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 Derrière le masque... (Thomas et Victoire of Norfolk)

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MessageSujet: Derrière le masque... (Thomas et Victoire of Norfolk)   27.08.09 22:41

Garde-toi, tant que tu vivras,
De juger les gens sur la mine.
[Jean de la Fontaine, Le Cocher, le Chat et le Souriceau]




Gabrielle de Longueville aurait tout donné pour se trouver à Paris en cet instant précis. Oui, tout donné pour respirer l’air nauséabond de la ville, pour être dans son carrosse en train de tenter de se frayer un passage parmi la foule monstrueuse de la populace. Tout donné pour ne pas être présente à Versailles à mourir littéralement d’ennui. Le roi était parti à la chasse entraînant à sa suite une grande partie de la cour. La duchesse avait été conviée, évidemment, mais elle avait poliment refusé l’offre. Elle détestait la chasse plus que tout. Ce n’était pas tant pour les pauvres animaux que les hommes et les chiens poursuivaient mais il n’était guère de son goût de pratiquer l’équitation. Elle supportait le pas tranquille de sa jument, encore qu’elle finisse toujours par perdre patience, mais le simple trot ou le galop malmenait son corps fragile et lui attirait de violentes migraines dont la jeune femme mettait plusieurs jours à se remettre totalement. Perrine Harcourt, sa chambrière et amie, lui conseillait pourtant de prendre l’air et était persuadée qu’une courte balade la distrairait plus qu’autre chose. Mais faisant preuve une fois de plus de son entêtement, Gabrielle avait décidé de rester au château. Elle aurait pu rentrer à Paris mais son frère s’y trouvait déjà et occupait l’hôtel des Longueville. Il y dînait en compagnie de ses amis, tous de jeunes hommes friands de fêtes, de jeux et de donzelles peu farouches et surtout en compagnie du prince de Bavière. Le prince était un noble germanique âgé de vingt ans de plus que Charles-Paris de Longueville et surtout il cherchait une épouse docile avec une dot alléchante. Gabrielle ne se faisait aucune illusion. Son frère souhaitait la marier pour être débarrassé d’elle et pour enfin s’approprier le titre de duc de Longueville, ce que le célibat de la jeune femme empêchait pour le moment. Et le prince de Bavière était un parti excellent. Leur mère, désormais religieuse au Carmel, serait ravie que sa fille devienne princesse. Mais Gabrielle ne voulait pas s’exiler en terre bavaroise loin de ses amis et des complots français. Vivre à l’étranger serait la pire des punitions. Sans doute car elle n’éprouvait aucun sentiment pour ce prince de l’âge de sa mère.

La duchesse de Longueville avait tourné et retourné le problème mais elle ne trouvait pas de solution. Elle avait pensé en premier lieu à saboter le repas en faisant livrer à la cuisine du poisson avarié ou tout autre chose de ce type. Mais Perrine le lui avait déconseillé en lui assurant que cela jetterait l’opprobre sur toute la famille si un invité d’honneur décédait au cours de la soirée. Gabrielle songeait ensuite à se présenter elle-même au prince en paraissant non aimable mais Paris lui avait interdit de paraître à l’hôtel particulier. Restait la solution de soudoyer un homme noble de confiance pour qu’il aille raconter des mensonges à l’oreille de Bavière et lui déconseiller d’épouser la jeune femme. Hélas, une dot de plusieurs milliers de livres et un comté en apanage étaient souvent assez encourageants pour passer outre les défauts de la promise.

