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 Splendeur et décadence

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MessageSujet: Splendeur et décadence   Splendeur et décadence Icon_minitime06.01.10 17:06

"In manus tuas, Domine, commando spiritum meum."

Malgré les mois qui s'étaient écoulés depuis cette sombre nuit de juin, ces mots résonnaient encore aux oreilles de Madame de Condé. Malgré la distance, malgré les années de séparations, elle n'avait pu s'empêcher de s'effondrer au pied de la couche sur laquelle gisait Marie-Félicité des Ursins, duchesse de Montmorency. Quelle fille aurait-elle été si il en avait été autrement ? Quelle chrétienne serait-elle devenue sans que l'exemple édifiant de sa mère ne guide chacune de ses prières. Malgré les bonnes paroles de l'abbesse, les mots de réconfort de ses suivantes, l'étreinte pour une fois compréhensive de Louis lorsqu'il l'avait rejointe à Montrond, un sentiment glacé l'avait étreint. Seule, elle se retrouvait seule. En un sens, ce sentiment tenait du paradoxe. Privée de père dès avant sa naissance, fille d'une femme retirée au couvent pour alléger son deuil, elle n'avait jamais été entourée de ses parents. Et pourtant, à travers la mort de cette femme à qui elle devait la vie, il lui semblait que son monde s'écroulait. Puis peu à peu était venu un autre sentiment, sans doute plus cruel, mais également plus sain. Il lui semblait qu'enfin la boucle était bouclée. Que l'épisode des malheurs des Montmorency venait de se clore avec la dernière personne à les avoir vécus.

Le requiem s'achevait dans le silence le plus complet et tandis qu'elle se signait lentement, son attention fut attirée par les froissements d'étoffes des fidèles qui se relevaient. L'occasion avait été solennelle et ce n'était pas un hasard si la chapelle castrale de Chantilly avait servi d'écrin à cette messe funèbre. La décision avait été celle de la princesse qui, à travers, ce lieu symbolique avait choisi de rendre hommage au souvenir de la défunte. Pourtant, nombreux avaient été les assistants à s'étonner de la simplicité de l'office. Tout cela tenait plus de la piété médiévale que de l'esprit de la Contre-Réforme mais Charlotte n'était pas dévote mais tout simplement pieuse. Et sans doute reconnaissante envers le curé qui venait de présenter l'hostie. Il lui avait été d'une aide précieuse pour traverser les semaines qui avaient suivi son retour à Chantilly lui donnant d'édifiants exemples religieux et surtout hagiographiques. Alors qu'elle se retournait pour quitter l'édifice, un sourire satisfait naquit sur le visage pourtant sérieux de la jeune femme. Car si elle avait été éplorée, si sa piété s'en était trouvé renforcer, elle n'avait pas oublié à qui elle devait rendre une dernière grâce.

Monument d'austérité d'une splendeur presque barbare , cette messe avait pris un tour tout à fait politique lorsqu'elle était apparue bonne dernière, en vêtements de grand deuil, ayant ceint la couronne ducale des Montmorency. Plus qu'à sa mère, leur dernière héritière était venue s'agenouiller devant la gloire de ses ancêtres. Personne ne s'y était trompé, la jeune femme s'était permise le luxe de lancer un défi à son époux absent. L'altière Charlotte de Montmorency était ainsi. Jamais elle n'oubliait qui elle était, en aucune circonstance, quoi qu'il fut, quel que soit celui ou celle à qui elle faisait face. Un instant son visage se durcit en pensant à Chantilly, désormais demeure des Condé, mais qui n'était d'autre qu'un monument à la gloire de ses aïeux. Lentement, elle remonta la nef pour s'arrêter, impériale, sur le parvis de la chapelle. Quelques amis et parents proches se trouvaient auprès d'elle mais ce n'était pas cela qui l'intéressait. Bon nombre de ses gens avaient été présents et attendaient l'occasion de pouvoir entendre la voix de leur suzeraine. Délaissant ses suivantes, elle descendit les quelques marches alors que tous s'agenouillaient devant elle. Elle n'était peut-être pas fille de roi mais à Chantilly, elle était en tout point la reine.


"Nous sommes bien heureux de vous avoir parmi nous, Vot'Grâce."

