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 Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/

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MessageSujet: Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/   Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/ Icon_minitime22.12.11 21:48

Éris & Jean
Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/ Ash10Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/ 36623311



    On frappa doucement à la porte, arrachant un sursaut à Jean Racine qui s'était assoupi, le nez sur des feuilles noircies de son écriture en pattes de mouche. Sa plume abandonnée gisait un peu plus loin sur la table de bois qui lui servait de bureau mais qui n'était guère confortable. Le dramaturge se frotta les yeux en baillant puis s'étira avant que de nouveaux coups ne le ramènent brutalement à la réalité. Mon Dieu... Quelle heure pouvait-il bien être ? Comment avait-il pu s'endormir qu'il était en pleine réécriture de toute la première partie de l'acte II de sa pièce Andromaque ? Jean jeta un coup d'œil aux alentours. Il avait tiré les rideaux qui ne laissaient filtrer que peu de lumière à travers leurs trous. Mais celle-ci semblait indiquer que la journée était déjà bien avancée et que le soleil, malgré l'automne (à moins que ce ne soit déjà l'hiver ?), brillait fort. Malgré tout, la température de la chambre de Racine, plongée dans l'obscurité, était très basse. Les cendres du feu étaient froides dans la cheminée et le dramaturge se rappela vaguement avoir refusé qu'un serviteur de l'Hôtel de Bourgogne ne rentre pour le raviver. Était-ce la veille ou cet événement remontait déjà à plus loin ? Racine avait perdu toute notion du temps. La fête du roi avait-elle eu lieu la semaine précédente ou bien encore avant ? C'était comme s'il espérait qu'en laissant le temps s'écouler, le drame de cet anniversaire finirait même par s'effacer. Le roi, depuis qu'il avait appris la disparition de sa favorite, ne pensait peut-être déjà plus aux paroles malheureuses de sa comédienne Iole ? C'était un espoir vain, soupira Racine, rien ne pourrait jamais effacer cette macule. Il aurait trop honte de se présenter à la cour après cela. Arnaud Legrand avait certes réussi à le sortir de la gargote où il s'était enfui dès son retour à Paris mais n'était pas parvenu à le rassurer. Depuis son retour à l'Hôtel de Bourgogne, Racine se terrait dans sa chambre et laisser les journées passer sans mettre le nez dehors.

    Il avait une chance dans son malheur. Sa chambre était la plus à l'écart. Cela lui permettait d'y amener ses maîtresses en toute discrétion mais surtout de ne pas subir le bruit continuel qui régnait dans la demeure où vivait la totalité de sa troupe. C'était même pour cela qu'il l'avait choisie. Il aimait à être tranquille lorsqu'il écrivait. Mais il avait apprécié tous les bienfaits de son choix ces derniers jours. Le monde s'était évanoui, il n'y avait plus que lui et ses écrits. Certes, au début, Arnaud avait tenté de revenir lui parler mais Racine ne l'avait pas laissé entrer. Des serviteurs de l'Hôtel continuaient à faire le ménage, à allumer le feu, à faire le lit mais ces incessants va-et-vient agaçaient le maître qui leur avait fermé la porte. En conséquence, la chambre était dans un état absolument pitoyable. Les draps du lit étaient froissés, le bureau en désordre et les multiples brouillons ratés qu'avait rédigés Racine avant de les rouler en boule et de les jeter par-dessus son épaule gisaient au sol. A vrai dire, il ne parvenait plus à trouver le ton juste. Son Hermione devenait trop pathétique et ridicule, sa confidente antipathique. Il ne visualisait plus son Andromaque, sa distance, sa respectabilité. C'était une horreur. En lisant l'un des vers qu'il avait écrit avant de s'assoupir, Racine poussa un grognement avant de froisser le papier. Au même moment, dans son dos, la porte s'entrouvrit doucement. Jean sursauta à nouveau et poussa un juron. Qui osait le déranger ?

    - Pardon maître mais je viens vous apporter votre repas, chuchota Charlotte Roussel comme si elle faisait face à un grand malade à l'agonie.

    Elle laissait juste passer sa tête à travers l'ouverture et le contemplait avec de grands yeux dont Racine n'aurait su dire s'ils étaient effrayés ou compatissants. Sans répondre, le dramaturge se détourna d'elle mais ne protesta pas lorsqu'elle entra pour déposer son assiette et reprendre la dernière qu'elle lui avait apportée et à laquelle Racine avait à peine touché. L'absence de réaction de son maître sembla l'enhardir car elle se risqua à proposer :

    - Peut-être pourrais-je vous envoyer la petite Marguerite pour qu'elle fasse un peu de ménage... Vous pourriez descendre parmi nous, nous sommes tous impatients de vous revoir. Madame d'Aubigné est présente.
    - Pas question, répliqua Racine d'un ton sec, ne vous ai-je jamais dit que je veux demeurer seul pendant que j'écris ? Dites à madame d'Aubigné que sa répétition est annulée. Comme celle d'hier et des jours précédents. Je la ferai mander quand j'aurais besoin d'elle. Maintenant disparaissez. Je ne veux voir personne, est-ce bien clair ? Personne !

    Charlotte rougit, marmonna des excuses puis disparut en fermant avec soin la porte derrière elle. Jean avait bien conscience de lui avoir parlé un peu rudement mais il n'était pas à cela près. Et au moins, cela avait eu son effet, elle était partie. Racine savait bien qu'il lui faudrait bien un jour retourner dans la civilisation mais il préférait ne pas y penser. Qu'allait-il dire à sa troupe ? Ils comptaient sur lui, il les avaient sortis du ruisseau et de la misère pour leur donner un rôle. Il ne pouvait simplement pas descendre en prétendant que tout allait bien alors qu'il n'avait toujours pas de retour du roi (alors qu'il s'était platement excusé) et qu'il n'avait pas encore décidé ce qu'il allait faire de la belle Iole. Parfois, seulement parfois, il lui arrivait de regretter l'époque révolue où il n'avait aucune sorte de responsabilité. Dans ces cas-là, il préférait se cacher dans son espace privé, laissant gérer Arnaud voire Charlotte. Après tout, il était poète, pas intendant ou sorcier. Il reprit donc sa plume sur laquelle l'encre avait séché et l'esprit ailleurs, il la contempla quelques instants. Il avait pourtant eu le pressentiment que quelque chose allait se produire ! Bon d'accord, cela lui arrivait toujours avant une représentation mais il serait temps qu'il prête plus attention aux signes qu'on cherchait à lui envoyer. Il aurait du renoncer en voyant que la fête était entièrement organisée par Philippe d'Orléans pour commencer. Monsieur ne faisait pas un mystère de sa détestation du dramaturge. Au lieu de ça, il avait encouragé Madame à braver la colère de son époux pour présenter un cadeau au roi. Le jour même, il manquait un costume, le comte du Perche avait failli s'évanouir aux pieds du roi et pire que tout, peut-être, Éris d'Orival, sa protégée, était allée se vautrer devant une bonne partie de la cour et surtout devant l'ambassadeur de Venise dont la réputation n'était plus à faire. Tous ces incidents, vraiment, tout cela aurait du lui indiquer que le pire était à venir. « La Comborn n'aurait pas pu intervenir avant, vraiment », songea Racine dépité, avec une certaine méchanceté. Voilà qui aurait pu éviter la catastrophe de se produire. Une question finit par émerger dans l'esprit de Jean et il fut surpris que cela ne se soit pas produit avant : cherchait-on sa perte ?