Malgré tout, Gabrielle aurait voulu être à Paris. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne s’y était pas rendue et les salons précieux lui manquaient. Elle n’avait guère l’occasion de discuter littérature, économie et politique étrangère à Versailles d’autant plus que ses opinions n’étaient guère conformes aux avis du roi. Il valait mieux pour elle se taire et paraître comme une jeune femme futile, naïve et étourdie pour ne point se faire remarquer. Son esprit réclamait pourtant la conversation de Madeleine de Scudéry et celle de la charmante Madame de La Fayette, les compliments que ne manquaient pas de lui adresser la dame de Rambouillet et son gendre Montpensier et surtout le sourire compréhensif et adorable d’une dame lettrée comme Madame de Sévigné. Et si Rambouillet ne recevait pas, elle aurait pu se rendre chez Madame Scarron et faire de nouvelles connaissances. Au lieu de cela, elle était bloquée à Versailles au milieu des pauvres courtisans qui n’avaient pas été invités à la chasse. Autant dire les déshonorés qui s’étaient attirés la colère de Louis en ne s’étant pas inclinés sur son passage ou en ayant omis de paraître une fois à la messe. Le pire était qu’ils ne rêvaient que de se racheter une bonne conduite au lieu d’ouvrir les yeux et de se rendre enfin compte que le roi les transformait en chiens bien dressés et obéissants. Aucune Précieuse ne vivait à Versailles, exceptées Athénaïs de Montespan et elle-même depuis que Louis XIV avait applaudi à la fin des Précieuses Ridicules de son ami Molière. Le dramaturge s’était défendu en prétendant qu’il s’était attaqué à une partie de la préciosité mais la plupart des dames qui fréquentaient les salons parisiens avait pris cela comme une insulte personnelle. Il n’était cependant un secret pour personne que Louis n’aimait pas la liberté d’expression ni les velléités de pouvoir des femmes. Les insipides Marie-Thérèse et Amy de Leeds en étaient les preuves. Et depuis bien longtemps avant sa mort, la pauvre Anne d’Autriche n’avait plus son mot à dire dans les affaires du royaume. Ces maudits courtisans ne pouvaient-ils pas ouvrir les yeux et enfin voir que le roi était un despote en puissance ?

Certes, la cour de Versailles ne manquait pas d’amusements en tout genre mais Gabrielle de Longueville était de sombre disposition. Guillaume du Perche, sa mission et sa proie était parti en chasse avec le roi. Si la jeune femme en doutait encore, elle savait désormais qu’il se trouvait en grâce et que cela dissimulait bien quelque chose. Mais cela signifiait aussi qu’une source de distraction avait disparu. Athénaïs de Montespan et Marie-Louise de Chevreuse, duchesse de son état, avaient également imité le souverain, Hector de Valois était à l’étranger, Cédric de Portau à Paris. En bref, Gabrielle était seule à errer dans les couloirs déserts du château. Seuls quelques laquais s’affairaient pour nettoyer l’argenterie et pour installer de nouvelles bougies dans les chandeliers en prévision de la soirée. Ils se retournaient sur le passage de la duchesse et la saluaient maladroitement. La majorité d’entre eux devait se trouver en cuisine à préparer les plats de la fête grandiose que donnait le roi. La jeune femme ne sentait pas d’humeur à se rendre à la bibliothèque royale dans l’atmosphère étouffante de ces journées d’été et encore moins à se balader dans les jardins baignés de soleil. Elle aurait l’occasion de profiter de ces derniers plus tard. Être seule comportait au moins un avantage : elle était libre de songer à tous les problèmes et déceptions qui l’accablaient.

Gabrielle était arrivée devant l’opéra royal où l’agitation était plus manifeste. Elle entra sans l’ombre d’une hésitation et se retrouva perdue au milieu des rangées de sièges rouges. Les domestiques étaient tous sur scène et démontaient les décors du Médecin malgré lui du même inépuisable Molière. Ils sortaient par une porte cachée à l’extérieur et installaient les meubles de comédie dans un bosquet choisi pour l’événement. La jeune femme appréciait beaucoup le théâtre même s’il n’était plus guère possible d’assister à une représentation à Paris depuis que Louis XIV avait donné à son cher Molière le monopole de cet art en France tout comme il avait donné le monopole de la musique à Lully. Si Gabrielle s’était réjouie du soupçon d’immoralité des pièces du Misanthrope, de Dom Juan ou de Tartuffe, les pitreries grotesques du Médecin malgré lui l’ennuyaient par avance. Elle y avait souvent réfléchi et savait pourquoi elle aimait tant le théâtre : la cour de Versailles était comme une scène. Chaque courtisan avançait masqué derrière le personnage qu’il jouait et personne ne se connaissait réellement. Tous gavé par les vices de l’envie, de la luxure et de la gourmandise, les courtisans s’oubliaient eux-mêmes et négligeaient l’important, préférant les futilités. La plupart était des bons acteurs et si on soulevait le masque, on découvrait des personnes hypocrites et flagorneuses. Les mauvais acteurs restaient en coulisses et étaient évincées du château. Metteur en scène, chef de troupe, le roi se donnait en spectacle, récompensait les beaux-parleurs et disgraciaient les esprits éclairés. Telle était la réalité de Versailles. Un vaste monde où les apparences étaient trompeuses. Où la fine fleur de la noblesse française ne pensait pas à gouverner tant elle était occupée à s’amuser.

