour échapper à la corvée mais elle avait fini par céder, il s'agissait au moins d'être poli et de le remercier de sa gentillesse. En conséquence, cet après-midi-là, elle devait le retrouver pour qu'il lui fasse visiter les lieux. Chose qu'elle avait totalement oublié mais c'était fréquent pour elle, trop de pensées se bousculaient dans son esprit si bien que certaines d'entre elles semblaient comme disparaître. D'ailleurs, la mauvaise nouvelle liée à ce Courtenvaux fut momentanément jetée aux oubliettes (même si elle comptait bien s'intéresser de plus près à ce problème) et la jeune femme rousse bondit de son siège pour saluer ses compagnes et la souveraine qui bavardait en espagnol avec Inès de Valencia et qui se contenta d'un signe de tête approbateur à son égard avant de s'élancer dans les couloirs. Si elle mécontentait d'entrée ce monsieur de Froulay, Marysienka serait bien capable de le lui reprocher ! Éléonore n'avait que faire de l'avis du comte mais elle tenait toutefois à ne pas décevoir sa belle-sœur et sa plus chère amie.

Hors de vue des gentilshommes qui montaient la garde devant les appartements de Marie-Thérèse, elle remonta un peu ses jupes et se mit à courir en direction de la Galerie des Glaces là où on avait convenu de se retrouver, sous l’œil parfois un peu ébahi des quelques courtisans qu'elle croisait. Évidemment elle était sortie du mauvais côté, dut traverser une enfilade de salons entiers et des corridors sûrement réservés aux domestiques pour arriver jusqu'à destination. Elle crut pouvoir couper court en tournant à droite à un moment donné, faillit entrer de force dans les appartements privés du roi (et heureusement se fit refouler à temps, il n'était pas sûr que Louis XIV aurait apprécié de la voir débarquer au moment où il changeait de justaucorps ou parlait avec ses ministres), se perdit dans des couloirs mais finit par retrouver son chemin grâce à l'aide d'une servante. Finalement, la visite allait peut-être se révéler utile. Au moment de pénétrer dans la Galerie des Glaces, elle ralentit l'allure pour paraître plus posée, reprit sa respiration et jeta un regard dans un miroir qui se trouvait là pour vérifier qu'elle était présentable. Elle paraissait un peu échevelée, ses pommettes étaient un peu rouges mais elle décréta que cela ferait l'affaire. Elle avait même une certaine tournure dans sa grande robe bleue à la mode versaillaise qui allongeait son buste et soulignait sa grande taille. De toute façon, si Aymeric de Froulay avait réussi à plaire à Marysienka, c'est qu'il n'était, en tout cas pas totalement, guindé et prendrait la chose avec un peu de détachement. Sinon tant pis pour lui, il ne serait qu'un ennuyeux de plus dans ce château.

Arrivée dans la large galerie, elle s'arrêta sur le seuil, indécise. Il y avait déjà quelques groupes de courtisans qui y discutaient et nul homme qui aurait pu sembler être le comte ne paraissait esseulé. Comment le reconnaître ? Marysienka avait bien tenté de le décrire dans ses lettres mais si à sa lecture, Éléonore avait pu se faire une idée assez précise du physique de cet homme, force était de constater que ça n'aidait pas beaucoup quand il s'agissait de le retrouver dans un flot de personnes. Était-ce cet homme qui faisait les cent pas devant le salon de la Guerre ? Certes, le fait qu'il se retrouve seul aurait pu conduire à penser que c'était bien lui mais sa mine triste laissa la jeune femme interdite. Après tout, sa belle-sœur lui avait assez indiqué qu'il était galant homme et avait beaucoup de conversation. Ce furent ces détails qui la conduisirent à considérer le jeune homme entourée d'une kyrielle de jeunes filles comme un sérieux prétendant au titre de comte de Froulay. Éléonore reconnut en elles la baronne de Savigny et son petit groupe de la Roseraie, jeunes demoiselles au demeurant charmantes et à l'esprit vif mais qu'elle n'appréciait guère, elles étaient bien trop maniérées, détestables et... « Précieuses » à son avis. A grands pas, elle se dirigea vers eux et lança avec un sourire carnassier à l'essaim de jeune filles :

- Pardonnez-moi, mesdemoiselles, je viens sauver cette malheureuse victime qui s'est retrouvée entre vos griffes ! Monsieur, poursuivit-elle en exécutant une révérence parfaite.

D'un geste impérieux de la main, elle écarta les abeilles furieuses et saisit le bras du jeune homme ma foi fort bien mis et qui la considérait avec un étonnement qui se lisait dans ses grand yeux bleus. S'il était bien Aymeric de Froulay, Éléonore comprenait pourquoi Marysienka en était folle et surtout pourquoi elle lui avait écrit qu'il avait produit une forte sensation à la cour de Pologne. Cela lui arracha un vrai sourire un brin moqueur et alors qu'ils s'éloignaient tous deux, elle ne put s'empêcher de se retourner pour lancer un clin d’œil victorieux aux jeunes filles abandonnées et furieuses devant tant de culot. Alors qu'ils quittaient à larges enjambées les lieux, Éléonore eut un bref éclat de rire mais se força à prendre un air contrit pour expliquer :

- Navrée, monsieur, c'était bien trop tentant, j'espère que vous ne m'en voulez pas trop de vous avoir volé à ces demoiselles. Et surtout je vous prie, dites-moi que vous êtes monsieur le comte de Froulay sinon je viens de me ridiculiser... Je suis Éléonore Sobieska, la sœur cadette de Jan Sobieski, le grand Hetman de Pologne que vous devez bien connaître.

Ils avançaient désormais dans les pièces qu’Éléonore avait traversées en courant quelques minutes auparavant, la jeune femme se laissait guider par Aymeric de Froulay pour qu'il remplisse son office du jour. Alors qu'il marchait à ses côtés, elle leva les yeux sur lui et le considéra de manière un peu songeuse. Il n'était pas le dragon ni l'homme orgueilleux qu'elle avait pu s'imaginer. Non, il avait même l'air... Amusant. Quiconque qui connaissait la jeune furie rousse en cet instant aurait compris ce qu'elle avait en tête. Voir ses yeux se mettre à briller et son nez se froncer pour lui donner un air songeur était signe qu'elle préparait quelque chose. Et en effet, Éléonore se disait qu'après tout, cet après-midi n'avait pas à être une corvée. Au contraire, elle pouvait se divertir, chasser l'ennui qui la taraudait depuis le début de la journée et même si c'était aux dépens de ce pauvre Aymeric de Froulay ! Oui, elle le regardait presque comme une proie avec laquelle on pouvait jouer et réfléchissait à un plan pour rendre la suite des événements plus plaisante tout en bavardant gaiement.

- Ce que ma belle-sœur Marysienka a pu me parler de vous, je me demande ce que vous avez pu faire en Pologne pour attirer autant ses faveurs, elle ne jure plus que par vous ! Le taquina-t-elle avant de poursuivre en insufflant brusquement le froid : j'aurais tellement aimé être présente au mariage de mon frère, après tout ce qu'il a fait pour moi, j'aurais dû le soutenir et... A vrai dire, cela faisait des années qu'ils étaient amoureux l'un de l'autre, voir leur bonheur aurait été la meilleure des récompenses après les avoir encouragé à s'avouer leurs sentiments... Ah, ce que la Pologne peut parfois me manquer... !

Elle monopolisait la conversation, toujours de son ton joyeux alors que ses yeux admiraient les beautés autour d'elle. Sautant du coq à l'âne, elle continua en débitant ses mots sans se laisser le temps de penser à ce qu'elle allait dire :

- Vraiment, en voici des splendeurs, il est certain que le château de Sa Majesté n'a nul égal dans toute l'Europe, moi qui ai beaucoup voyagé, c'est une chose que je peux confirmer. Toutefois, si je me plais ici, grâce à vous en partie d'ailleurs, merci de m'avoir fait octroyer cette charge, j'ai la nostalgie de la simplicité du château de mon enfance, nous n'avions pas toutes ces boiseries et ces dorures...

Éléonore resta un instant songeuse, presque rêveuse puis revint à l'instant présent, sentant une forme d'excitation s'emparer d'elle, cette frénésie qu'elle avait tant de mal à réprimer mais qui la submergeait après cette journée où elle avait tant fait d'efforts. Elle lâcha le bras d'Aymeric pour foncer tout droit vers d'immenses vases précieux et malgré leur prix apparent, elle posa la paume dessus pour en sentir la fraîcheur :

- En voilà de belles pièces ! Savez-vous qui a décoré cet endroit ? Est-ce le roi lui-même qui a choisi ? Monsieur, son frère ? Vous devez le savoir, je suppose, vous qui êtes l'ami de Sa Majesté... En tout ces vases sont bien impressionnants, je n'aimerais pas les recevoir sur la tête ! Remarquez, il faudrait pouvoir les soulever pour les lancer !

Elle eut un petit rire et en écoutant à peine la réponse, s'élança vers un couloir un peu plus sombre qui se trouvait là, à moitié dissimulé derrière une tenture, entraînant le jeune homme à sa suite sans lui laisser le temps de protester. Il n'y avait guère de lumière là mais cela plaisait tout particulièrement à Éléonore qui avait l'impression de vivre une vraie aventure :

- Ah, enfin les endroits cachés de Versailles, je commençais à me lasser de n'en connaître que les endroits les plus fréquentés, les passages secrets sont bien plus excitants, ne trouvez-vous pas ?