    Pour la troisième fois de la journée, des coups furent frappés à la porte arrachant un sursaut au dramaturge. Sa colère fut immédiate. N'avait-il pas dit à Charlotte Roussel qu'on le laisse tranquille ? Il se leva sans prêter attention à ses vêtements froissés et sales et d'un bond, il fut à sa porte pour l'ouvrir en grand et ouvrit la bouche pour hurler :

    - Est-il donc personne qui ne m'écoute dans cet Hôtel ?! Est-ce que je...

    Mais ses derniers mots restèrent coincés dans sa gorge. Devant lui, il n'y avait pas d'Arnaud, de Charlotte ou même de Françoise d'Aubigné qui seraient venus pour tenter de le raisonner, non devant lui se tenait la seule personne qu'il n'aurait pas pensé voir là. La petite Éris d'Orival, toujours aussi jolie mais qui paraissait un peu nerveuse. Jean Racine aurait eu beaucoup de reproches à lui faire. Il pensait avoir préparé son laïus mais en la voyant, tout s'évanouit. Tout son mécontentement, sa rancœur envers celle qu'il appelait férocement « gourgandine », la dispute qu'il prévoyait, tout s'effaça devant le visage de la jeune fille qu'il protégeait depuis qu'elle avait douze ans et il parvint même à esquisser un maigre sourire.
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MessageSujet: Re: Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/   Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/ Icon_minitime28.02.12 2:12

    -Il est toujours autant de mauvaise humeur? demanda Éris à Charlotte quand elle la vit redescendre de la chambre du maître avec le plateau à peine touché.

    -Ce n'est pas peu dire, soupira la servante en glissant le cabaret sur le comptoir.

    Éris roula des yeux en se mordant l'intérieur de la joue. Elle ne savait que faire. Même si elle n'avait pas la personnalité artistique et la pleine mesure des événements qui l'entouraient, la comédienne savait combien le monde tournait au ralentit à l'hôtel de Bourgogne depuis l'incident de l'anniversaire du roi. Et le pire, c'était qu'elle était très consciente du rôle désastreux qu'elle avait joué dans la honte de Racine. Alors qu'elle aurait dû être en coulisse, elle n'avait pas réussi à se retenir et était aller espionner ce mystérieux courtisan qui lui semblait plus beau qu'un ange. Pour Éris, cet homme était la perfection incarnée, et comme un papillon attiré par la lumière, la comédienne ne pouvait s'empêcher d'aller vers lui, de le suivre, d'en faire son obsession. Encore aujourd'hui, elle avait prétexté une réparation de costume pour aller à Versailles et espérer le croiser. Mais la seule connaissance du fait qu'il savait son existence était assez pour la rendre heureuse, même si elle ne savait pas comment il s'appelait, même si elle s'était couvert de ridicule devant lui. Il l'avait regardé et c'était tout ce qui comptait pour Éris, dont le coeur recommençait à palpiter à cette seule pensée.

    Sa main s'étira vers le plateau de fruits au centre de la table pour prendre une fraise, alors qu'elle fixait Charlotte faire la vaisselle. Jamais il ne serait venu à l'idée d'Éris de l'aider. Elle continuait de la regarder en mangeant le fruit. Jusqu'à ce que la servante se retourne vers elle et pose son poing sur sa hanche.

    -Tu n'as pas été le voir depuis, n'est-ce pas?

    -Évidemment pas. Il ne veut voir personne, et moi, moins que toute autre après tout l'émoi que j'ai causé. Je n'irai certainement pas ajouter à sa peine en allant l'importuner. Il a refusé de voir madame d'Aubigné, pourquoi il voudrait me voir, moi? soupira-t-elle, en se levant pour s'étirer.

    Elle tentait désespérément de faire bonne figure, mais la vérité était qu'Éris avait honte de sa conduite. Elle avait honte de s'être conduite comme elle l'avait fait, même si elle ne pouvait s'en empêcher. Elle avait honte de ne pas avoir été capable de s'excuser auprès de Jean avant. Elle avait honte de son agissement dans cette catastrophe. Mais comment l'expliquer à Jean, cet homme qu'elle n'aurait jamais voulu décevoir. Elle aimait mieux rester loin de lui que de le voir crier sur elle. Car, Éris ne pouvait le supporter. Il était... comme son père. Elle n'avait que lui au monde. S'il la délaissait, il ne lui resterait plus rien. Et à cette pensée, la jeune femme ne se sentit que plus coupable d'avoir pensé un instant devoir préféré ce magnifique étranger à celui qui s'occupait parfaitement d'elle, qui la protégeait, qui lui offrait un toit et à manger. Éris jeta un regard incertain à Charlotte en se mordant la lèvre. Un grognement sortit de sa bouche.

    -C'est bon, c'est bon, arrête de me fixer ainsi. Je vais aller m'excuser... marmonna la jeune comédienne, en sortant de la cuisine, les pieds traînants.

    En montant les escaliers, Éris se dit qu'elle devait bien cela à Jean. Il lui avait tout offert, elle lui devait tout. Elle pouvait bien lui faire quelques excuses et lui dire combien elle les admirait follement, lui et ses pièces de génie. Ses pas se firent lents dans le couloir qui menait à la chambre du maître. Elle s'arrêta devant la porte, hésitante. Prenant un long soupir, elle tenta de maîtriser les battements désordonnés de son coeur, puis elle leva la main pour cogner à la porte. Alors qu'elle allait l'abattre sur le bois, elle la retira au dernier moment pour se reculer et se regarder dans la fenêtre du couloir. Le reflet n'était pas exactement ce qu'on pouvait appeler précis, mais Éris parvient tout de même à replacer ses cheveux et le ruban rose qui enserrait ses boucles blondes, à ajuster la taille de sa robe avant de se pincer coquettement les joues. Elle revint ensuite vers la porte, puis, assurée, elle y toqua.

    La réponse ne se fit pas attendre. La voix de Racine et la colère qui en transcendait fit reculer Éris au moment où le dramaturge ouvrit la porte. Elle se tordit les doigts derrière son dos, alors qu'elle regardait le visage de Jean. Elle fut surprise quand il esquissa un pâle sourire, peut-être qu'elle avait une chance de rester vivante, après tout.

    -Je peux entrer? demanda-t-elle, timidement.

    Cependant, la jeune femme n'attendit même pas la réponse avant de se glisser entre Racine et le cadre de la porte. Elle trouva la chambre dans une pénombre inquiétante, une humidité renforçant le froid qui y régnait. Éris trouva le courage en elle de faire bonne figure. Automatiquement, elle alla vers le lit, dont elle tira les draps avant de les rabattre sous le couvre-lit. Quand elle frappa les oreillers pour leur redonner leur forme duveteuse, elle avait toujours le regard fixé vers les motifs de la tapisserie. Puis, elle se déplaça jusqu'au bureau de Racine. Se penchant, elle récupéra une boule de papier qu'elle défroissa avant de lire. Ce ne fut seulement qu'à la fin de sa lecture qu'elle releva les yeux vers le dramaturge, ses doigts contre sa gorge, presque émue.

    -Mais pourquoi vous l'avez jeté? C'était parfait. Admirable.

    Il était trop sévère avec lui-même, c'était indéniable. Mais même en sachant cela, Éris ne pouvait s'empêcher d'être convaincue que s'il l'avait jeté, c'était qu'il y avait une bonne raison, que ce n'était pas assez bon. Et elle avait confiance en lui pour ces choses. Néanmoins, elle tenta de défroisser le papier qu'elle posa sur le bureau, avant de s'avancer vers son protecteur. Elle garda les yeux baissés jusqu'au dernier moment, cherchant quoi dire, quoi faire...