Pendant que Gabrielle de Longueville ressassait ces pensées amères, l’Opéra Royal s’était vidé et les décors avaient disparu de la scène. La jeune femme était seule. Ou presque. Elle entendit des bruits de pas qui approchaient d’elle. La duchesse se retourna brusquement, surprise, et son visage s’éclaira à la vue de la personne qui venait d’entrer à sa suite.
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MessageSujet: Re: Derrière le masque... (Thomas et Victoire of Norfolk)   09.01.10 15:06

[ Beuuuh, épidémie de gastro ! Bien sûr, il fallait que j'attrape tout, la sinusite en bonus... Yeaaaah Fou ]

L'amour, l'amour... Un regard clandestin, la perception d'un délicat parfum, la grâce d'une main fine qui rabat une boucle brune. Amoureux, tu es amoureux, Thomas Howard ! Et par bonheur, de ta charmante petite épouse : que demande le peuple ? En vérité, le peuple lui, lui avait fait verser avec émotion une larme de reconnaissance devant la joie que témoignaient diverses missives provenant d'Angleterre, de ses duchés et comtés, mais également de la Cour. Et pourtant, en compulsant toutes ces lettres de congratulations, sa préférence et son coeur le faisaient caresser plutôt les vulgaires lettres de papier brun, poussiéreuses et souvent maculées de la boue des chemins, gondolées par l'air marin qu'il avait bien fallu traverser afin d'apporter cette précieuse correspondance. Il y retrouvait davantage de sincérité et de loyauté, bien qu’il fermât les yeux sur la maladresse et la rudesse de l’expression et de l’écriture : ceci avait bien plus de valeur que les félicitations guindées de la noblesse et des cercles de la Cour. Enfin ! Cela n’avait guère d’importance à ses yeux, et pour une fois, il songea à se focaliser sur lui-même et ses propres intérêts, plutôt que de s’oublier comme d’ordinaire au profit de la couronne d’Angleterre.

A vrai dire, il se plaisait de jour en jour davantage en France, et pensait avec sagesse que la Cour de Charles valait bien celle de Louis, et que ces terres semi étrangères pour lui recelaient autant de trésors et de plaisirs que le pays de Galles, l’Ecosse, l’Irlande et bien évidemment, l’Angleterre – bien que sa préférence n’alla point à cette dernière, la perfide Albion comme se plaisaient à l’appeler sournoisement les Frogs. Bref ! Il eut un sourire à la consternation et au choc qu’éprouveraient tout un chacun s’il était doté de l’aptitude surnaturelle de lire dans les pensées, et surtout dans les siennes, lui qui s’était forgé une image parfaite d’aristocrate loyal et brave, léonesque dans sa manière d’être et de penser le sens de l’honneur… ce portrait était véritable, et Thomas ne cherchait nullement à paraître tel, puisqu’il l’était par nature et inconsciemment, bien qu’une éducation des plus rigoureuses et des plus éclairées l’ait particulièrement renforcée. Mais qu’en était-il du comte-maréchal prêt à se damner pour son pays, qui donnerait sa vie pour son roi, et qu’on supposait capable de trahir s’il le fallait tout ce en quoi il croyait du moment que le sacrifice valait la cause ? Non, tout cela n’était que déductions vaseuses que la plupart avait tiré en jugeant du service exemplaire ultérieurement : certes, il avait immolé son enfance en obéissant aux exigences impératives que la fierté de sa race lui avait inculquées ; de fait, il avait offert sur un plateau d’or le doux âge de l’adolescence, se dépensant déjà sans compter dans de batailles sanglantes avec la rage au cœur de reconquérir le trône pour un homme qu’il aimait – car il fallait parler d’amour ! (Un amour qui aurait pu, avait pu, être charnel, mais qui saurait jamais ? On s’était perdu en conjectures, et l’éventuelle relation homosexuelle entre le monarque et son favori s’était estompée devant leur silence et la chaste conduite de ce dernier).