Une petite porte basse était entrouverte, Éléonore jeta un coup d'oeil et vit un escalier noir à colimaçons qui pénétrait dans le sol. Un frisson d'excitation la parcourut et elle entra sans se poser de question, descendant déjà quelques marches. Peut-être même pourrait-elle découvrir un secret ou un trésor caché ? Froulay qui l'avait suivi jusque-là ne put l'arrêter, l'ouragan qu'était désormais la jeune femme rousse s'enfonçait d'un pas assuré et sans aucune peur dans les ténèbres sans même avoir pensé à prendre une bougie. Mais soudain après quelques dizaines de secondes à descendre, elle sentit quelque chose lui caresser la cheville, quelque chose de froid et de collant comme un cadavre tout juste sorti de l'eau. Elle poussa un hurlement de terreur.
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MessageSujet: Re: Visite exclusive d'un Versailles insolite /Votre guide du jour : Aymeric/   06.06.12 18:32

Tiré de sa lecture par le bruit reconnaissable d’un carrosse déboulant dans la cour du château, Aymeric leva un instant les yeux de la lettre qu’il avait en main. Depuis sa fenêtre le comte de Froulay avait une vue imprenable sur les arrivées et les départs qui faisaient fourmiller Versailles tout au long de la journée. Lorsqu’il se trouvait dans ses appartements (ce qui n’arrivait que rarement en pleine journée), il lui arrivait parfois de se perdre quelques moments dans cet éternel chassé-croisé de voitures et de chevaux. L’on y trouvait de temps à autres quelques curiosités intéressantes. Une arrivée surprenante, un départ trop brusque pour être honnête, une voiture partagée entre gens que l’on n’aurait pas imaginé se connaître… Il y avait matière à observer dans chacun des recoins de ce château, et à chaque instant. Et Aymeric n’était pas fâché d’avoir son propre petit observatoire. Tout sert de ce que l’on sait, n’est-ce pas ?
Le comte laissa donc un instant sa lecture pour s’intéresser au vieux magistrat qui venait de bondir de son carrosse et se précipitait vers les jardins. De là où il se trouvait, Froulay ne put voir son visage mais devina sans mal l’urgence. Un sourire amusé étira ses lèvres puis il baissa à nouveau les yeux sur sa lettre. La cour était ce qu’elle était, et les quelques nouvelles venues de l’Est que contenaient ces lignes avaient aujourd’hui bien plus d’intérêt à ses yeux que la hâte d’un magistrat nerveux – ce qui n’était en soi pas particulièrement étonnant… pour un magistrat.

Appuyé contre la fenêtre, il revint donc au pli qui lui avait été remis une heure plus tôt et dont la signature lui était maintenant familière. C’était toujours pour lui un plaisir de recevoir les lettres de Marie Sobieska avec laquelle il correspondait depuis qu’une ambassade l’avait conduit à assister au mariage de la jeune femme avec Jan Sobieski, qu’il avait connu lors de son passage en France. Si les nouvelles politiques en provenance de la Pologne n’étaient pas toujours des plus réjouissantes, Marie avait toujours quelques futilités ou babillages plus joyeux pour compenser, délayant ainsi dans quelque peu la gravité de certaines informations.
Mais le pli qu’avait aujourd’hui Froulay sous les yeux n’avait nul besoin de compensation. Point de nouvelle inquiétante cette fois mais une annonce qui tira un sourire au comte : la prochaine venue à la cour de France de sa correspondante. Voilà qui promettait d’agréables retrouvailles, quelles que soient les motivations politiques de ce voyage, motivations que le lieutenant général des armés n’ignorait pas. Pour l’heure, il se contenta de poursuivre sa lecture qui s’achevait sur une note bien plus badine : à savoir les détails l’entrevue que devait avoir Aymeric avec Eléonore, la belle-sœur de sa correspondante.

Il déposa les feuillets sur son secrétaire en jetant un nouveau regard sur la cour qui se noyait peu à peu sous la pluie. Il devait en effet rencontrer Eléonore Sobieska dans la journée et l’heure à laquelle avait été fixé le rendez-vous approchait d’ailleurs à grands pas. S’il avait plaidé en sa faveur pour lui obtenir une charge à la cour, il n’avait encore jamais eu l’occasion de faire connaissance avec cette femme dont il avait bon nombre de fois entendu parler. Ne souhaitant d’ailleurs pas manquer cette occasion, Aymeric jeta un regard sur sa montre et estima qu’il était temps de gagner la Galerie dans laquelle l’on s’était donné rendez-vous deux jours plus tôt.
Vêtu plus sobrement que la plupart des courtisans trop clinquants à son goût, dans un style qui trahissait le cavalier plutôt que l’homme de cour – qu’il faisait pourtant à merveille – il quitta ses appartements et s’enfonça dans le dédale des couloirs qui composait la majeure partie du château. Dédale qui n’avait plus guère de secret pour lui, aussi se trouva-t-il dans le salon de la guerre, puis dans la fastueuse Galerie des glaces à l’heure dite. Du regard, il parcourut l’endroit mais ne trouva pas une silhouette correspondant à la description qu’avait dressée Marie de sa belle-sœur, et en lieu et place d’une flamboyante rousse ce fut une tête brune bien familière au comte qui se dressa tout sourire devant lui.

Galamment, il salua la baronne de Savigny et ses éternelles compagnes, s’attirant ainsi le regard peu amène du jeune homme qu’elles venaient d’abandonner pour s’approcher de lui. La Roseraie était connue pour sa cruauté envers le genre masculin, mais Aymeric ne put s’empêcher d’adresser un sourire amusé au malheureux qui s’éloigna sans faire de commentaire. Ces demoiselles s’étaient entichées du comte depuis quelques temps maintenant, et la chose était de notoriété publique.
« Eh bien, cher comte, se pourrait-il que vous soyez seul ? s’enquit Aliénor de Savigny. Allons, voilà qui m’étonnerait fort !
- Est-on seul lorsque l’on se trouve en votre compagnie, mesdames ? répondit Aymeric sur le ton de la plaisanterie. Rassurez-vous, baronne, je ne le serais pas resté bien longtemps : j’ai un rendez-vous. »
Il y eut à cette réplique quelques commentaires amusés puis la conversation ne tarda guère à emprunter les voies favorites de la Roseraie, conversation dans laquelle Froulay se laissa emmener tout en continuant à jeter autour de lui quelques coups d’œil attentifs. Il n’y avait pas foule dans la grande galerie, seuls quelques groupés disséminés ici ou là. Avec un peu de chance, s’il la manquait, Eléonore Sobieska n’aurait pas trop de mal à le reconnaître.

Les Précieuses dissertaient avec animation de quelques nouveaux vers sortant des encriers de Racine lorsque l’une d’elle s’interrompit et s’écarta pour laisser place à une femme qu’Aymeric n’avait encore jamais croisée. Il n’eut cependant pas à la dévisager plus de quelques secondes pour se douter de son identité.
« Pardonnez-moi, mesdemoiselles, je viens sauver cette malheureuse victime qui s'est retrouvée entre vos griffes ! Monsieur.
- Madame Sobieska, répondit le comte, surpris, en lui rendant son salut. »
C’est à peu près tout ce qu’il eut le temps de dire avant que la nouvelle venue ne l’entraîne par le bras, les éloignant ainsi de la baronne et de ses compagnes.
Aymeric dévisagea celle sur laquelle il avait lu tant d’éloges avec un étonnement amusé qu’il ne chercha pas à dissimuler. Derrière eux, les Précieuses échangeaient déjà quelques commentaires peu amènes, ce qui sembla amuser la jeune femme qu’il avait à son bras.
« Navrée, monsieur, c'était bien trop tentant, j'espère que vous ne m'en voulez pas trop de vous avoir volé à ces demoiselles, lança-t-elle avec un air contrit qui trahissait à quel point elle ne l’était pas, tirant un sourire à Froulay. Et surtout je vous prie, dites-moi que vous êtes monsieur le comte de Froulay sinon je viens de me ridiculiser... Je suis Éléonore Sobieska, la sœur cadette de Jan Sobieski, le grand Hetman de Pologne que vous devez bien connaître.
- Si je n’étais pas le comte, me quitteriez-vous précipitamment pour aller tirer des griffes de ces demoiselles une autre potentielles victime ? demanda-t-il, un pétillement de malice au fond de ses yeux. Si c’est le cas, j’aime autant vous garder à mon bras : je m’en voudrais de vous laisser vous exposer à leurs foudres ! »