    -Je suis désolée pour ce qui s'est passé à l'anniversaire du Roi. Cela ne se reproduira plus, - si seulement ce pouvait être vrai - promis! Je ne sais ce qui m'a pris.

    Puis, pour se donner une contenance, pour éviter un silence pesant, une gêne persistante, Éris se dirigea vers une chaise de bois où Charlotte avait déposé le nouveau plateau.

    -Vous n'avez rien mangé, constata-t-elle. Il vous faut manger un peu. Et après, on pourrait aller se promener un peu... Vous n'êtes pas sortis depuis des jours. En fait, savez-vous, au moins, quel jour nous sommes?

    Son ton avait pris de l'assurance en voyant l'état de son protecteur. Une partie de son coeur remua en le voyant ainsi. C'était en partie de sa faute et cela, elle ne se le pardonnait que difficilement.
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MessageSujet: Re: Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/   Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/ Icon_minitime01.03.12 2:33

Devant Racine, rendu brusquement muet par cette apparition, se tenait bien Éris d'Orival. Il ne s'attendait vraiment pas à la voir ici et soupçonnait Arnaud ou Charlotte de l'avoir envoyée pour tenter de le raisonner mais à sa grande surprise, lorsque la jeune fille ouvrit la bouche, ce ne fut pas pour s'excuser de sa conduite déplorable lors de l'anniversaire du roi et encore moins pour lui demander de redescendre au rez-de-chaussée, parmi la civilisation mais pour demander de rentrer. Et elle n'attendit même pas la réponse du maître pour se faufiler dans l'antre où hibernait le dramaturge depuis des jours. En soupirant devant son audace (mais si quelqu'un pouvait se le permettre avec lui, c'était bien Éris), Racine s'appuya sur le chambranle de la porte et se retourna pour la regarder s'activer. Elle était particulièrement en beauté ce jour-là avec son ruban rose et sa petite robe bien ajustée. Le dramaturge n'était pas un mélancolique de nature et n'était guère de ceux qui s'émerveillaient depuis les prouesses des enfants mais il eut de nouveau un sourire en constatant une fois de plus comme la petite fille effrayée et silencieuse qu'il avait récupéré dans un carrosse il y avait plus de cinq ans maintenant avait grandi et s'était métamorphosée en magnifique jeune femme. Pas étonnant à ce que l'on commençât à s'intéresser à elle ! L'homme à l'identité inconnue continuait à lui demander de lui envoyer la jeune fille pour présenter des pièces mais Racine, qui ne connaissait pas ses intentions y rechignait de plus en plus. Et dans la scène où il l'avait surprise aux pieds de l'ambassadeur vénitien ce qu'il avait le plus détesté, outre la désobéissance manifeste d'Éris, c'était le regard bleu perçant de Francesco Contarini, cet homme chasseur de proies qu'il délaissait aussitôt qu'il avait eu ce qu'il voulait d'elles, sa réputation n'était plus à faire. Il lui faudrait plus la surveiller à l'avenir, les ordres de son père étaient clairs. Et puis pour tout avouer, il tenait, lui-même beaucoup à elle et n'avait pas besoin d'ordres pour s'assurer qu'elle ne tombait pas dans les pièges que la vie pouvait lui tendre. Elle était si jeune... ! Bien sûr, il n'y avait pas que cela mais la voix de la jeune fille interrompit ses pensées :

- Mais pourquoi vous l'avez jeté ? C'était parfait. Admirable.

Elle tenait l'un de ses brouillons déplié et l'observait avec émotion. Pour se donner contenance, Racine referma la porte derrière lui et s'approcha de sa fenêtre pour l'ouvrir en grand. Un soleil automnale pénétra soudain dans la pièce, faisant cligner des yeux le dramaturge le temps qu'il s'habitue à la luminosité. Jetant un coup d'œil à son apparence, il prit conscience de son aspect dépenaillé. Le costume qu'il avait revêtu aurait mérité de sérieux raccommodements et il était tout poussiéreux. Un regard à un petit miroir qui trônait près de son lit lui confirma que son visage était toute parcheminée et que ses yeux étaient bordés d'immenses cernes noires. Furieux d'avoir ouvert les rideaux et dévoilé son air si misérable à sa petite protégée, il marmonna :

- Laisse donc là ces écrits. Si je les ai jetés, c'est qu'ils sont mauvais.

Il pensa un instant lui offrir tout de même la page qu'elle tenait entre les mains car rien ne lui aurait fait plus plaisir que de savoir qu'elle pouvait posséder (et chérir peut-être) quelques uns de ses vers écrits de sa main même, quelque chose de personnel, pas ces textes de pièces que tous les comédiens se partageaient, comme si elle gardait précieusement une part de lui mais renonça au dernier moment. C'était stupide de sa part, elle ne voulait évidemment rien de lui sinon sa protection lointaine, sa bienveillance et ce toit à l'hôtel de Bourgogne sans compter quelques petits rôles, c'était tout. Il poussa de nouveau un soupir et s'assit sur le bord de son lit, perdant son petit sourire amusé devant le manège d'Éris. Et le moment qu'il espérait autant qu'il redoutait arriva enfin, elle chercha à s'excuser de son attitude déplorable. Il sentit la colère revenir en lui, comme si elle ne faisait que s'apaiser pendant quelques instants puis reprenait possession de lui. Cette sainte colère qui brûlait dans ses veines, le rassurait, le maintenait en vie depuis qu'il était enfant ! Inconsciente de l'état du maître, Éris poursuivait :

- Vous n'avez rien mangé. Il vous faut manger un peu. Et après, on pourrait aller se promener un peu... Vous n'êtes pas sortis depuis des jours. En fait, savez-vous, au moins, quel jour nous sommes ?

- Je n'ai que faire de manger, sortir, vous faire plaisir à vous ou à la troupe, je n'ai que faire de la date qu'il est quand je me souviens de qui s'est produit ce jour-là, gronda Racine en laissant éclater sa fureur depuis la première fois depuis les fameux évènements, ce que vous et Iole avez fait est difficilement pardonnable, j'espère que vous en avez conscience et vous d'autant plus que cela fait des années que vous faites partie de mon théâtre, vous savez où sont les obligations, quand il faut respecter mes ordres. Vous vous êtes comportée comme une véritable sotte ! Et vous espérez vous en sortir avec un simple « ça ne se reproduira plus » ? Mais comment pourrais-je vous faire confiance à nouveau ?

Racine lui tournait le dos mais il lui semblait bien que la jeune fille s'était figée, stupéfaite de ce revirement. Il ignorait si ses tentatives d'excuses étaient vraiment sincères car à vrai dire, il ne comprenait pas le sens de ses actions, la raison qui l'avait conduite à quitter les coulisses juste avant le début de la scène fatidique. Le dramaturge se prit la tête dans les mains pendant quelques instants puis osa un regard dans la direction d'Éris. Une fois de plus, sa colère s'évanouit devant la vision qui s'offrait à lui. Elle avait les larmes aux yeux et cela lui brisa le cœur.

- Viens, dit-il d'un ton beaucoup plus calme, presque suppliant, revenant au tutoiement et en tendant sa main gauche vers elle, viens auprès de moi, ma chère Éris, ma très chère Éris.

Il lui saisit les mains qu'il serra entre les siennes dans l'espoir de lui transmettre un peu de son affection. Il aurait voulu essuyer les perles salées sur sa joue mais il se souvint avec bonheur que cela aurait paru déplacé et interrompit son geste.

