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 "La vie est une farce... Et bien qu'on apprenne à en rire !" /Arnaud/

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MessageSujet: "La vie est une farce... Et bien qu'on apprenne à en rire !" /Arnaud/   "La vie est une farce... Et bien qu'on apprenne à en rire !" /Arnaud/ Icon_minitime23.11.11 23:28

"La vie est une farce... Et bien qu'on apprenne à en rire !" /Arnaud/ 281vgj10

« Ma foi, sur l'avenir bien fou qui se fiera : tel qui rit vendredi, dimanche pleurera »
[Les Plaideurs]


[PARIS -- Taverne -- Septembre 1666]


Sur les encouragements de ses compagnons du jour, Jean Racine porta un verre crasseux à ses lèvres et but une rasade du liquide ambré qu'il contenait. L'alcool fort brûla sa gorge puis son estomac, arrachant au dramaturge une grimace de douleur bientôt remplacée par un intense soulagement. Il sentait que petit à petit l'alcool prenait possession de lui et s'emparait de sa conscience. Il ne demandait que cela. Racine, par un signe, demandait déjà au tavernier de le resservir mais l'attention s'était déjà détournée de lui. Une bagarre avait éclatée entre deux parisiens avinés et seules quelques personnes tentaient de les séparer alors que le reste de la clientèle, indifférente aux possibles meubles cassés, encourageait leur favori par des cris enthousiastes. Seul à ne pas se retourner, Jean jeta toutefois un coup d’œil autour de lui. Il ne souvenait plus comment il avait choisi cette taverne. En tout cas, il ne la connaissait pas. Ou alors elle était bien plus miteuse que d'habitude. Sans parler des hommes qui la fréquentaient. Racine, généralement, ne prêtait guère attention à ces détails : tant qu'on avait de la bonne boisson, tout le reste n'était que détail. Mais en l'occurrence, il était tombé bien bas pour se rendre dans cette taverne avec cette mauvaise compagnie. Le seul avantage était que personne ne viendrait le chercher ici. Qui aurait pu croire que le grand dramaturge de la cour, Jean Racine lui-même dont on vantait l'harmonie des vers et dont on récitait des passages entiers de ses pièces dans les rues, ce Jean Racine reçu par le roi à Versailles était assis au comptoir de cet endroit digne de la pire crapule des bas-fonds parisiens ?

Enfin reçu par le roi... De nouveau, Racine grimaça mais ce fut cette fois-ci la faute d'une image qui venait de lui réapparaître à l'esprit. La veille encore, il était ce grand tragédien fêté par tous. Mais depuis ces affreux événements de la fête d'anniversaire du roi (Racine refusait de penser à ce qui s'était passé autrement que par le biais du mot « événement » qui donnait un caractère abstrait et lointain à ce qui avait été un véritable désastre), il n'était plus qu'un poète raté de la pire espèce. Certes, il avait un goût prononcé pour le drame mais il lui semblait réellement que cette représentation catastrophique dans laquelle l'une de ses comédiennes avait accusé la reine de mœurs légères et qui avait fini par être interrompue avant la dernière scène marquait la fin de sa si courte carrière. Finalement, Jean se réjouissait que Dieu ait permis que se terminât le calvaire au plus tôt. A partir du moment où ces vers maudits avaient été dits devant toute la cour de Versailles, Racine avait senti son cœur ralentir puis s'arrêter, son sourire totalement disparaître et il avait souhaité de toutes ses forces se trouver loin de là. Même le destin de prêtre en charge d'une cure minable au fin fond du Languedoc entre deux villages huguenots, destin auquel il avait échappé en se sauvant de la demeure de son oncle, lui avait semblé enviable à cet instant. En tout cas, Dieu avait fini par entendre sa supplication silencieuse.