Il eut un bref éclat de rire. Ces dames savaient en effet faire preuve d’une certaine possessivité à l’égard de ceux qu’elles admettaient dans leur cercle, et il les connaissait assez pour savoir que suite à cette entrée, la charmante polonaise serait taxée d’incivilité et abaissée au rang de potentielle cible lorsque leur humeur serait aux racontars.
Aymeric considéra un instant sa nouvelle compagne avant de laisser un sourire étirer ses lèvres.
« Mais soyez rassurée, vous ne vous êtes pas trompée. C’est un plaisir de vous rencontrer enfin, madame. »
Tout en bavardant, ils s’étaient dirigés vers le salon de la paix, très mauvaise image de ce que serait la suite de cette visite peu commune. Ils l’ignoraient encore toutefois – du moins, Aymeric ignorait à qui il avait réellement à faire – et la conversation roula inévitablement sur celle qui les rapprochait tous deux.
« Ce que ma belle-sœur Marysienka a pu me parler de vous, je me demande ce que vous avez pu faire en Pologne pour attirer autant ses faveurs, elle ne jure plus que par vous ! J'aurais tellement aimé être présente au mariage de mon frère, après tout ce qu'il a fait pour moi, j'aurais dû le soutenir et... A vrai dire, cela faisait des années qu'ils étaient amoureux l'un de l'autre, voir leur bonheur aurait été la meilleure des récompenses après les avoir encouragé à s'avouer leurs sentiments... Ah, ce que la Pologne peut parfois me manquer... ! »

Aymeric la laissa parler sans qu’elle ne lui laisse de toute façon le temps de dire quoi que ce soit. Il observait avec curiosité cette femme étonnante de vivacité et dont la conversation changeante aurait pu être difficile à suivre si elle n’avait pas été agréable. Un sourire en coin qui lui était propre aux lèvres, il profita d’une pause dans son discours pour répondre :
« Votre frère et son épouse m’ont beaucoup parlé de vous à cette occasion. Si vous n’étiez pas présente physiquement, l’on ne vous avez pas oubliée pour autant. »
Tout en devisant, il la guidait au travers des salons en lui fournissant entre deux bavardages les indications nécessaires afin de se repérer dans l’immense palais.
« Vraiment, en voici des splendeurs, il est certain que le château de Sa Majesté n'a nul égal dans toute l'Europe, moi qui ai beaucoup voyagé, c'est une chose que je peux confirmer. Toutefois, si je me plais ici, grâce à vous en partie d'ailleurs, merci de m'avoir fait octroyer cette charge, (le comte inclina la tête, sans avoir le temps de lui répondre) j'ai la nostalgie de la simplicité du château de mon enfance, nous n'avions pas toutes ces boiseries et ces dorures...
- Je doute que quiconque ait pu vivre dans un luxe pareil avant de s’installer ici, répondit-il en levant machinalement les yeux vers le plafond, admirablement orné. Cela dit, les dorures s’oublient vite… »
Il eut un sourire évasif. Versailles avait des côtés bien plus sombres que ne le laissaient croire toutes ces feuilles d’or et seuls les idiots ou les naïfs ne s’en rendaient pas compte.

Là-dessus ils quittèrent le salon pour gagner quelques pièces un peu moins fréquentées, car s’enfonçant plus dans le cœur du château. Sur le seuil de l’une de celles-ci, Eléonore quitta son bras pour observer de plus près de grands vases sertis qu’on avait posé là.
« En voilà de belles pièces ! Savez-vous qui a décoré cet endroit ? Est-ce le roi lui-même qui a choisi ? Monsieur, son frère ? Vous devez le savoir, je suppose, vous qui êtes l'ami de Sa Majesté... En tout ces vases sont bien impressionnants, je n'aimerais pas les recevoir sur la tête ! Remarquez, il faudrait pouvoir les soulever pour les lancer !
- Je crois que Monsieur y est pour beaucoup par ici. Et si vous voulez mon avis, ne mésestimez pas sa force… on dit de lui que les vases volent facilement lorsqu’il se met en colère, lâcha-t-il sur le ton de la confidence. »
Le comte ne sut pas si elle avait vraiment entendu sa réponse, au regard de la façon dont elle s’était dirigée vers une tenture sans doute mal remise en place par l’un des nombreux domestiques qui sillonnaient le palais. Derrière celle-ci se devinait un couloir qui eut pour effet immédiat de faire froncer les sourcils à Aymeric. Néanmoins, il s’approcha pour jeter un œil. Il n’y vit pas grand-chose sinon l’obscurité.
« Ah, enfin les endroits cachés de Versailles, je commençais à me lasser de n'en connaître que les endroits les plus fréquentés, les passages secrets sont bien plus excitants, ne trouvez-vous pas ? »
Et avant qu’il ne puisse répondre, Eléonore attrapa de nouveau son bras et l’entraîna à sa suite.

Aymeric n’était pas un couard, loin de là. Il serait d’ailleurs mort plutôt que de dire quelque chose comme un « êtes-vous certaine qu’il est bien prudent de s’enfoncer dans ce labyrinthe ? » peu glorieux. De plus, il doutait que ce genre de question soit d’une quelconque utilité face à une femme telle que la polonaise. Aussi se contenta-t-il d’abord du silence tandis qu’elle s’approchait d’un escalier qui s’enfonçait dans le noir. Il s’arrêta en haut, et dut bien admettre chercher un prétexte pour ne pas se laisser entraîner là. L’obscurité ne l’effrayait pas – soyons sérieux. Les petites pièces obscures, en revanche… appelaient en lui un souvenir dont il ne parvenait à se débarrasser.
Il y avait longtemps que le comte n’avait plus eu à faire face à ce genre de situation et rares étaient ceux à connaître à la cour ce secret qu’il gardait farouchement pour lui. Maudit puits. Il chercha autour de lui s’il ne s’y trouvait pas une torche, mais la chance n’était pas de son côté. Lorsque soudain, le hurlement d’Eléonore lui parvint, il ne fut plus question d’hésiter. Rapidement, il descendit à sa suite et devina sa silhouette arrêtée sur les marches.
« Tout va bien ? demanda-t-il en lui saisissant le bras. »

Question qui lui sembla parfaitement ironique alors qu’il jetait un dernier regard vers le haut de l’escalier. Rapidement, la jeune femme se remit de son émotion – qui n’avait été causée que par une toile d’araignée ou quelque chose approchant, sans doute – et reprit sa route. Aymeric retint un soupir et n’eut d’autre choix que de la suivre.
« Je dois avouer ne pas avoir la moindre idée de l’endroit où mène cet escalier, lança-t-il en se forçant à paraître détaché. Je me demande bien qui a pu vous recommander un aussi piètre guide, madame Sobieska ! »
La plaisanterie lui tira un sourire amer que personne ne put voir. Et dire que certains cherchaient des heures entières avant de trouver l’entrée de ces passages…
Au fil de leur avancée, Aymeric se sentit pâlir alors qu’il tentait de soutenir une conversation digne de ce nom. Il était absolument certain que plus ils descendaient, plus l’air se raréfiait et s’il y avait bien une chose qu’il redoutait, c’était de suffoquer avant de pouvoir sortir de là. Par réflexe, il tenta de desserrer le col de sa chemise, ce qui n’arrangea évidemment rien à son état.

L’escalier s’achevait dans un couloir plus sombre encore que l’escalier, car privé de toute lumière. Dans le noir, le comte s’accorda de s’appuyer un instant contre l’un des murs alors que sa compagne du jour continuait à babiller. Ils firent quelques mètres de plus avant d’arriver à ce qui semblait être un croisement. Pendant un instant, alors qu’il notait la présence d’une lumière au bout du tunnel de gauche, Aymeric put être sauvé. Mais avant qu’il n’ait fait un pas dans cette direction, Eléonore prenait… l’autre direction.
A nouveau, il prit une longue inspiration et dut se résoudre à la suivre, de plus en plus persuadé qu’il allait finir par étouffer. Raison pour laquelle la conversation passa au second plan de ses priorités.
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MessageSujet: Re: Visite exclusive d'un Versailles insolite /Votre guide du jour : Aymeric/   26.09.12 19:27

Éléonore n'avait pu s'empêcher de pousser un hurlement en sentant une chose horrible lui caresser la cheville mais la surprise passée, elle ne fut pas longue à se calmer et à se pencher pour se débarrasser de ce qui lui semblait n'être finalement qu'une simple toile d'araignée. Comme il en fallait plus pour l'impressionner – tout de même, ce n'était pas une petite bête qui allait l'effrayer ! -, elle s'en débarrassa d'un geste de la main et l'événement était déjà presque oublié quand une silhouette surgit à ses côtés pour lui saisir le bras et lui demander d'un ton inquiet si elle allait bien. C'était Aymeric de Froulay qui avait fini par la suivre dans ce couloir sombre et sans prendre de torche non plus, à croire que l'imprudence était une vertu plus répandue qu'on ne le croyait. Jusqu'à présent, la jeune femme avait trouvé ce rendez-vous forcé avec le comte plutôt réussi finalement. Le jeune homme était tout à fait charmant et même si elle était poussée à la sévérité par le portrait plus qu'élogieux qu'avait tracé Marysienka de lui par pur esprit de contradiction, elle ne pouvait lui trouver l'un de ces défauts qui la répugnait tant chez la plupart des hommes et particulièrement chez ses époux. Non, Froulay était un parfait gentilhomme, à l'écoute et avec un sens de la répartie et de l'ironie fort agréables et qu'on ne pouvait qu'apprécier après une journée passée à s'ennuyer chez la reine. Et il était galant. Quoique après un cri pareil, tout homme avec un peu d'amour propre serait venu jouer des muscles. Éléonore était loin de se douter ce que cela avait coûté à son nouveau camarade de jeu

- Tout va bien, je vous remercie, dit-elle d'un ton badin, parfaitement remise de ses émotions, il faut croire que ce passage n'est pas souvent emprunté pour que le roi y accepte ce genre d'hôtes sous son toit...