- Je t'en prie, dis-moi simplement pourquoi tu m'as désobéi en toute connaissance de cause. Que voulais-tu ? Te mêler à la foule des courtisans ? Je t'en prie, dis-moi la vérité, je ne pourrais supporter un mensonge !


Il attendait là, plein d'espoir, la visage tendu vers elle. Comme elle se trouvait devant la fenêtre, elle avait l'air d'un ange tombé du ciel, auréolé de lumière, d'une blancheur et d'une blondeur parfaites. Plus que tout, Racine voulait l'aimer et voulait qu'elle l'aime mais ses pensées étaient incohérentes, il était confus, ne savait plus si c'était bien toujours de l'amour paternel qu'il ressentait pour cette créature enchanteresse. Bien inconscient des véritables désirs de celle qu'il prenait pour une jeune fille si pure, hélas.

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MessageSujet: Re: Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/   Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/ Icon_minitime01.03.12 20:57

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    Éris sentit le ton que son protecteur allait donner à l'entretien à la seconde où il ouvrit la bouche. Elle haussa un sourcil, tentant de ne pas le regarder. Elle le connaissait si bien. Probablement mieux qu'elle-même. Car si elle y repensait, il lui semblait y avoir des pans entiers de son être qu'elle n'avait pas encore exploré. Et pourtant, elle savait exactement quelle émotion perçait derrière les moindres inflexions de la voix de Racine. Comment aurait-elle pu l'ignorer? Elle le suivait pas à pas depuis tant d'années. Elle ne s'était autant attachée à quelqu'un qu'à Jean. Alors la moindre chose qu'elle pouvait faire pour lui causer du tord la mettait dans tous ses états. Mais ce qu'elle avait fait à la fête du roi était tout bonnement impardonnable. Elle le savait... Et était déchirée d'avoir joué un tel rôle dans l'état de son protecteur.

    La lumière jeta un bien sombre regard sur Racine. Éris aurait voulu le tirer de cet endroit lugubre, humide et qui ne lui convenait guère. Il était fait pour les lumières de la scène, pour être applaudi, pour être admiré. Certainement pas pour se terrer comme un ermite. Mais alors qu'elle pensait le connaître, il explosa à ses excuses, à ses malheureuses tentatives pour changer de sujet. Chaque mot qui sortait de sa bouche semblait plus dur, plus amer, plus rancunier que le précédent. Éris ne savait que faire d'elle. Elle baissa instinctivement la tête pour ne pas voir le regard que Racine posait sur elle. Fermant étroitement les paupières, elle sentit ses iris brûler. Les larmes débordèrent, alors qu'elle poignardait ses paumes de ses ongles. Comment pouvait-elle effectivement l'avoir déçu à ce point? Elle se sentait coupable. Tellement coupable! Il l'avait prise sous son toit, c'était occupé d'elle comme de sa propre fille, avec affection et autorité. Et elle le décevait. Éris sentait son coeur se briser. Gonfler, gonfler, gonfler, jusqu'à exploser quand il lui attribua l'adjectif de sotte. Ses jambes tremblaient sous ses jupes. Elle se sentait mal. À deux doigts de l'évanouissement. Comment pouvait-elle seulement supporter que Racine soit furieux contre elle. Elle n'arrivait pas à comprendre ce qui lui avait pris. Éris se mordit la lèvre jusqu'au sang. Mais cela fut bien inutile. Quand elle sentit la saveur âcre et métallique du sang contre sa langue, il était trop tard et elle sentit ses épaules sautiller à chacun de ses sanglots. Il ne lui faisait plus confiance. Il ne lui faisait plus confiance! Les larmes coulaient maintenant sur ses joues, les brûlant de leurs sels. Mais malgré tout, Éris, serrant les poings à s'en faire blanchir les jointures, trouva le courage de relever le visage à la fin du monologue de Racine. Posant ses grands yeux sur lui, elle sentit son monde entier s'effondrer autour d'elle. Comme si elle perdait bien. Et son monde entier, il tournait autour de Racine. S'il décidait de l'exclure de la troupe, tout serait détruit. Elle serait à la rue. Comment avait-elle pu être aussi stupide? Dans un mouvement d'orgueil, Éris planta son regard dans celui de Racine essuyant maladroitement de ses mains tremblantes les larmes qui coulaient sur ses mâchoires. Puis du fond du brouillard où elle se trouvait, la jeune femme entendit les mots dits par Racine, d'une voix plus douce.

    Sans réfléchir davantage, Éris s'avança vers Racine. Ses jambes chancelantes avaient de la difficulté à la soutenir. Elle, qui était une actrice, qui mettait des personnalités diverses sur son dos comme d'autres changeaient de chemises, elle qui abritait deux personnes dans son propre corps... Elle eut de la difficulté à saisir ce changement brusque dans l'attitude de son maître. Elle craignait que ce fut une ruse pour la faire tout avouer. Mais peu lui importait, elle avait déjà craqué. Elle se serait mise à genoux devant Racine pour se faire pardonner. Cependant, elle en fut incapable. Chaque pensée que son esprit menait à bien se transmettait dans un brouillard obscur d'où son corps ne parvenait pas à les attraper. Elle restait donc là, stoïque, à regarder son cher maître lui prendre les mains. Ne comprenait-il pas qu'elle était coupable? Qu'au moment où elle avait fait la pire erreur de sa vie, elle n'avait pas pensé à lui une seule seconde. Que son image n'avait pas réussi à surpasser celle du mystérieux inconnu, qui était son seul but. Ne comprenait-il pas qu'elle l'avait trahi de manière honteuse? Pouvait-il sentir ses doigts trembler entre les siens? Pourtant... Il était là, à la regarder avec des yeux, qui n'avaient rien de colériques, rien d'outrés... Éris déglutit péniblement en baissant son visage.

    - Je t'en prie, dis-moi simplement pourquoi tu m'as désobéi en toute connaissance de cause. Que voulais-tu ? Te mêler à la foule des courtisans ? Je t'en prie, dis-moi la vérité, je ne pourrais supporter un mensonge !

    Que pouvait-elle lui répondre? À lui qui demandait la vérité. Comment lui dire qu'elle était sortie des coulisses seulement pour voir de plus près celui qui incarnait le prince charmant par excellence, celui qui venait s'imposer à elle jusque dans ses rêves... Comment pouvait-elle dire cela à celui qui était comme un père pour elle? Elle n'arriverait pas jusqu'au bout de ses pensées, cela était clair pour elle.

    -Je... Je... Enfin... balbutia-t-elle, sans réussir à émettre une pensée cohérente.

    Elle ne voulait pas mentir à Racine. Elle l'aimait trop pour lui mentir. Il lui avait tout donné. Elle lui avait désobéi. Elle était à deux doigts de la rue. Mais elle ne pouvait lui dire la vérité... Dans ce cas, celle-ci était peut-être pire que le mensonge. Lui mériterait possiblement bien pire que la rue. Et Racine qui continuait de la regarder en attendant sa réponse... Éris sentit son coeur se débattre dans sa poitrine, alors que ses yeux redevenaient secs par la peur.

    -J'allais rejoindre quelqu'un dans la foule...

    Éris baissa la tête, honteuse, après avoir lâché une telle bombe. Mais pourtant, elle ne pouvait s'arrêter maintenant.

    -Un homme... avoua-t-elle, en lâchant les mains de Racine, plaquant les siennes sur sa bouche.