"Ma femme et moi sommes au service de son Altesse."

"Dieu punira les méchants qui ont tant fait souffrir notre pauvre Duchesse."


Quelques remerciements. Quelques encouragements. Toujours sur le même ton doux mais serein. La princesse demandait des nouvelles de certains marchands qu'elle connaissait. Elle avait tellement résidé à Chantilly ces dernières années qu'elle finissait par être familière avec ses métayers et les habitants de la paroisse qui la considéraient à l'égale d'une princesse. Derrière elle marchait un clerc qui distribuait de si de là quelques aumônes. Quelques pièces tout au plus, mais c'était ainsi tous les dimanches lorsque la Dame était présente. On ne criait pas "Largesse" car tout était fait pour préserver la pudeur de chacun. Une fois qu'elle eût terminé de savourer l'accueil que lui faisait ses gens, elle prit congé avec un sourire et une légère révérence qui déclencha quelques applaudissements. Alors qu'elle retournait vers le corps de logis, un cri de fidélité ébranla les présents et les familiers de la jeune femme.

"Que Dieu bénisse la Princesse pour sa générosité !"

Les gardes présents dans la cour reprirent le même thème en frappant leurs hallebardes contre les pavés.

"Vivat ! Vivat ! Vivat !"

Sur un dernier signe de tête, Charlotte disparut à l'intérieur de l'imposante mais délicieuse bâtisse empreinte de l'esprit du règne des Valois. On lui ôta immédiatement la lourde couronne et elle s'étira la nuque avec un soupir de fatigue. Bientôt, ce serait l'heure du repas mais elle devait auparavant aller se changer afin de pouvoir se présenter convenablement à la collation organisée à l'égard de certains des vassaux des Montmorency qui avaient pris la peine de se déplacer. Elle rejoignit bien vite la douce chaleur feutrée de ses appartements privés pour se remettre aux mains de ses femmes qui prirent le temps de démêler la lourde chevelure auburn avant de lui indiquer qu'une lettre venait de lui parvenir. Un page vêtu de la livrée des Condé tenait la missive scellée entre ses mains déclenchant à sa vue un soupir d'ennui de la part de la princesse. Une lettre de son époux. De quoi allait-il à nouveau se plaindre...

Elle tendit la main en se morigénant mentalement. Elle se montrait si aigrie envers lui à certains moments que cela lui donnait presque de la peine. Elle n'avait jamais réussi à s'habituer au défaut de celui à qui elle avait été unie devant Dieu. Avait-elle au moins pris la peine de s'y essayer ? Ce n'était pas là, l'exemple de charité chrétienne qu'elle voulait imposer à tous. Louis avait pour elle bien des attentions que peu de femmes devaient connaître de la part d'un mari imposé par les circonstances. Il s'était montré souvent compréhensif et ne lui disait sans doute pas tout des rumeurs qui pouvaient circuler sur ses absences longues, fréquentes et répétées de Versailles. Elle savait par ailleurs qu'il en pâtissait, se trouvant en butte aux railleries. On l'accusait de cacher sa femme pour ne pas risquer d'être infidèle car chacun savait que le palais avait au niveau des mœurs la réputation d'un bordel.

A la première ligne, elle comprit que cette fois, elle avait dépassé la limite qu'il lui avait toujours été tacitement fixée. Le ton était sec, presque pompeux. Aucune véhémence, aucun éclat, simplement un certain détachement qui lui poignit les tripes. Elle n'aimait peut-être pas son époux mais son respect était quelque chose qui importait.


Citation :
A Madame mon épouse, la Princesse de Condé.

Informé par Monsieur de Mesme qu'une fois encore, vous n'avez pas daigné prendre les arrangements nécessaires pour reparaître à la Cour, je vous écris pour vous faire connaître mon sentiment à votre endroit. Il serait on ne peut plus désastreux que vous vous fassiez encore une fois remarqué par votre manque de courtoisie à l'égard du Roi. Non contente de n'avoir pas daigné répondre aux offres d'aménagement de vos appartements que vous avez faites Colbert, vous avez dédaigné informer Sa Majesté de la date de votre retour en son palais. Je ne vous le cacherai pas, il n'est pas bon pour mon crédit que ma femme soit battue à froid par notre Sire. J'ose espérer que vous avez suffisamment à cœur les intérêts de tous ceux qui dépendent de notre faveur pour comprendre que nous montrez est nécessaire à notre bonne fortune. Veuillez Madame prendre les mesures adéquates pour vous trouver en ma présence le deuxième jeudi de ce mois, c'est à dire, dans quatre jours. Vous le savez, je serai à Versailles. Si vous veniez à me faire défaut, sachez que je saurai vous faire venir à raison.