Une idée semblait lui avoir brusquement traversé l'esprit car elle se retourna vers Aymeric dont elle devinait le visage malgré l'obscurité avec un sourire que celui-ci ne pouvait voir. Tous les signes qui indiquaient qu'elle préparait un nouveau coup étaient fort heureusement cachés par le noir de ces souterrains. Heureusement car il y avait de quoi s'inquiéter du côté du comte. Elle lui saisit le bras à son tour et avança d'une voix précipitée :

- Oh, je suis en train de me demander ce que nous allons bien trouver dans ces lieux... Peut-être y a-t-on dissimulé des documents secrets ou des objets dangereux ? Nous allons sans doute découvrir des choses bien croustillantes ! Il nous faut avancer plus loin, fermez la marche et ouvrez bien grand les yeux.

D'accord, c'était ridicule même Éléonore en pleine possession de ses moyens aurait pu s'en rendre compte mais pour le moment, l'adrénaline coulait dans ses veines et son excitation lui commandait de ne pas rester sur place. Depuis toute petite, elle adorait aller dans les endroits interdits et mystérieux – surtout ceux dont on lui ordonnait bien de ne pas approcher. Combien de fois avait-elle failli se faire arracher la tête par l'ours que son père avait installé dans la ménagerie du château de Zhovka ou par son père lui-même quand elle ressortait vivante de sa confrontation avec la bête ? Combien de fois avait-elle pénétré dans des appartements privés de Saint-Germain dans ses jeunes années pour espionner ou préparer des mauvais coups ? Il s'agissait là d'un endroit moins dangereux mais s'enfoncer sans éclairage dans un tel endroit relevait néanmoins de la plus complète inconscience. De toute façon, elle n'attendit pas l'avis d'Aymeric qui semblait avoir pris son parti du comportement de la jeune femme – il fallait dire que les quelques dizaines de minutes qu'ils avaient passé ensemble avaient du lui suffire pour la cerner – et s'éloigna à larges pas, arriva en bas de l'escalier et continua droit dans le couloir qui semblait se rétrécir au fur et à mesure de leur marche.

- Je dois avouer ne pas avoir la moindre idée de l’endroit où mène cet escalier. Je me demande bien qui a pu vous recommander un aussi piètre guide, madame Sobieska !
- Je n'oublierai pas de signaler à ma belle-sœur votre piètre connaissance de Versailles... Cela ne m'étonne pas de sa part qu'elle ait oublié de vérifier cette compétence chez vous avant de m'envoyer vous rencontrer. Marysienka a cela d'amusant d'être charmée par quelques bons mots et d'accorder sa confiance à n'importe qui, le taquina Éléonore d'un ton mordant, d'ailleurs, vous ne m'avez toujours pas raconté comment vous avez réussi à la mettre dans votre poche, dommage, j'aurais bien aimé connaître vos tours... Vous auriez pu les tester sur moi !

Elle eut un petit rire étouffé par le petit espace dans lequel ils avançaient mais nulles paroles ne vinrent lui répondre. Était-il vexé ? Cette pensée effleura l'esprit d’Éléonore mais disparut très vite quand ils arrivèrent à un croisement. Deux choix s'offraient à eux mais le tunnel de droite paraissait s'enfoncer encore plus profondément dans le sol alors que celui de gauche remontait à la surface. La jeune femme n'eut donc aucun instant d'hésitation et bifurqua à droite. Pas question de ressortir de cet endroit sans avoir trouvé quelque chose d'intéressant ! Cet après-midi prenait un tour bien enthousiasmant et Éléonore bénit le sort d'avoir placé Aymeric de Froulay sur son chemin car sans lui, elle n'aurait jamais déniché cette entrée. Enfin un peu d'action dans cette vie languissante ! Oh bien sûr, elle avait des occupations, comploter n'en était pas la moindre et la recherche d'Ulrich de Sola lui prenait aussi du temps et de l'énergie tout comme la protection des princes danois, mais rien de cela ne lui fournissait autant de plaisir que de retrouver le grain de folie de sa jeunesse. Elle avait le sentiment qu'Aymeric pourrait devenir un vrai ami prêt à la suivre dans ses explorations. Enfin s'ils ressortaient tous les deux en vie – et non traumatisés – de cette expédition ce qui n'était pas gagné. Le silence était uniquement troublé par le froufrou de la robe d’Éléonore qui n'était pas du tout inquiète à l'idée de pouvoir abîmer celle-ci – il y avait des choses plus importantes dans la vie comme explorer un souterrain alors qu'on est censé visiter Versailles sous la conduite d'un ministre du roi et par des bruits de pattes qui courraient devant elle, sans doute des souris ou des rats furieux d'être dérangés. L'ambiance était particulièrement sinistre mais Éléonore n'en avait cure, tout ce qui importait, c'était de savoir où cela menait.

- Heureusement que j'entends votre respiration, s'écria-t-elle, ne pouvant supporter le silence bien longtemps (elle n'avait rien dit pendant au moins quatre minutes, c'était un exploit !), sinon j'aurais pu penser que vous m'aviez abandonnée seule avec les rongeurs. Je n'ose croire que vous ne soyez jamais venu par ici, on m'a raconté que vous étiez dans le secret du roi, me voilà déçue ! Vous devez bien reconnaître que l'intérêt de devenir votre amie est bien plus limité. J'espérais avoir accès aux secrets d'état grâce à vous... Et vous ignorez même ce que contiennent les boyaux qui courent sous vos pieds !

Cette dernière raillerie n'obtint pas beaucoup plus de succès que la précédente mais cela ne découragea pas Éléonore, toute à sa joie de faire enfin quelque chose d'excitant.

- Il faudra que vous m'expliquiez comment vous occupez vos journées lorsqu'il pleut comme aujourd'hui. Et ne me dites pas que vous les passez avec mademoiselle de Savigny, vous descendriez encore plus dans mon estime... Remarquez, je pense que c'est elle qui à l'origine ne m'aimait point, là vient notre mésentente... Pour ma part, je préfère me trouver à l'extérieur, à l'air libre – difficile à croire quand on me voit évoluer dans ces souterrains, n'est-ce pas ? Pourtant, on ne le croit pas comme ça mais je ne suis pas très à mon aise, vous devez me trouver bien sotte de ne pas être vraiment rassurée dans les espaces clos, j'imagine mais bon, je m'y habitue. Non, j'aime l'équitation, la chasse aussi – même si malheureusement, mon pistolet a explosé, oui explosé, vous vous rendez compte, j'aurais pu être défigurée, Marysienka m'aurait reniée à coup sûr. Maintenant, je n'ai plus d'arme pour chasser, hélas. Enfin, c'est l'arrêt de la saison pendant l'hiver, c'est bien la raison pour laquelle je déteste cette saison... Oh écoutez, on dirait des bruits de voix...

Elle cessa de marcher (et de parler) pendant quelques secondes avant de repartir aussi vite :

- Ah non, j'ai cru que nous étions proches d'une sortie mais j'ai rêvé. Où en étais-je ? Ah oui, quand j'étais en Pologne, j'aimais beaucoup chasser en compagnie des chiens de mon frère, j'ai grandi avec un chien que m'avait offert mon père d'ailleurs, un fidèle compagnon, mais j'ignore tout à fait comment m'en procurer à Versailles. A-t-on seulement le droit sous le toit du roi ? Je sais que ce baron de Roberval a un perroquet et mon ami Jean de Baignes a bien un animal de compagnie lui aussi mais ils ne vivent pas vraiment au château... Enfin, j'imagine que vous n'avez que peu d'affection pour les animaux, vous devez être souvent sur les routes du royaume en tant que lieutenant des armées... C'est un peu le titre de mon frère quand on y pense, non ? Rien que de vous envoyer en Pologne... J'aime beaucoup mon pays mais cela doit être fort loin pour y jouer le rôle d'ambassadeur, non ? En y repensant, finalement, un compagnon vous ferait le plus grand bien, cela soulage la solitude... C'est un sentiment que je peux bien comprendre, j'ai souvent été amenée à le ressentir, hélas...

Le flot de paroles s'interrompit enfin, Éléonore avait besoin de reprendre son souffle. Ce couloir n'en finissait donc jamais ? Elle ignorait depuis combien de temps ils avançaient, son babillage l'avait tenue occupée un certain temps. Jetant un regard derrière elle, elle se rendit brusquement compte que Froulay n'avait quasiment pas soufflé un mot. La jeune femme ne voyait pas l'expression de son visage mais le devina tendu. Avait-elle dit quelque chose qui l'avait blessé ou vexé ? Si cela était bien le cas, cela ne servait à rien de se mettre dans des états pareils ! Mais Éléonore pouvait parfois être à l'écoute et avoir un peu de tact – rarement, il fallait l'avouer mais elle fit en preuve dans cette occasion précise. L'oreille aux aguets, elle examina le noir devant elle. Aymeric n'avait pas l'air dans son était normal, sa respiration était saccadée et il ne cessait d'avoir des mouvements nerveux pour toucher son col ou son costume.