    Ses sanglots reprirent comme s'ils n'avaient jamais cessés. Elle le trahissait de si honteuse manière. Elle le savait. Elle s'en sentait si coupable. Ses doigts contre ses lèvres, elle s'éloigna de Racine pour se coller contre le mur et de s'y laisser glisser. Levant son regard bouleversé vers lui, elle marmonna entre ses glapissements.

    -Je suis désolée! Désolée... Je m'excuse...

    Puis, élevant le visage vers lui, qui la dominait de toute sa hauteur, elle tenta de rassembler ses dernières forces pour faire une phrase complète.

    -Ne me jetez pas dehors, je vous en supplie! Je suis désolée!

    Elle ne savait guère si elle s'excusait de pleurer, d'avoir tout risqué pour voir son mystérieux inconnu, d'avoir mis Racine en colère, d'avoir dû lui avouer... Elle ne savait pas comment il pouvait réagir à l'annonce d'une pareille nouvelle. Et c'était bien ce qui la paniquait le plus. La perspective d'une ruelle sombre semblait s'approcher de plus en plus d'elle. Que pouvait-elle devenir loin de lui?
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MessageSujet: Re: Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/   Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/ Icon_minitime31.03.12 20:50

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Racine était désespéré de voir couler tant de larmes sur les joues de sa chère Éris. Inconscient de ce qu'elle pouvait bien lui cacher, il voulait à tout prix qu'elle cesse, que ses tremblements se stoppent et qu'elle redevienne la jeune fille enjouée, même de manière un peu forcée, qu'elle était en entrant dans ses appartements. Il se traita intérieurement de tous les noms pour avoir osé faire pleurer ce petit ange. Ses sanglots lui étaient tout bonnement insupportables. Il aurait voulu connaître les gestes pour la rassurer et la consoler, avoir le droit de la prendre dans ses bras, détruire la distance qui séparait une jeune fille de celui qui était son protecteur et son précepteur pour la serrer fort contre lui et soulager ce gros chagrin. Était-il cruel et sans cœur pour causer ces torrents de larmes chez un ange aussi pur ? Imbécile, idiot ! Il ne méritait pas la confiance que lui accordait le père de cette douce enfant, ni même le dévouement dont elle faisait preuve à son égard, dont elle avait preuve pendant toute sa jeunesse alors qu'on l'avait retirée du couvent où elle avait grandi, arrachée à ses amies et à tout ce qu'elle avait connu jusque-là pour la lui confier. Bien sûr, il était déçu de son attitude mais il ne pouvait lui en vouloir bien longtemps. Il tenait tant à elle qu'il savait bien qu'il pourrait tout pardonner. Elle était même capable d'éteindre la colère qui le dévorait. Hélas, s'il savait à quel point son cœur avait été trahi ! S'il savait qu'elle n'avait même pas pensé à lui en sortant des coulisses cette journée-là ! Il continuait à tenir ses mains, savourant pour la première fois leur douceur mais non sans songer à quel point il aurait été agréable de sentir une de ces paumes sur sa joue, passer sur sa barbe naissante. Non, il se savait être un imbécile à ne pas savoir quoi faire, comment agir pour la calmer. Protecteur indigne ! Tu n'es qu'un incapable !

Son retour à des paroles plus mesurées n'avait pas changé l'attitude d’Éris, bien au contraire. Jean dut batailler contre sa propre volonté pour ne pas retirer sa demande d'explication. Sa curiosité fut plus forte que son envie de la rassurer, d'autant plus qu'il ne tenait pas à perdre la face, il était déjà dans une situation pitoyable, inutile d'en rajouter. En vérité, il voulait savoir, connaître les raisons qui poussaient Éris à agir. Il avait toujours eu du mal à la cerner entièrement (c'était en partie ce qui le fascinait) mais elle était gentille, elle n'aurait pas voulu le blesser intentionnellement. De toute façon, comment aurait-elle pu mesurer à quel point ses actes allaient blesser le maître ? S'il lui disait des mots aimables de temps à autre, jamais il n'avait avoué la profonde affection qu'il avait pour elle et que rien ne pourrait détruire, ni le temps, ni la trahison. Au contraire même, il retenait parfois les paroles qui menaçaient de sortir de ses lèvres lorsqu'elles lui semblaient être trop inconvenantes ou laisser transparaître trop clairement les sentiments qui l'agitaient. Dans ces conditions, comment aurait-elle pu savoir ? Mille fois, il avait cru se dévoiler. Pouvait-on réellement cacher un feu qui dévorait chaque parcelle de son être ? N'était-on pas trahi par ses soupirs, ses yeux, sa voix mais aussi par ses silences ? Mais elle, elle ne voyait pas. En un sens, c'était mieux ainsi. C'était terriblement inconvenant.

En face de lui, Éris hésitait. Était-ce donc si grave pour qu'elle craignît à ce point sa colère ? Mais lui ne parvenait pas à réellement s'inquiéter. Confiant, il continuait à la regarder avec espoir, cherchant à saisir son regard, à lui faire comprendre que quoique puisse être son secret, cela ne pourrait jamais rompre leur lien. Elle n'avait que dix-sept ans, sans doute s'imaginait-elle avoir commis une faute affreuse, faute qui ne lui arracherait, à lui, qu'un sourire moqueur ? Et il s'accrochait à cette idée car c'était la seule qui pouvait le réconforter.

- J'allais rejoindre quelqu'un dans la foule... Un homme...

Le souffle de Racine s'arrêta. Et pendant quelques longues secondes, il ne parvint pas à former une seule pensée cohérente. Le temps qu'il saisisse le sens cette phrase malheureuse que la jeune fille avait eu tant de mal à prononcer. Il était proprement stupéfait. Lentement, il baissa les yeux sur Éris qui avait arraché ses mains de celles de son protecteur pour s'effondrer contre le mur et qui poussait des gémissements plus forts que jamais. Il fut étonné de la voir floue et s'aperçut avec horreur que ses yeux étaient embués, lui qui ne pleurait jamais. Ce fut cela qui le ramena à la réalité. Refoulant ses larmes, il détourna le regard de sa protégée et se mit à faire les cent pas sur la longueur de la chambre, tout en murmurant à lui-même le terme qui l'avait tant choqué : « un homme... un homme... ». Pendant un court instant, bref mais assez intense pour briser son cœur, il sut ce que ressentaient les personnages de sa pièce. Jusqu'à présent, ils lui avaient été lointains, uniquement des figures de la mythologie statufiées comme ces marbres de l'art grec. Il ne les avait imaginés qu'avec détachement sauf peut-être Andromaque dont la dignité ne devait lui valoir que l'admiration de tous. Mais en cet instant, ces personnages prirent vie. La déception, l'intense jalousie, la certitude subite que l'amour que vous éprouvez n'est pas partagé, tout se mêla dans l'esprit de Jean et il comprit la cruauté de Pyrrhus, les hésitations d'Hermione tout comme le désespoir d'Oreste. Ils étaient soudain familiers, malgré les siècles qui les séparaient, malgré leur seule existence de papier. Il se détesta de penser à sa pièce en un tel moment.