En réalité, Thomas Howard était pluriel, caméléon qui s’adaptait en fonction du contexte et de ses fréquentations, mais restait un au fond de lui, quelque credo qui jamais ne s’effacerait, imprimé dans son esprit comme l’encre de Chine sur le papier : si un infâme souhaitait gommer ses lettres de sang, il lui faudrait soit biffer – ce qui resterait un vulgaire compromis et un gâchis odieux d’une noblesse d’âme admirable -, soit y mettre le feu… Car il est de ces convictions qui sont écrites et ressenties comme des axiomes inexorables, qui valent réellement la peine d’être défendues, même si cela devait conduire à la mort : le sacrifice de soi-même, encore. Et puis il y avait Dieu : ah, Dieu ! Ajoutez-y une foi puissante et impénétrable en la religion catholique, et vous obtiendrez un fameux mélange ! Le duc de Norfolk, qui, accablé par ces considérations, ses obligations et ses exigeances personnelles, ne sut plus où donner de la tête, surtout qu’il était – soupir exaspéré et sourire rêveur – amoureux.

Aller à la chasse ? Que nenni, les cendres de la brève invitation qui conviait « Sire Thomas of Norfolk, comte-maréchal du royaume d’Angleterre (mieux vaudrait abréger la missive, qui contenait autant de titres que de mots de sollicitation) » à la partie de chasse du roi Louis, ses cendres avaient déjà fini de brûler dans l’âtre de la cheminée. Le duc de Norfolk avait toujours eu une sainte horreur de la chasse, la guerre suffisait amplement à satisfaire les inexistantes envies de faire couler le sang ; alors s’acharner sur des bestioles écumant de panique, parquées pour combler d’aise la commodité de ses messieurs à tuer plus docilement, à d’autres ! Lui n’avait que trop de chats à aller fouetter, sa position loin de Charles lui valait un surcroît de coups de griffes, qui se faisait un plaisir de retourner avant de les limer et de semer un avertissement par un rictus menaçant. Le jeune homme avait le sentiment – véridique, hélas ! -, de se trouver à un carrefour de son existence, déjà bien remplie, et il lui appartenait la délicate et difficile décision de se décharger quelque peu de ses responsabilités, et surtout de se consacrer à certaines causes qui le touchaient plus personnellement… Et pourtant, abandonner cette délicieuse effervescence des sens et de l’esprit, lorsqu’il s’agissait de convaincre ou persuader, de déjouer complots et inimités, et de s’abandonner lui-même à l’autorité et à l’affection d’un frère et d’un ami, comme le chien fidèle envers son maître.

Mais il lui fallait se confier, absolument, et immédiatement : Thomas savait que ses domestiques rôdaient autour de lui comme s’ils avaient flairé son trouble, la mélancolie déchirante du regard, plus forte que d’ordinaire, les trop nombreux soupirs et la feuille désespérément vierge appelant une plume abandonnée dans son encrier, alors que le jeune homme se jetait habituellement avec une ardeur frénétique sur ses affaires en cours, expédiant lettre sur lettre aux quatre coins de l’Europe, et même en Amérique ou en Orient ! Le restant des opérations se fit dans un flou artistique tandis que Thomas se sent ait pris d’un vertige atroce, distordant les images et les gens d’une manière fantastique, et il eut l’impression de se sentir gagné par une sorte d’euphorie qui n’était pas loin de l’ivresse. Sans qu’il se souvînt de la manière dont il était arrivé là, à la porte de l’Opéra, il eut un sourire hagard puis grimaça lorsqu’une bise hivernale s’engouffra dans ses boucles brunes – avait-il oublié son couvre-chef ? – et dans les jabots de sa chemise mal boutonnée. Tandis qu’il s’escrimait avec les petits boutons de nacre qui lui meurtrirent les ongles tant était grande sa distraction et la difficulté de sa tâche, un domestique au visage vaguement familier lui annonça l’arrivée de Madame la duchesse de Norfolk, « comme il l’avait expressément demandé »…


    « - Très bien Honoré, vous pouvez disposer. »


Faire comme si de rien n’était, voilà le maître mot. En tout cas, l’air penaud renseigna le jeune homme que son nom n’était absolument pas Honoré, et qu’il devait fort bien connaître le duc puisqu’il lui proposa derechef sa flasque de whisky, d’un geste rude et bienveillant, lui souriant d’un air affable. Le jour se fit soudain dans l’esprit de Thomas, et quelle brûlure à la gorge et l’estomac !