- Que se passe-t-il, monsieur ? Quelque chose vous met mal à l'aise ?

Elle s'approcha doucement de la forme qu'elle devinait être le comte et lui saisit l'épaule après avoir tâtonné quelques instants sur son torse et son bras.

- Monsieur de Froulay ? Aymeric ? Insista-t-elle, un brin perplexe.

Sa main remonta encore pour toucher la joue puis le front de son nouvel ami. Malgré le froid qui régnait en maître dans ces lieux, il lui sembla brûlant. Se pouvait-il qu'il eût de la fièvre ? Pourquoi n'en avait-il rien dit ?

- Voilà qui me déçoit encore de vous, mon cher, c'est d'un banal d'être malade dans un endroit où nous ne pourrons pas trouver de médecin tout de suite... Enfin, nous faisons original en choisissant les souterrains !

L'heure n'était plus à la plaisanterie mais Éléonore n'avait pu s'en empêcher. Elle jeta un dernier regard désolé vers le couloir qui continuait à s'enfoncer mais résolut d'en prendre son parti. Quand on est une équipe, on n'abandonne pas son compagnon à la première difficulté !
Elle était très loin de se douter ce qui empêchait réellement Aymeric d'aller plus loin.
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MessageSujet: Re: Visite exclusive d'un Versailles insolite /Votre guide du jour : Aymeric/   14.10.12 17:15

La situation dans laquelle il se trouvait ne laissait plus guère à Aymeric que deux réactions possibles : passer aux aveux, au risque de se ridiculiser, et mettre fin à ce qui promettait de devenir un véritable calvaire (aussi agréable la compagnie d’Eléonore fut-elle), ou bien continuer vaillamment en espérant que ce tunnel ne menait pas aussi loin que la taille du château et l’obscurité dans laquelle ils étaient plongés le laissaient supposer. Evidemment, comme tout gentilhomme se respectant, le comte envisagea d’un très mauvais oeil l’idée de confesser son malaise, et s’il y avait pensé, la soudaine hypothèse (trop) enthousiaste de sa compagne concernant de potentiels trésors entreposés dans ces boyaux l’aurait forcé à y renoncer. Il ne pouvait décemment la laisser errer toute seule dans cet interminable labyrinthe, et étrangement, ne doutait pas un seul instant qu’elle fut capable de continuer sans lui. Les quelques minutes qu’il avait déjà passées en sa compagnie lui semblaient suffisantes pour se permettre d’en être certain. Aussi Froulay, guidé par un reste de fierté et ses obligations de guide, décida-t-il, non sans inquiétude, de prendre son parti de ce malheureux hasard, quitte à tenter de s’en sortir avec humour.
« Je n'oublierai pas de signaler à ma belle-sœur votre piètre connaissance de Versailles... répliqua Eléonore après qu’il eut raillé ses maigre connaissances en matière de souterrains. Cela ne m'étonne pas de sa part qu'elle ait oublié de vérifier cette compétence chez vous avant de m'envoyer vous rencontrer. Marysienka a cela d'amusant d'être charmée par quelques bons mots et d'accorder sa confiance à n'importe qui, d'ailleurs, vous ne m'avez toujours pas raconté comment vous avez réussi à la mettre dans votre poche, dommage, j'aurais bien aimé connaître vos tours... Vous auriez pu les tester sur moi ! »

Aymeric hocha la tête - geste qu’elle ne put voir - mais ne répondit pas, trop occupé à jeter devant eux un regard plein d’espoir. Une torche aurait suffi (ou du moins, il se plaisait à le croire) mais le sort semblant s’acharner, il ne devina rien sinon les quelques vagues formes que dessinaient les murs autour d’eux. Cette vision fort peu rassurante le poussa à baisser les yeux sur ses pieds en s’exhortant silencieusement au courage ; remontrances personnelles qui s’intensifièrent dès l’instant où Eléonore, sans hésiter une seconde, choisit de s’enfoncer un peu plus avant dans les souterrains plutôt que d’emprunter le chemin qui remontait visiblement vers la surface. Le comte, quant à lui, s’arrêta à l’embranchement, cherchant une excuse valable pour abréger la promenade mais alors qu’il songeait vaguement à évoquer un rendez-vous important, la jeune femme avait déjà presque disparu dans l’obscurité. Résigné, il la rattrapa à grands pas et s’attacha dans le lourd silence qui s’était installé à se concentrer sur le bruit de leurs pas, celui des étoffes de la robe de sa compagne, ou même des quelques habitants de ces sinistres lieux. En mot, le comte fit tout, absolument tout ce qui était en son pouvoir pour oublier qu’ils se trouvaient précisément entre quatre murs, dans le noir le plus total, sans certitude d’en sortir avant un moment.

Ses efforts, hélas, ne furent pas couronnés du succès attendu (et soyons honnêtes, mérité). Plus ils avançaient, plus l’endroit rétrécissait et semblait s’enfoncer dans les profondeurs du château. Ce qui, dans l’esprit inquiet d’Aymeric, revenait à la sensation de murs se refermant petit à petit sur lui alors que l’air se raréfiait considérablement. Plusieurs fois, il porta la main au col de sa chemise qu’il ne pouvait desserrer d’avantage et se prit à maudire son étouffant pourpoint. C’est à peine s’il se rendit compte qu’Eléonore avait cessé de parler plus de quelques secondes consécutives - fait étonnant quand l’on considérait qu’elle ne l’avait presque pas laissé prendre la parole depuis qu’ils s’étaient rencontrés. Il était bien trop occupé à se demander s’ils sortiraient ici d’un jour (ce qui n’arrangeait évidemment pas son cas) et n’eut pas réellement le temps de s’en rendre compte que déjà, la jeune femme reprenait son bavardage.
« Heureusement que j’entends votre respiration, lança-t-elle, ce qui eut pour effet de faire lever la tête au comte, presque surpris de l’entendre, sinon j'aurais pu penser que vous m'aviez abandonnée seule avec les rongeurs.
- Voilà qui serait peu délicat, marmonna Froulay en se faisant violence pour suivre la conversation.
- Je n'ose croire que vous ne soyez jamais venu par ici, on m'a raconté que vous étiez dans le secret du roi, me voilà déçue ! Vous devez bien reconnaître que l'intérêt de devenir votre amie est bien plus limité. J'espérais avoir accès aux secrets d'état grâce à vous... Et vous ignorez même ce que contiennent les boyaux qui courent sous vos pieds !
- Hélas, je suis navré de vous décevoir... »
Il tenta de prendre le même ton amusé que celui d’Eléonore, mais sans grand succès. Un rictus lui échappa, qu’il fut le seul à pouvoir soupçonner. Il y avait une raison très précise pour laquelle il ne connaissait pas ces souterrains, du moins pas autrement que via les plans auxquels il avait accès, et la polonaise aurait pu en avoir l’explication dès maintenant si elle s’était retournée. Fort heureusement pour sa fierté, elle n’en fit rien, et continua à babiller sans se formaliser de la soudaine froideur de son guide. Ce dernier, quant à lui, fit ce qu’il put pour s’intéresser à ce qu'elle disait, tout en luttant contre cette irrépressible sensation d’étouffer et le sang qui lui battait bruyamment aux tempes.

« Il faudra que vous m'expliquiez comment vous occupez vos journées lorsqu'il pleut comme aujourd'hui. Et ne me dites pas que vous les passez avec mademoiselle de Savigny, vous descendriez encore plus dans mon estime... Remarquez, je pense que c'est elle qui à l'origine ne m'aimait point, là vient notre mésentente... Pour ma part, je préfère me trouver à l'extérieur, à l'air libre – difficile à croire quand on me voit évoluer dans ces souterrains, n'est-ce pas ? Pourtant, on ne le croit pas comme ça mais je ne suis pas très à mon aise, vous devez me trouver bien sotte de ne pas être vraiment rassurée dans les espaces clos, j'imagine mais bon, je m'y habitue. Aymeric eut un rire jaune. Ah, elle n’était pas à l’aise ? Ô cruelle ironie. Non, j'aime l'équitation, la chasse aussi – même si malheureusement, mon pistolet a explosé, oui explosé, vous vous rendez compte, j'aurais pu être défigurée, Marysienka m'aurait reniée à coup sûr. Maintenant, je n'ai plus d'arme pour chasser, hélas. Enfin, c'est l'arrêt de la saison pendant l'hiver, c'est bien la raison pour laquelle je déteste cette saison... Oh écoutez, on dirait des bruits de voix... »
Brusquement, Froulay redressa la tête, saisi d’un soudain espoir. Mais ne répondirent aux quelques secondes de silence qui s’installèrent que le grincement furieux d’un rongeur dérangé.
« Ah non, j'ai cru que nous étions proches d'une sortie mais j'ai rêvé... »
C’est à cet instant précis qu’Aymeric cessa tout effort pour comprendre un traitre mot à ce que racontait Eléonore. Hélas, il lui fallait faire un choix, faute de pouvoir disperser plus longtemps sa concentration, et le fait de ne pas exploser lui sembla plus important que les considérations animales de sa compagne. Il nota mentalement, pour une obscure raison, la tragique fin de son pistolet puis se mit à nouveau à jeter devant eux de sombres regards - aussi sombres sans doute que l’interminable obscurité qui leur répondait.