Il interrompit sa marche et se tourna lentement vers celle qui continuait à le supplier. En entendant les dernières paroles de la jeune fille, il vit ses craintes les plus intimes se confirmer. Ce n'était pas tant le regret qui la dévorait que la peur d'être chassée, de perdre son travail et son toit. Sans doute n'avait-elle que faire de sa douleur à lui, de son impression d'avoir été trompé, bien stupide au demeurant, jamais elle ne lui avait promis fidélité. Il l'observa d'un œil nouveau. Elle n'était pas l'ange qu'il s'était toujours figuré qu'elle était. Non, elle profitait qu'il ait le dos tourné pour aller voir des hommes. Il dut se répéter une nouvelle fois cette phrase pour pouvoir y croire. Pendant qu'il se faisait ces réflexions, les sanglots d’Éris étaient toujours aussi forts. Insupportables. Il se pencha vers elle et tendit une main droite hésitante. Pendant un très court moment, il hésita à la serrer contre lui. Peut-être aurait-il osé si elle ne lui avait pas fait cet aveu. Au lieu de cela, il saisit le bras de la jeune fille et la força à se remettre sur ses pieds.

- Cesse donc de pleurer, je t'en prie, s'exclama-t-il d'une voix plus froide qu'il ne l'aurait voulu, je n'ai pas l'intention de te chasser, c'est absolument ridicule. Et même si je le voulais, je ne le pourrais pas.

Demi-aveu ou simple allusion à la mission que lui avait confié le père d’Éris ? Racine lui-même l'ignorait. Il s'était entièrement repris et se contrôlait désormais totalement. Il se surprenait lui-même, il n'avait pourtant guère de talents de comédien. Étonnamment, ce n'était pas son amie, la colère sourde et aveugle qui s'était emparée de lui mais bien une sorte d’impassibilité qui lui permit de rassembler ces idées et de faire un phrase cohérente :

- Un homme... Vraiment ? Qui est-il ? Pourquoi allais-tu le retrouver ? T'avait-il promis quelque chose ? Et je t'en prie, n'essaie pas de dissimuler ce qui s'est passé, je le saurais, je connais assez bien les hommes et leurs vices pour savoir ce qu'ils ont dans l'esprit lorsqu'ils sont face à une aussi jolie jeune fille que toi.

Un horrible soupçon lui traversa l'esprit. Aux pieds de qui avait-il vu Éris cette journée-là ? Non, elle ne pouvait pas parler de ce fat d'ambassadeur vénitien, comment se seraient-ils rencontrés ? Racine s'appuya contre son bureau et frotta ses yeux fatigués :

- Sans doute ai-je eu tort d'avoir repoussé l'échéance de cette conversation. Tu grandis, j'aurais du me rendre compte que toi aussi, tu regardais les jeunes hommes différemment. Mais je t'en conjure, écoute ma mise en garde. Tous ne sont pas animés des meilleures intentions...
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MessageSujet: Re: Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/   Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/ Icon_minitime24.04.12 4:40

    Comment pouvait-elle savoir comment réagir? Elle n'arrivait pas à contrôler ses sentiments, il n'avait aucune chance pour qu'elle sache comment interférer sur ce qu'il pensait. Elle passa un instant à toutes ses femmes de la Cour, celles si belles et si séduisantes, qui semblaient régler les banalités par un regard, les atrocités par un baiser. Éris n'avait rien d'elles. Elle ne savait pas quoi faire d'elle. Elle restait là, fixe, immobile, exceptée ses épaules qui tressautaient. Elle aurait voulu fuir. Pour ne pas affronter son regard. Pour ne pas subir son jugement. Il était le seul point immuable dans un univers qui tournoyait impitoyablement autour d'elle. Un univers dans lequel elle n'avait qu'un seul appui. Et cet appui, c'était lui. Son maître. Racine. Elle avait été si idiote. Comment avait-elle pu croire qu'un seul regard de cet inconnu pouvait avoir plus d'importance que de rester dans les coulisses où Racine avait besoin d'elle? Et le pire, c'est qu'elle n'y comprenait rien. Pourquoi avait-elle fait cela? Il était beau. Sublime, magnifique, même. Mais valait-il son protecteur, sans qui elle serait perdue? Réalisait-elle seulement dans quel jeu dangereux elle se glissait petit à petit?... Probablement pas. Sinon, elle se serait retirée bien avant.

    Éris éleva son regard derrière ses longs cils, bravant sa peur, pour voir le visage de Racine. Elle aurait pu jurer que son souffle s'était coupé un instant. Mais cela était impossible. Elle n'était qu'une comédienne comme les autres pour lui. Peut-être même un peu moins douée que la moyenne, plus encombrante puisqu'elle vivait sous son toit, et plus embarrassante puisqu'elle n'était pas capable de tenir sur ses jambes devant une assemblée entière des plus grands courtisans de Versailles. Il marchait devant elle. Elle fut tentée un instant de traverser la pièce de s'enfuir, de sortir de cette chambre et de partir dans Paris. Cela lui épargnerait la honte de se voir chassée. Mais elle en était incapable. Autant parce que ses jambes refusaient de lui obéir que parce qu'elle ne pouvait quitter l'hôtel de Bourgogne. C'était sa seule demeure. Et à Paris, dans cette capitale aux mille dangers, Racine, qui devait la détester, était la seule personne qu'elle connaissait. Et elle tenait à lui. Comme pas un. C'était le seul qui semblait toujours avoir été là pour elle.

    Les larmes continuaient de couler sur ses joues, les sanglots d'agiter ses épaules. Le mur était froid contre son dos, mais elle ne s'en apercevait même pas. Mille pensée lui traversèrent la tête quand il lui tendit la main. Je ne la mérite pas. Elle la prit. Je n'ai rien fait de condamnable. Il la força à se relever. S'il vous plaît, laissez-moi. Ses jambes étaient hésitantes sous elle.

    Sa voix eut l'effet d'une douche froide sur elle. Instantanément, elle renifla en se redressant, sans toutefois être capable d'affronter son regard. Il devait la détester. Quand il annonça qu'il n'avait pas l'intention de la faire partir de l'hôtel, Éris serra involontairement ses mains plus fort dans les siennes. Ce n'était pas qu'elle le voulait réellement, mais elle se sentait incapable de le remercier autrement. Son ajout, elle ne devait pas le comprendre immédiatement. Mais le fait de savoir qu'elle ne serait pas à la rue le soir même la soulagea au-delà du possible. Elle aurait voulu hocher la tête et aller se réfugier dans sa chambre. Pour ne pas l'affronter. Mais ce ne semblait pas être son intention puisqu'il continua son interrogatoire. Prenant une profonde respiration, Éris parvint à ramasser assez de courage pour retrouver la voix. Elle ne pensait même plus à cacher la vérité, elle voulait simplement qu'il lui pardonne, qu'il puisse oublier, qu'elle puisse oublier. Elle n'avait pas voulu cela. Elle ne comprenait pas cette immense embardée. La jeune femme croisa ses bras, ses doigts sur ses coudes opposés, comme si elle était prise d'un froid la glaçant entièrement. Elle dût déglutir, même si sa bouche était affreusement sèche. La peur, la nervosité, l'appréhension? La culpabilité, probablement.

    -Il ne m'avait rien promis. Il... Je ne lui ai jamais parlé. Je ne sais pas qui il est.