Votre Seigneur et Époux devant Dieu,
Louis de Bourbon, Prince de Condé

Sa main laissa le parchemin se replier de lui-même sur son écritoire. Elle réfléchit quelques secondes avant de se rendre à son oratoire où elle murmura une rapide prière. Louis aurait bien ri de la voir jouer les dévotes mais ce recueillement lui était désormais nécessaire. De longues minutes s'égrainèrent avant qu'elle n'en sorte, le visage pâle et défait. Il lui coutait de devoir plier une nouvelle fois devant la toute puissance de son mari mais son sens du devoir lui commandait de lui satisfaire sur ce point.

"Faîtes préparer mes malles, mes atours et certains de mes meubles. Nous devons être jeudi à Versailles pour y retrouver le Prince, mon époux."

Un murmure de stupéfaction accueillit cette décision pour le moins singulière de la part de Madame de Condé. Elle ne venait jamais à la Cour sans y être obligée. Et c'était bien le cas. Mais par orgueil, cette dernière ajouta qu'il y aurait bal et qu'elle ne souhaitait pas manquer les festivités hivernales. Une nouvelle vague de chuchotements fut tout le résultat qu'elle obtint pour cette ultime forfanterie. Aucune des femmes présentes n'était dupe et d'aucune la jugeait sévèrement pour son goût de la solitude. Là n'était point la place de la première princesse du sang !

Pendant plusieurs jours, le vénérable Château de Chantilly bourdonna d'activité telle une ruche en période de floraison. Les robes s'amoncelaient dans les coffres de transport, les meubles s'entassaient dans des chariots avec la vaisselle d'or de la princesse. Chacun y allait de ses petits préparatifs afin que tout soit magnifique pour le retour de la Dame auprès du Roi Louis le Quatorzième. Chacune des dames de compagnie étrennerait une nouvelle robe à la dernière mode. Charlotte, elle, paraîtrait comme une idole toute à la gloire des Condé. Le rouge montait aux joues de toutes les jeunes filles en pensant aux beaux cavaliers qu'elles retrouveraient là-bas, aux parties de jeu, aux fêtes et les plus âgées prenaient plaisir à l'idée de renouer avec leurs vieilles connaissances. Dans cette atmosphère presque joyeuse, même la principale concernée se prenait parfois à sourire en écoutant les bavardages et les remarques sur les nouveautés de la Cour.

Le fameux jeudi, tous montèrent très tôt en voiture, la froidure les empêchant de monter à cheval pour profiter des derniers arpents du domaine de Chantilly. Quand l'imposant convoi s'ébranla, Charlotte ne put s'empêcher de jeter un dernier regard au Château qui lui était si familier mais elle retint le soupir qui menaçait de s'échapper et déjà se préparait à affronter regards et rumeurs. Il en allait ainsi de Versailles.

Le trajet fut long et rendu difficile par les chemins boueux et les ornières mais finalement peu avant le dîner, le carrosse frappé du double écusson des Condé et des Montmorency pénétra dans la vaste cour carrée au milieu de l'agitation et de la foule habituelle de serviteurs de toute maison. Tandis que les hommes déchargeaient, son chevalier d'honneur accompagna la jeune femme et son cortège jusqu'à ses appartements dans l'antichambre desquels se tenait, souriant, le Prince de Condé. Si sa femme avait l'art et la manière de le faire tourner chèvre, elle savait suffisamment se faire désirer pour que sa présence lui soit un plaisir. Du reste, le sourire qu'affichait cette dernière prouvait qu'elle avait accepté sa défaite de bonne grâce. Ils échangèrent un salut gracieux puis un baiser tout de convention avant qu'il ne l'escorte jusqu'à sa chambre où les premières malles venaient d'arriver.


"Ma chère, je savais que vous sauriez voir où vont nos intérêts."
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