Ils ne s’arrêtèrent pas pour autant et continuèrent à s’enfoncer. L’on ne saurait dire à quel moment Froulay perdit l’essentiel de son bon sens et se persuada, alors qu’il suffoquait déjà, qu’ils ne sortiraient jamais ici avant d’avoir épuisé l’air qui les entourait, mais dès lors, son souffle se fit de plus en plus saccadé, la sensation d’étouffer s’accompagna d’une intolérable chaleur tandis que devant lui, la vague silhouette d’Eléonore se dédoublait parfois. Ces boyaux allaient le rendre fou, ou tout du moins le faire céder à la panique, perspective qui ne faisait qu’accentuer son malaise. Pris dans un infâme cercle vicieux, Aymeric redoutait l’instant où il finirait par perdre pied.
Moment qui se faisait de plus en plus menaçant lorsqu’il prit confusément conscience que la polonaise s’était à nouveau tu.
« Monsieur de Froulay ? Aymeric ? »
Il leva les yeux sur elle, et réalisa avec surprise qu’elle s’était même arrêté - et lui avec par la même occasion. Un vague sentiment d’urgence le saisit, mais il lui était hélas absolument impossible de se reprendre maintenant. Quelque chose tâtonna sur son torse, son bras avant de s’appuyer sur son épaule et il comprit enfin, mais un peut tard pour se dégager, qu’Eléonore avait fini par réaliser que quelque chose n’allait pas.
« Madame... tenta-t-il en sentant une main sur son front.
- Voilà qui me déçoit encore de vous, mon cher, c'est d'un banal d'être malade dans un endroit où nous ne pourrons pas trouver de médecin tout de suite... Enfin, nous faisons original en choisissant les souterrains ! »

Le comte aurait volontiers ri, mais la chose s’avéra au dessus de ses forces, aussi se contenta-t-il d’un rictus nerveux. Il jeta un regard autour d’eux, mais une fois encore, ne put voir que ces diables de murs qui se resserraient, et ce sans la moindre sortie à l’horizon pour leur permettre de s’échapper.
« Vous... vouliez découvrir des secrets ? souffla-t-il tant parler lui coûtait d’air, celui-ci est sans doute l’un des... des mieux gardés de tout Versailles. »
L’ironie n’était pas exactement ce qui le sauverait, mais il n’était guère en état de réfléchir. Saisissant la main qui se trouvait toujours sur son front, main qu’il serra peut-être un peu plus fort et convulsivement qu’il ne l’aurait fallu, Aymeric se dégagea et s’éloigna d’un pas pour aller s’appuyer contre la paroi du tunnel. Il eut un rire nerveux, voulu s’étirer mais en se rendant compte qu’il lui suffisait de lever légèrement les bras pour toucher le plafond, cessa tout net - de s’étirer comme de rire.
« Si vous n’êtes pas à votre aise dans ce genre d’endroit, alors que devrais-je dire ? lâcha-t-il d’une traite en forçant un rictus amusé qui, de toute façon, ne se verrait pas. »
Le plafond lui donnant l’impression de s’abaisser insidieusement, Aymeric se laissa lentement glisser et une fois accroupi, appuya sa tête dans ses mains, ayant d’ors et déjà abandonné toute notion de fierté.
« Il ne faut pas que nous restions ici... »

Il tenta avec tout ce qu’il avait encore à sa disposition de ne pas perdre le peu de contrôle sur lui-même qu’il lui restait, mais sans y parvenir et, brusquement, ignorant si et comment Eléonore avait réagi, se redressa en envoyant son poing crispé contre le mur. Le craquement qui s’en suivi ne lui semblant pas provenir de sa main (ce qui n’était qu’une impression) ne fut absolument pour la rassurer quant à l’état de cet endroit. Le souffle court, il appuya ses deux paumes à plat contre la paroi, resta un instant immobile puis tourna la tête vers sa compagne d’infortune. Là il dut se faire violence pour parvenir à s'exprimer le plus calmement possible, et sans céder à l'envie de hurler qui s'était saisie de lui.
« Je crois n’avoir plus besoin de vous expliquer ma mauvaise connaissance des souterrains, reprit-il, dents serrées. Néanmoins, il serait bon, je crois, que nous trouvions une sortie. »
Adieu fierté, le mot était lancé. S’ils ne sortaient pas d’ici avant peu, non seulement Aymeric allait finir par étouffer réellement, mais en plus il ne répondait plus de son comportement.
« Et que nous la trouvions vite... sans vous commander, ajouta-t-il en se redressant, paupières un instant closes. »
Il se pinça l'arrête du nez, une main toujours appuyée contre la paroi. Pouvait-il y avoir plus désastreuse situation ?
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MessageSujet: Re: Visite exclusive d'un Versailles insolite /Votre guide du jour : Aymeric/   13.11.12 16:38

S'il fallait retenir une leçon de cette mésaventure dans les souterrains, c'était qu'Eléonore devait plus faire attention aux autres sinon elle risquait de se retrouver dans des situations qui pouvaient paraître cocasses pour le lecteur extérieur mais qui n'étaient pas forcément amusantes à vivre. Même pour elle qui prenait toujours les choses avec la plus grande décontraction et la plus grande légèreté. A force de monopoliser la conversation, en effet, elle ne s'était pas rendu compte que son compagnon improvisé allait de plus en plus mal. Du moins, avait-elle senti un malaise dans le ton peu amusé du jeune homme mais elle avait mis cela sur le compte d'une parole malheureuse qu'elle aurait prononcé et qui l'aurait vexé – bien que jusqu'à présent, il semblait avoir compris que ses reproches n'étaient que feints – et la seule solution qu'elle avait trouvé pour détendre l'atmosphère, c'était de continuer son flot de paroles en espérant qu'il puisse oublier. Grave erreur, elle avait paru être indifférente aux autres. Bon d'accord, c'était généralement le cas mais pour une raison inconnue – sans nul doute la peur des remontrances de Marysienka qui ne manquerait pas de se mettre en colère si Éléonore parvenait à se fâcher avec Aymeric -, elle se souciait réellement de ce que le comte de Froulay pouvait penser d'elle. Pour le moment, pas beaucoup de bien certainement, depuis le matin, elle avait été d'une telle excitation qu'elle en avait été insupportable à courir partout et à parler de tout et de rien. Elle ne s'en rendait compte qu'à cet instant-là mais en fut un peu attristée. Elle parvenait pourtant à se contrôler maintenant qu'elle avait grandi mais parfois, ce que l'on appelait pas encore ainsi, son hyperactivité reprenait le dessus. Le pauvre Aymeric de Froulay venait d'en faire l'expérience... Même si tout n'était pas de la faute de la jeune Polonaise, jamais elle n'aurait pu deviner ce qu'il cachait aux yeux du monde, elle qui ne le connaissait que depuis quelques heures. Si on ne comptait pas les portraits plus qu'élogieux qu'elle avait reçus de lui par sa belle-sœur depuis plusieurs mois.

- Vous vouliez découvrir des secrets ? Celui-ci est sans doute l'un des... Des mieux gardés de tout Versailles, finit par lâcher le comte d'une voix faible et qui parut un peu amère à une Éléonore, perplexe, qui ne comprit pas immédiatement ce qu'il voulait dire par là.

La Polonaise allait insister et demander des explications mais la réaction d'Aymeric la fixa rapidement sur de l’état dans lequel il se trouvait. Il se saisit de la main qu'elle avait laissé sur son front dans l'espoir de calmer la brûlure qui le dévorait et la serra un peu trop fort, arrachant une grimace à la jeune femme qu'il ne vit évidemment pas. Avec une certaine violence, il se dégagea, s'éloigna d'elle et comme un fou, se mit à rire. Instinctivement, Éléonore recula de quelques pas, se demandant avec une certaine inquiétude ce qu'elle pouvait bien faire pour calmer le jeune homme. Elle jeta un coup d’œil à droite et à gauche mais les ténèbres l'environnaient, l'empêchant de prendre une décision rapide et réfléchie. Partir pour chercher de l'aide ? Il n'en était pas question. Elle ne pouvait le laisser seul ici avec sa crise d'angoisse, c'était à la fois un devoir moral – lui ne l'avait pas laissée tomber quand elle s'était enfoncée dans les souterrains après tout, même si à la réflexion, il aurait dû s'abstenir – mais surtout une véritable incapacité. Elle se savait incapable de tourner le dos à Aymeric et de s'enfoncer seule dans ces sortes de catacombes jusqu'à ne plus entendre sa respiration, ne plus savoir comment il allait ou ce qu'il faisait, lui laisser penser peut-être qu'elle l'avait abandonné. Sans compter que même si elle parvenait à sortir – ce dont elle ne doutait pas tout de même -, il lui faudrait retrouver son chemin jusqu'à Aymeric dans ces méandres de galeries ce qui pouvait durer un certain temps. Elle avait déjà « oublié » de prendre une torche, vous pensez bien qu'elle n'avait pas emporté de fil d'Ariane ou de petits cailloux. Alors qu'elle refusait de suivre cette idée et qu'elle cherchait une autre option qui s'offrait à elle, il finit par reprendre la parole et la ramener à la réalité – qui n'était toujours pas plus brillante :

- Si vous n'êtes pas à votre aise dans ce genre d'endroit, alors que devrais-je dire ? Il ne faut pas que vous restions ici...