    La comédienne se sentit si idiote. Elle s'autorisa enfin à glisser un regard vers Racine derrière ses cheveux. Elle ne voulait pas croiser son regard, mais elle voulait voir ce qu'il faisait. Sans savoir pourquoi. Son silence, aussi bref fût-il, la mit au désespoir. Il sous-entendait que... ? Non, elle n'était pas comme ça! Du moins, tentait-elle de se persuader. Des rêves étaient comme des fantasmes, ils appartenaient à un monde autre. Ils n'étaient pas la réalité. Et ce n'était pas ce qu'elle ferait. Ou du moins voulait-elle le croire. Elle se souvenait encore du sentiment d'apesanteur qui l'avait pris lorsqu'il avait posé sa main sur elle. Éris avait encore la tête qui tournoyait d'avoir ses yeux bleus, d'un bleu si pur, si unique, si magnifique, posés sur elle. Elle avait encore le souffle coupé par la beauté de cet homme. Et les joues rouges au souvenir de sa voix rauque, arrogante, où traînait un accent qu'Éris supposait italien. Mais Racine était là et il pensait les pires choses d'elle. Il pensait probablement qu'elle ne valait rien de mieux que toutes les autres et donc qu'elle n'était pas mieux, qu'elle n'était pas digne de sa protection. Une peur sans nom monta en elle. Une panique la prit, alors que les larmes, un instant arrêtées, remontaient à ses yeux.

    -Je vous le jure, je n'ai rien fait de condamnable!

    Sa voix avait été aigüe, désespérée, comme un dernier espoir. Puis un hoquet, avant de continuer tout aussi difficilement.

    -Je ne connais pas son nom. Je ne sais pas qui il est. Je vous promets de tout faire ce que vous me direz. Ne me détestez pas. Je vous en supplie.

    Les derniers mots furent encore plus difficiles. Sa bouche semblait râpeuse, alors qu'elle se tordait les doigts

    - Vous êtes le seul que j'ai. Ne me détestez pas.

    Elle était seule au monde. Au bord d'un précipice, soumise à des vents violents, un pied dans le vide. Et Racine était le seul à la retenir de tomber dans l'océan sous eux. Elle avait besoin de lui.
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MessageSujet: Re: Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/   Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/ Icon_minitime20.05.12 1:05

Racine se sentait épuisé comme si toute la fatigue qu'il avait accumulé ces derniers jours à passer des nuits blanches sur son texte venait brusquement de retomber sur ses épaules. C'était trop d'émotions en peu de temps, il avait l'impression qu'on avait tout tiré de lui, la joie, l'amour, les larmes, le désespoir et qu'il n'y avait plus qu'une sorte de coquille vide à la place de celui qui avait été Jean Racine. Il aurait aimé pouvoir renvoyer Éris dans sa chambre, simplement lui demander de sortir pour qu'il puisse réfléchir dans le calme à cette affaire, sans être troublé par sa présence et par son regard intense mais les mots refusèrent de sortir de sa gorge. A vrai dire, il savait bien qu'il fallait passer par cette explication. Il aurait du s'en préoccuper bien avant, tout bon tuteur s'en serait chargé en voyant sa protégée grandir et devenir femme. Lui, il avait préféré fermer les yeux comme si elle était destinée à rester à jamais son Éris, qu'elle lui appartenait en quelque sorte. Il avait tellement l'habitude de la voir dans son ombre qu'il ne lui était même pas venu à l'idée qu'elle pouvait vouloir en sortir et prendre son propre envol. Quand elle était petite, elle le suivait à chaque pas qu'il faisait, baissait le menton quand il se retournait vers elle pour la gronder et lui demander d'arrêter et répugnait à le laisser s'éloigner comme s'il allait l'abandonner. Elle était loin, cette enfant, songea Racine en regardant la belle Éris. Elle s'était étoffée, était devenue infiniment aimable, avait pris des formes mais pas beaucoup d'assurance. Elle continuait à baisser les yeux pour lui expliquer ce qui s'était passé le jour de l'anniversaire du roi comme si elle n'assumait pas ce qu'elle avait fait. Mais en quelque sorte, c'était mieux ainsi. Elle comprenait bien que son comportement était indigne et là était le premier pas pour que cela ne se reproduise plus. La supposition qu'elle puisse de nouveau le tromper et lui mentir traversa un instant l'esprit de Racine mais il la rejeta. Éris était sans nul doute la personne en qui il faisait le plus confiance et il continuerait à lui accorder cette confiance. Parce que son cœur ne lui laissait pas le choix.

Il fut rasséréné de savoir que rien de condamnable ne s'était produit. Qu'aurait-il donc pu dire au père de la jeune fille s'il la lui rendait privée de sa vertu ? Il fronça néanmoins les sourcils quand elle lui dit qu'elle ne connaissait pas l'homme qu'elle était allée rejoindre. Ses soupçons concernant l'ambassadeur de Venise semblaient se confirmer. Cet italien avait une réputation détestable, on disait même qu'il avait cherché à séduire le prince de Neuchâtel mais peut-être n'avait-il que faire d'une jeune comédienne ? C'était même probablement le cas. Si Éris évitait de se retrouver sur son chemin, l'homme ne penserait rapidement plus à elle. En tout cas, Racine garda le silence. Il ne voulait pas donner un seul indice sur l'identité de Francesco Contarini. Plus vite Éris oublierait cette incident, mieux c'était. Après tout, par rapport à la catastrophe produite par les déclamations de la belle Iole, les escapades d’Éris étaient de peu d'importance. Il se promit néanmoins de mieux la surveiller à l'avenir. Ou tout du moins de charger les autres membres de la troupe de garder un œil sur elle afin d'éviter ce genre d'incidents.

- Tu me vois soulagé, Éris, de voir qui rien ne s'est produit. Je suppose qu'il est inutile de te dire que j'aimerais que cela se poursuive à l'avenir. Tu ne chercheras pas à revoir cet homme sous quelque prétexte que ce soit, ni lui ni un autre sans que je t'en donne la permission, entends-tu ? Fais-en moi la promesse.

Bien que les larmes de la jeune fille fussent séchées, il était visible que la protégée du dramaturge était toujours au plus mal. Elle tordait ses mains de nervosité et Racine, laissant tomber son regard sur les paumes de la jeune fille, faillit lui demander d'arrêter de se torturer ainsi. Malgré l'immense déception qu'elle lui avait causée, il sentit une vague de pitié pour Éris, cette demoiselle qui n'était finalement pas aussi angélique que le dramaturge l'avait toujours pensé. Mais elle pouvait bien faire toutes les bêtises possibles, il l'aimait toujours autant, il l'aime toute entière avec sa maladresse, son anxiété et même sa trahison, constata-t-il avec une certaine amertume. Aussi, au moment où elle lui avoua qu'il était le seul qu'elle avait et où lui demanda de ne pas la détester, il s'approcha d'elle, hésita quelques secondes puis avec une certaine maladresse (pour sa défense, il n'en avait guère l'habitude), il ouvrit les bras et l'enlaça. Le cœur battant un peu trop fort, il la serra doucement, presque tendrement, entre ses bras, s'enivrant de son parfum et de la chaleur de son corps contre le sien. Ce fut peut-être tout cela qui le poussa à s'enhardir et à oser prononcer des paroles qu'il allait sûrement être amené à regretter plus tard.

- Jamais je ne pourrais te détester, Éris, jamais, murmura-t-il à son oreille, tu es tout ce que j'ai, tu es la seule qui compte et que j'aimerais toujours quoique tu fasses, combien même deviendrais-tu grande criminelle... Ce que je t'interdis toutefois.

Mais au moment même où il tentait de détendre l'atmosphère par cette plaisanterie, il ne put s'empêcher de penser qu'elle ne ressentait rien pour lui, qu'elle lui avait préféré un autre et que l'amour, l'adoration qu'il avait pour elle n'étaient pas partagés. Cela lui brisa le cœur une nouvelle fois. La jalousie pour cet homme dont elle ne savait le nom le dévora en un instant mais la sentir tout contre lui l'empêcha de se complaire dans cette pensée d'une grande tristesse. Il ferma les yeux, la berça un petit peu et continua :

- C'est pour cela que je m'inquiète, comprends-tu ? Je sais que l'on cherchera à profiter de toi, je suis le plus à même à prendre soin de toi, tu le sais, n'est-ce pas ? J'ai tes intérêts et ton bonheur à cœur... Et si quelqu'un te veut du mal, je suis là pour te protéger. Tu pourras toujours t'adresser à moi, jamais je ne t'abandonnerais à ton sort. Je serai toujours là pour toi.