Racine entendait déjà les moqueries de son grand rival, Molière. Celui-ci devait se frotter les mains à l'idée d'une possible disgrâce du tragédien et préparer une remarque du genre « la reine de petite vertu ? Vous vous essayez au comique? » à lui glisser la prochaine fois qu'il le croiserait. Et que dirait Boileau ? Celui-ci lui avait toujours manifesté une grande admiration et une amitié indéfectible. Que dirait-il d'une telle déchéance ? Que penseraient sa famille et ses anciens maîtres de Port-Royal ? Ils se réjouiraient certainement. Cela faisait déjà plusieurs mois que Pierre Nicole critiquait avec sévérité la vocation de son élève et le théâtre de manière générale. Il verrait dans ces derniers événements un signe que Dieu avait abandonné le « petit » Racine, sans nul doute. Et en un instant, Racine eut une vision affreuse. Il eut l'image de lui-même comme il l'était quelques années auparavant, sans la protection royale et celle de Madame, sans reconnaissance de son talent, sans le sou. Était-il donc destiné à terminer sa misérable existence dans un tel trou à rats ? A devoir quémander sa subsistance, mendier auprès de ses parents auprès desquels il s'était promis de ne retourner qu'une fois qu'il aurait fait fortune ? Une vie sans but sinon celui de ne passer la nuit suivante dans les rues de Paris. Il préférait encore cela que de s'humilier à demander l'hospitalité à sa sœur ou à son abominable tante Vitard qui dirait de lui en le présentant à ses invités : « Vous savez, le petit Jean, mon neveu, il a eu la chance d'aller à Versailles faire sa cour au roi, il aurait pu devenir quelqu'un »... Son moral au plus bas, Jean prit une nouvelle rasade de cet alcool très fort que venait de lui resservir le tavernier.

Étrangement, cela lui rendit les idées plus claires. Il se souvenait maintenant parfaitement la raison pour laquelle il avait fui l'hôtel de Bourgogne dès son retour à Paris après la fête avortée. A vrai dire c'était tout à fait lâche de sa part de ne pas vouloir faire face à sa troupe qui devait attendre sa réaction et ses instructions mais il n'était pas comme ces princes de l'Antiquité qui n'avaient peur de rien et dont la parole sacrée était digne de figurer dans des tragédies. Certes, il était furieux contre Blandine bien qu'au fond de lui, il soit tout à fait conscient qu'elle avait tout à perdre dans cette histoire et qu'une explication plus raisonnable à son erreur devait bien exister mais il était furieux contre lui-même. Sa propre négligence avait été la cause de tout cela. Sa pièce était ratée, il fallait bien l'accepter. Sur cette contestation amère, il reprit son verre et le vida d'un trait. Tout cela était un beau gâchis.

Après un nombre de verres impossibles à déterminer (Racine était de toute façon toujours persuadé que c'était le même qu'il ne parvenait pas à terminer), le dramaturge sombra dans une demi-inconscience. Lorsqu'il se réveilla, il était avachi sur le comptoir de la gargote, la tête entre les mains et visiblement c'était un coup rude qui l'avait tiré de son sommeil. « Tu ronflais, mon gars », lui expliqua le tavernier d'un ton bourru. Au dehors, la nuit était tombée depuis un certain temps. Jean avait l'esprit bien embrumé et une belle gueule de bois. Voulant commander, il tâta sa poche pour se rendre compte qu'il n'avait plus aucune pièce sur lui. Oh non, cet homme avait-il continué à le servir sans le faire payer immédiatement ? Si tel était le cas, il lui faudrait réfléchir à un plan pour sortir de la taverne au plus vite sans se faire remarquer. Et la migraine qui le menaçait ne l'aidait pas à élaborer une telle stratégie. Visiblement, le tavernier avait fait confiance au bel habit de Racine qui dépareillait dans un tel endroit. Alors qu'il se demandait comme se sortir de cette impasse, les yeux du dramaturge se posèrent sur la porte d'entrée et sa bouche se mua en un « o » de stupéfaction. Si quelqu'un n'avait pas sa place en ce lieu, c'était clairement la personne qui venait d'y pénétrer. D'après ce qu'en vit Racine, Arnaud Legrand se mit sur la pointe des pieds pour dévisager la clientèle. Oh non, on le cherchait... Jean, honteux, se fit tout petit et tenta de se dissimuler derrière le dos large d'un type devant lui. Mais malgré ses efforts, Arnaud le remarqua et s'approcha à grandes foulées de lui. Jean se détourna pour reposer ses coudes sur le comptoir et tourna une tête basse vers son comédien favori lorsque celui-ci parvint à sa hauteur. Son visage était bien sérieux...

- Une telle expression n'est guère rassurante... Laissez-moi deviner, vous êtes sans doute venu me faire la morale ? Marmonna l'écrivain, en levant les yeux au ciel.

Oui, Racine avait vingt-sept ans mais comme le mélodrame qu'il s'était inventé le prouvait, il pouvait se comporter tel un véritable gamin.
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