Non, c'était certain. De toute façon, Éléonore ne tenait pas à ressortir de cet endroit pour aller annoncer au roi que l'un de ses fidèles venait de rendre l'âme dans des souterrains lugubres avec des rats et des araignées pour seule compagnie. Soyons clairs, personne n'allait croire à son histoire de recherche de trésor et on allait sans nul doute s'imaginer des histoires terribles sur son compte que son passif bien lourd se chargerait d'appuyer alors que pour une fois elle n'y était pour rien. Enfin c'était elle qui avait eu l'idée, certes mais concrètement, elle n'avait fait que parler de pistolet et d'animaux de compagnie, c'était une conversation assez innocente... Ce fut au moment où elle songeait à cela qu'elle réalisa enfin ce qu'il tentait de cacher aux yeux de la cour et qui l'handicapait. Ses yeux s'écarquillèrent tant c'était inattendu mais la scène qui venait de se jouer lui parut soudain beaucoup plus logique... Aymeric de Froulay ne supportait pas de se trouver dans des espaces clos ! Son propre frère, Jan, depuis sa captivité chez les Suédois avait lui-même l'impression de se sentir emprisonné quand on le laissait dans une pièce trop petite ou sans fenêtre, Éléonore connaissait déjà cette peur mais jamais elle n'avait eu l'occasion de faire face à une réaction aussi violente et aussi désespérée. Mais enfin... Pourquoi n'avait-il rien dit ? L'impressionnait-elle donc tant pour qu'il refusât de lui faire une toute petite confidence pour l'empêcher de se rendre dans ces souterrains ? Était-ce de la simple politesse qui s'était transformée en stupidité ? Une question de fierté ? Elle n'eut pas l'occasion de pousser plus loin sa réflexion car ses yeux, habitués à l'obscurité, distinguèrent le comte se redresser et envoyer son poing contre le mur, provoquant un horrible craquement dont elle ne sut dire s'il provenait du mur et des os brisés de Froulay. Choquée, elle recula de nouveau de quelques pas jusqu'à coller le dos contre la paroi glaciale de la galerie. Elle se rendit compte qu'elle s'était mise à trembler légèrement, terrifiée par les réactions de son compagnon devant lequel elle était sans défense. Mais quand il se tourna vers elle, il avait repris une voix plutôt calme, même si Éléonore sentit toujours cette tension dans son ton :
- Je crois n'avoir plus besoin de vous expliquer ma mauvaise connaissance des souterrains. Néanmoins, il serait bon, je crois, que nous trouvions une sortie... Et que nous la trouvions vite... Sans vous commander.

Le calme était revenu et doucement, Éléonore se détacha du mur pour reprendre l'apparence d'une assurance qu'elle était encore loin d'éprouver. C'était la seule solution de toute façon, sortir tous les deux d'ici – dans quel état, on aurait l'occasion de s'en inquiéter à ce moment-là. Elle était habituée aux situations où il fallait agir vite, où on devait prendre la bonne décision sans avoir forcément le temps de peser le pour et le contre. A force de devoir fuir notamment. Il était grand temps de faire preuve de cette capacité :
- Je vais nous sortir d'ici très vite, affirma-t-elle d'un ton ferme et qui n'admettait pas de réplique, dans le but de le rassurer, nous avons avancé assez lentement finalement, je suggère que nous fassions demi-tour pour retrouver l'embranchement où il y avait de la lumière. Vous allez voir, en moins de deux, tout ceci ne sera qu'un mauvais souvenir.
Une promesse qu'elle avait intérêt à mettre en œuvre au plus vite. Délaissant là toute solennité, retrouvant une joie toute forcée, elle se risqua à badiner tout en se rapprochant de lui, non sans surveiller ses réactions et à être prête à toute éventualité :
- Vous savez, grâce à la chasse, j'ai développé un grand sens de l'orientation même en milieu hostile et dans le noir. On m'a surnommé la renarde, je suis presque certaine que les renards ont une bonne vision la nuit. Ou alors, je serais l'exception.
C'était faible, d'accord mais Éléonore faisait de son mieux au vu des circonstances. Elle tendit sa main devant elle et après encore quelques tâtonnements dans l'obscurité, elle finit par trouver la paume d'Aymeric qu'elle serra doucement dans la sienne pour essayer de le rassurer. C'était bien une chose pour laquelle elle n'était pas douée mais elle se souvenait que son frère agissait de même avec elle quand elle était triste petite.
- Je sais que notre rencontre ne fut pas des plus agréables et que je dois vous paraître folle, frivole et un peu stupide mais faites moi confiance, d'accord ?
Sans attendre vraiment de réponse, elle se remit à marcher et, toujours en lui tenait la main, l'entraîna à sa suite. Ils repartaient sur leur pas et au fur et à mesure, le boyau s'élargissait, laissant penser à Éléonore qu'elle avait bien fait de prendre cette décision, sans doute continuait-il à s'enfoncer sous terre et à s'étrécir. Derrière elle, la respiration d'Aymeric était toujours heurtée et la main qu'elle tenait lui paraissait crispée.
- Tentez de respirer calmement, tenez, on sent déjà l'air arriver de l'extérieur, je suis sûre que nous ne sommes pas loin d'une sortie. Lors de notre prochaine rencontre, promis, nous nous essayerons à des activités plus habituelles pour des courtisans, la chasse par exemple. J'ai appris que le roi avait une ménagerie extraordinaire, j'ai toujours rêvé de voir des lions, j'espère qu'il en a fait venir d'Afrique... Concentrez-vous sur une idée que vous avez en tête pendant que nous marchons, un point ou quelque chose que vous avez à faire cet après-midi et que je vous ai empêché de mettre en œuvre par exemple.
Elle continua à parler de cette manière, reprenant de l'aplomb à chacun de ses mots et de ses pas, tentant de changer les idées à Aymeric, sans vraiment savoir si cela fonctionnait mais elle comprenait désormais son mutisme et, à son habitude, ne s'en formalisait pas. Ils parvinrent enfin au bout de la galerie et à l'embranchement qu'ils avaient tous deux repérés. Cette fois-ci, Éléonore tourna directement vers la lumière et monta quelques marches avant de pousser de nouveau une tenture et de faire passer Aymeric devant elle.

Des bruits de casseroles et de voix montèrent jusqu'à eux. Éléonore dut cligner plusieurs fois des yeux pour voir où ils avaient atterri... Les cuisines du château ! Quelque part, ce n'était pas plus mal car en jetant un regard au comte de Froulay, elle se rendit compte qu'il n'était guère présentable et qu'elle ne devait donc pas être mieux. D'ailleurs en passant une main dans ses cheveux, elle en ôta des toiles d'araignées et sa robe était maculée de taches de poussière et de boue. Toutes les têtes se tournèrent au fur et à mesure vers eux, arborant une mine stupéfaite.
- Par où êtes-vous arrivés ? S'exclama une femme dont l'attention s'était détournée de ses fourneaux.
Sans répondre à la question, Éléonore leur adressa un signe sympathique de la main, retrouvant son grand sourire éblouissant :
- Bonjour à tous, nous sommes navrés de vous déranger. Y aurait-il par hasard un moyen de retourner à nos appartements en toute discrétion – sans passer par les couloirs de Versailles ? En passant du côté des serviteurs ? S'il vous plaît ?
- Oui bien sûr, répliqua la femme qui semblait être une sorte de chef et qui agita sa cuillère vers une jeune femme qui se tenait là, Perrine remonte justement chez la duchesse de Longueville, elle va vous guider.
Après l'avoir remerciée, les deux jeunes gens emboîtèrent le pas à la demoiselle qui les mena jusqu'à leur étage avant de disparaître. Éléonore vérifia que personne ne se trouvait dans les couloirs avant de sortir des passages secrets et avança à pas rapides jusqu'à se trouver devant la porte des appartements d'Aymeric. Les siens étaient plus loin. Elle stoppa donc et adressa un sourire désolé à son compagnon d'infortune. Si elle aurait pu se réjouir de cette aventure, le teint blanc du comte lui fit regretter son comportement. Elle devait lui dire au revoir mais elle ne parvenait pas à partir ainsi, sa ns un mot de plus.
- Monsieur... Aymeric ? Je suis navrée de vous avoir entraîné...
C'était parfaitement vrai pour une fois. Elle baissa les yeux et se mordit doucement la lèvre inférieure, comme une petite fille prise en faute, en quête d'un pardon qu'elle ne méritait pas. Elle finit néanmoins par relever le regard et le fixer de nouveau :
- Je vous promets que ce qui s'est passé restera entre nous, je ne suis pas de ces femmes méprisables qui se précipitent pour raconter les faiblesses qu'elles ont pu déceler chez les autres.
A vrai dire, elle n'en considérait pas moins Aymeric, au contraire. Savoir qu'il avait une peur le rendait beaucoup plus humain et digne d'affection. La fermeté d'âme dont il avait fait preuve en la subissant ne le rendait que plus admirable et charmant. Elle pouvait bien être navrée, c'était la moindre des choses.
- Je ne sais pas si vous allez souhaiter me revoir après cette désastreuse première rencontre, ce que je comprendrais mais... Sachez que moi, j'aimerais ne pas vous laisser cette seule image de moi... J'espère que Marysienka a assez plaidé ma cause pour que je n'ai pas déjà tout gâché.
Elle entendit des bruits de pas s'approcher et releva donc ses jupons pour s'élancer en courant jusqu'à son propre domaine. Avant de partir, toutefois, elle récupéra son sourire carnassier et adressa un petit clin d’œil à Aymeric avant de s'écrier en disparaissant :
- A très vite pour une rencontre plus plaisante, je le souhaite ! Et encore merci pour cette visite insolite !
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MessageSujet: Re: Visite exclusive d'un Versailles insolite /Votre guide du jour : Aymeric/   27.12.12 0:52