Sur ces paroles, il se détacha d'elle à regret et se détourna, considérant que la conversation comme l'incident étaient clos. Il avait besoin d'être seul pour faire la part des choses dans ses sentiments. Mais il avait toutefois une certitude, celle de vouloir réagir de manière digne. Non, il ne s'effondrerait pas comme il en rêvait, non, il ne se consolerait pas dans l'alcool. Non, il accepterait qu'elle ne l'aime pas comme lui l'aimait. Alors il écrirait. Il coucherait sa rage et son désespoir sur le papier puisqu'ils ne pourraient s'exprimer autrement.


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MessageSujet: Re: Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/   Qui osera déranger le maître dans son antre ? /Eris/ Icon_minitime13.08.12 21:08

    Éris n'avait aucun autre choix que de se soutenir le regard de son maître, malgré ses larmes, qu'elle tentait de retenir avec courage. Déterminée, elle ravalait ses sanglots et fit face aux conséquences de ses actes déplorables. Malgré tout, alors que sa vie ne tenait qu'à un fil, elle ne pouvait pas s'empêcher de penser malgré elle à de certains yeux bleus perçants qui traversaient son âme et son coeur. Redressant ses épaules, elle voulut réprimer ces pensées, mais rien ne vint. Les yeux et les pensées étaient toujours là, la condamnant toujours aussi fortement. Coupable! Elle s'imagina le bruit d'un marteau qui s'abattait sur une table de bois. Coupable! C'était ce qu'elle était. Et même si Racine était le meilleur homme du monde et qu'il semblait vouloir lui pardonner, Éris ne se le pardonnait pas. Parce qu'elle allait lui mentir. Elle se mordit instinctivement la lèvre, alors qu'il se rapprochait d'elle. La jeune femme entendait chaque mot qu'il disait. Clairement. Mais elle était coupable. Racine lui demandait de ne plus jamais revoir cet homme... Sa mâchoire voulut tomber tant cela lui paraissait une énormité. Heureusement pour elle, la comédienne se mordait la lèvre trop fortement pour que cela puisse se produire.

    Comment pouvait-elle même penser un instant qu'elle pourrait s'éloigner de Lui? Lui, peu importe ce qui il était, c'était Dieu lui-même, c'était un Ange du paradis, c'était le soleil... Évidemment, Éris ignorait qu'elle jouait le rôle d'Icare... Elle se brûlerait ou tomberait. Ou peut-être le savait-elle et cela faisait la beauté de leur histoire. Après tout, elle était une jeune fille tout ce qu'il y avait de plus romantique, bercée depuis des années dans les tragédies de son protecteur, elle ne pouvait imaginer, dans son innocence, que l'amour pouvait être la pire des catastrophes. La beauté surpassait la tragédie.

    Elle poussa un soupir, alors qu'elle trouva assez de courage pour relever les yeux vers Racine. Il lui demandait... de ne plus jamais le revoir. Éris eut une brève pensée pour le carnet qu'elle cachait sous son lit. Un petit carnet rose, aux pages pliées et relues des dizaines de fois. Elle y écrivait tout ce qu'elle savait sur ce bel inconnu. Ce qu'il faisait jour par jour, heure par heure. C'était la trace de ses fuites à Versailles, de ses cachettes pour le trouver... Elle pensait à ce carnet. À ce qu'il représentait. Impossible de... Inspirant profondément, Éris se mordit la lèvre. Elle ne pouvait y renoncer. C'était sa vie. Mentir à son maître lui semblait plus logique, moins terrible que de renoncer à son inconnu. Le mot coupable lui revint en tête. Elle le serait, elle acceptait la condamnation, elle acceptait tout pour lui.

    -Oui... Je ne le reverrai pas, laissa-t-elle tomber comme une condamnation à mort dans un soupir.

    Et elle baissa son regard. Racine pourrait voir qu'elle avait menti. Il la connaissait trop bien, il saurait que dès qu'il aurait le dos tourné, Éris planifiait déjà de retourner Le voir. Lui. Peu importe qui il était. Mais elle était une actrice, une comédienne. Et son regard, son visage, tout sembla plus que sincère. On ne pouvait mentir avec ce visage, on ne pouvait mentir avec ces yeux. Ces yeux encore remplis de larmes, les faisant paraître encore plus brillants, encore plus bleus. Mais Racine ne semblait pas lui en vouloir. Elle aurait dû en avoir honte, elle le savait... Mais à le voir devant lui, à être dans ses bras, Éris se dit que s'il n'était pas fâché maintenant, il ne le serait pas non plus la prochaine fois... Il s'agissait simplement de ne pas être devant le Roi, cette fois. Mais il lui pardonnerait...

    Instinctivement, Éris le serra également contre elle. Naturellement. C'était la chose à faire. Il lui interdisait de revoir le bel inconnu, mais il l'aimerait toujours... Comme sa fille... C'était ce qu'elle était pour lui, non? Et l'amour des parents était inconditionnel apparemment... Éris se mordit la lèvre avant de soupirer contre l'épaule de son maître, de celui qui, malgré son grand romantisme, était celui qui comptait le plus pour elle. La jeune fille le savait, elle en était certaine, elle reverrait cet étranger au regard si bleu, si pur. Éris, devant cette pensée, se mordit la lèvre, au même moment où elle sentit le souffle de son maître contre la peau de sa joue.

    Elle entendit toutes les inflexions de sa voix lorsqu'il prononça le pardon le plus sincère qu'il pouvait faire, celui de sa tendresse et de son affection pour elle. Éris soupira autant à ses paroles qu'à la pensée qu'il se détachait d'elle... Jamais personne n'avait pris la jeune comédienne dans ses bras. Et ce contact, si insignifiant pour tous, semblait le plus rassurant, le plus important. Mais il se détacha d'elle et pour Éris, ce fut comme si une chape de glace s'abattit sur ses épaules. Un instant, ses ongles s'enfoncèrent dans le tissu épais de sa veste, alors que ses doigts s'attardaient. Elle voulait rester contre lui. Mais comme tous, il partait... Il s'éloignait. Éris soupira et le laissa s'enfuir.

    -Merci, monsieur. Merci. Infiniment. Vous m'êtes également très précieux. Je n'oublierai jamais ce que vous faites pour moi. Je vous suis toute dévouée.

    Éris s'inclina devant lui. Elle savait qu'il était temps de partir. Qu'il était impossible pour elle de s'éterniser plus longtemps dans cette chambre. Avec un profond soupir, qui secoua ses frêles épaules, elle esquissa un faible sourire, avant de reculer vers la porte, menant vers le couloir. Toujours tremblante, elle posa la main sur la poignée, ouvrant le battant.

    -Je ne veux surtout pas vous quitter et je ferai tout pour vous plaire.

    Nouveau sourire mal assuré, alors qu'elle franchissait la porte. Aussitôt qu'elle fût traversée, Éris s'adossa contre elle, lâchant tout l'air de ses poumons, les yeux clos. Tout, sauf renoncer à lui.

FIN DU TOPIC
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