Aymeric avait parfaitement conscience de la violence de sa réaction, mais hélas, toute la force qu’il mettait à dissimuler cette faiblesse aux yeux de la cour ne pouvait lui suffire à conserver son habituel sang-froid une fois mis face à ses sourdes craintes. Il avait toujours su, avec force astuces, se garder de ces situations ou s’en tirer élégamment, de sorte que personne à la cour, excepté d’Anglerays, ne savait ce secret. Il était si bien gardé que le comte ne pouvait blâmer qui que ce fût de provoquer ces moments de malaise, sinon lui-même et une fierté, sur ce point, parfois un peu trop prononcée. Et si ces situations restaient rares, la démesure et les dimensions de Versailles aidant, elles ne s’en faisait que plus vives. Froulay, en effet, n’avait guère le temps, pas plus que l’envie, de se risquer à les provoquer pour apprendre à maîtriser ses angoisses. Ce que nous appellerions aujourd’hui faire l’autruche n’était pour lui qu’un moyen de faire de cette phobie un problème mineur, voire inexistant. Mais si cette méthode avait beaucoup d’avantages, dont celui de le garder des commentaires et des racontars pitoyables, elle impliquait que personne ne vît de problème à entraîner le lieutenant général des armées du roi, un guerrier émérite, dans les entrailles du palais. Après tout, il n’avait d’autre image que celle qu’il se donnait.

Si Aymeric était en colère, ça n’était donc pas contre Eléonore - et d’ailleurs, il avait depuis longtemps perdu la capacité d’être en colère. Tout ce à quoi il songeait en cet instant était l’urgence de garder son calme et de reprendre pied. Ses démêlés avec la paroi de pierre et la vague douleur qui lui parvenait depuis son poing, la silhouette soudain crispée de sa compagne qu’il devinait dans l’obscurité, étaient autant de détails, de sensations auxquels se raccrocher pour y parvenir, aussi est-ce avec plus d’empire sur lui-même que quelques secondes auparavant que le comte sur tourna vers Eléonore pour proposer qu’ils ne s’attardent pas plus longtemps.
« Je vais nous sortir d'ici très vite, affirma alors la jeune femme, nous avons avancé assez lentement finalement, je suggère que nous fassions demi-tour pour retrouver l'embranchement où il y avait de la lumière. Vous allez voir, en moins de deux, tout ceci ne sera qu'un mauvais souvenir. »
Le comte hocha la tête sans répondre, de peur de se montrer désobligeant ou trop sec - ce qu’il ne souhaitait pas. Il se contenta de se redresser, tout en essayant d’ignorer qu’il avait presque besoin de se courber dans le tunnel dont les murs semblaient toujours se refermer autour d’eux. A nouveau, il porta une main nerveuse au col de sa chemise mais avant qu’il n’achève un geste de toute façon inutile, les doigts d’Eléonore se refermèrent autour des siens, et sa voix s’élevait à nouveau.
« Vous savez, grâce à la chasse, j'ai développé un grand sens de l'orientation même en milieu hostile et dans le noir. On m'a surnommé la renarde, je suis presque certaine que les renards ont une bonne vision la nuit. Ou alors, je serais l'exception. »
Il esquissa un vague sourire, songeant qu’elle était exceptionnelle à bien des égards - ce dont, même s’il l’ignorait, Aymeric finirait par se rendre pleinement compte. Pour l’heure il se contenta de serrer sa main en guise de réponse, tant l’air lui semblait rare.
« Je sais que notre rencontre ne fut pas des plus agréables et que je dois vous paraître folle, frivole et un peu stupide mais faites moi confiance, d'accord ? reprit-elle.
- Et je dois vous paraître bien idiot, répliqua-t-il difficilement. »
Il ajouta un vague signe de tête, indiquant qu’il la suivrait. Ils n’étaient que deux ici, il aurait été stupide de ne pas faire confiance à la jeune femme.

Le comte se laissa donc entraîner. Les yeux rivés sur l’obscurité devant eux, il s’appliqua à juguler la panique qui ne le laissa pas en paix jusqu’à ce qu’ils atteignent l’embranchement auquel ils avaient fait un si mauvais choix ce qui lui sembla des siècles plus tôt. Le souffle court, il écoutait sans toujours l’entendre le babillage d’Eléonore qui parlait de chasse, d’Afrique, de caribous (à moins qu’il eût mal entendu) et de toutes sortes de choses qui n’avaient vocation qu’à meubler le silence pesant des souterrains. Enfin, la tenture qui dissimulait la sortie du tunnel se dessina plus clairement et, accélérant le pas sans réellement s’en rendre compte, Aymeric vit comme une réelle libération le moment où ils poussèrent la lourde tapisserie pour retrouver l’air libre.
Ou presque. S’il commença par inspirer longuement, Froulay se rendit rapidement compte qu’ils n’étaient pas à l’extérieur - ce qui, au regard de la présence de la tenture, lui aurait semblé étrange - mais dans les cuisine du château. Leur arrivée, et leur état, y fit d’ailleurs sensation, si bien que certains s’en arrêtèrent un instant de travailler, dévisageant avec étonnement cette femme dont la chevelure rousse était désormais ornée de poussière ou de toiles d’araignée, et cet homme au teint si blanc que l’on eût pu jurer qu’il avait vu un fantôme. Spectacle saisissant, il fallait l’admettre.
« Par où êtes-vous arrivés ? s'étonna une femme qui les regardait avec stupeur. »
Aymeric, bien trop occupé à reprendre son souffle, laissa à Eléonore le soin de les sortir de là. Appuyé contre le mur, il lui sembla qu’il respirait à nouveau et il ne pu suivre la conversation qu’au moment où une jeune fille s’approcha d’eux en leur faisant signe de les suivre.

Perrine, puisque c’était son nom, ne se risqua pas à esquisser ne serait-ce qu’un sourire, du moins pas tant qu’elle leur faisait face. Tandis que le comte de Froulay tentait de reprendre ses esprits, elle se prit à songer qu’elle avait là une histoire fort intéressante à raconter. On ne croisait pas tous les jours à Versailles deux tels personnages à la sortie des souterrains, maculés de poussière et visiblement peu à l’aise. Elle ignorait quelle aventure il y avait là-dessous... mais au moins avait-elle quelque chose d’amusant à conter à Gabrielle. Ce qu’elle s’empressa de faire dès l’instant où elle abandonna le comte et la Polonaise non loin de leurs appartements, un sourire terrible aux lèvres.

Froulay, qui n’avait pas prononcé un mot depuis qu’ils étaient sortis du tunnel, vit avec joie la porte de ses appartements. Toutefois, encore pâle bien que plus ou moins remis de ses émotions, il se tourna vers Eléonore, qui reprit la parole avant lui.
« Monsieur... Aymeric ? Je suis navrée de vous avoir entraîné...
- Je vous en prie, vous ne saviez pas
, la coupa-t-il, le ton sincère.
- Je vous promets que ce qui s'est passé restera entre nous, je ne suis pas de ces femmes méprisables qui se précipitent pour raconter les faiblesses qu'elles ont pu déceler chez les autres. Il la remercia d’un signe de tête. Je ne sais pas si vous allez souhaiter me revoir après cette désastreuse première rencontre, ce que je comprendrais mais... Sachez que moi, j'aimerais ne pas vous laisser cette seule image de moi... J'espère que Marysienka a assez plaidé ma cause pour que je n'ai pas déjà tout gâché. »
Aymeric la dévisagea un instant, et esquissa un sourire amusé. Comment lui en vouloir ?
« Je suis curieux de savoir dans quelles aventures vous pouvez vous lancer à l’air libre, répondit-il. »
Des bruits de pas mirent fin à la conversation. Ne souhaitant pas être vu dans cet état, il avait déjà la main sur la poignée de la porte, et Eléonore s’était déjà éloignée de quelques pas lorsqu’elle lui lança un clin d’oeil.
« A très vite pour une rencontre plus plaisante, je le souhaite ! Et encore merci pour cette visite insolite ! »
Froulay n’eut pas le temps de répondre, aussi se contenta-t-il de la regarder disparaître avant de rentrer dans ses appartements. Là, il se passa une main lasse sur le visage et laissa échapper un long soupir, soulagé que toute cette histoire se terminât enfin. Toutefois, ce qu’il avait lancé plus tôt était sincère, et c’est en songeant à une prochaine rencontre avec cette intrigante femme à la chevelure de feu qu’il donna ses ordres pour retrouver une apparence digne de ce nom.

FIN
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