    « - Grand merci Padraig. »


Articula le duc en plissant les yeux tant il avait été surpris par le goût puissant et violent de l’alcool, tandis que le domestique écossais s’éloignait à pas de géant. Guère habitué à l’alcool, les quelques gorgées de whisky avaient fait leur effet une minute, mais rien ne valait la chaleur de l’Opéra… Surtout que la vision des ors des dorures, des vers et des roses des marbres l’éblouit de telle manière qu’il se sentit chanceler, le souffle court, en proie à une extrême faiblesse. Depuis quand n’avait-il pas mangé ? Il se maudit de sa négligence, en remâchant que la politique allait le tuer ; heureusement, restaient sur des tables en tréteaux les reliefs du buffet donné à l’occasion de la dernière représentation : avec une grimace de dégoût, il saisit un chou dégoulinant de sucre entre l’index et le pouce avant de secouer ses doigts afin de décoller cette ignoble chose. Avisant une pomme et une banane qui n’avaient servi qu’au décor de fantastiques pyramides de nourriture, il glissa la pomme dans une de ses poches, et emporta la banane avec une moue de garnement.

Alors qu’il s’apprêtait à délester le délicieux fruit exotique de sa peau épaisse, des bruits de pas le firent se figer, le temps qu’il vérifiât qu’il ne s’agissait pas d’une énième hallucination. Non, c’était un pas léger, une démarche de femme (ou tout du moins, de femme délicate ET légère), qu’il voulut rencontrer, annonçant son approche en n’atténuant point le bruit que faisaient ses talonnettes. Il sut qui était cette mystérieuse dame rien qu’en l’apercevant de dos : une chevelure somptueuse, dont les mèches cuivrées flamboyaient dans la semi pénombre où ils se trouvaient, une silhouette fine et gracieuse, puis ce profil au petit nez mutin, mignon : Gabrielle de Longueville.


    « - Duchesse… »


Et le duc de Norfolk de lui offrir la plus gracieuse des révérences… banane en main ! Lorsqu’il se redressa tout sourire, il crut qu’il divaguait encore : en filigrane derrière son amie se profilait une autre duchesse… la sienne ! Maîtrisant mal le flot de sang qui lui montait au visage (c’était quelque chose, d’être imperturbable avec les hommes les plus influents et les plus puissants de la sphère politique, et de se voir ainsi désarmé par des femmes !), il profitait d’un pan d’ombre afin de prendre magistralement la main de sa douce Victoire, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde de se retrouver dans une délicieuse atmosphère tamisée en compagnie d’une jeune beauté – connue, de surcroît -, en train de faire le pitre avec une banane…

    « - Mesdames, peut-être vous êtes-vous déjà rencontrées ?... »

Sauver la face, et confronter les jeunes femmes le temps de se ressaisir !
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MessageSujet: Re: Derrière le masque... (Thomas et Victoire of Norfolk)   16.01.10 19:44

( Finalement j'ai pris un peu de temps pour répondre ^^)

C’était un jour comme les autres. Victoire s’était levée aux aurores, avait admiré le paysage et était allée rejoindre Marie-Thérèse dans sa chambre pour assister à son lever. Elle s’était ensuite retrouvée à arpenter sans but précis les couloirs et les nombreuses pièces du palais. La reine, voulant rester seule, l’avait libérée. Il était étrange de voir les immenses pièces presque vides, calmes puisque ne résonnaient pas les murmures échangés entre les nobles. La jeune fille se déplaçait lentement, et l’on n’entendait que le frôlement du bas de sa robe sur le sol. Elle ne savait que faire aujourd’hui. En effet, la noblesse avait suivi le roi à la chasse à courre, et Victoire pensait se retrouver seule toute la journée. A vrai dire, elle devait avouer qu’elle aurait aimé participer à cette chasse. Cela faisait quelques temps maintenant qu’elle ne pratiquait plus l’équitation, et cela lui manquait beaucoup. Lorsqu’elle vivait chez ses parents, elle faisait régulièrement des ballades à cheval, mais depuis son arrivée à Versailles elle n’avait du en faire qu’une ou deux fois. La jeune fille eu l’idée de se diriger vers la bibliothèque du palais. Le calme lui permettrait de se concentrer sans être sans cesse dérangée par une quelconque personne.

Une fois dans la bibliothèque, Victoire ne savait vers quelle rangée de livres se diriger. Elle aurait aimé prendre tous les livres et les lire pendant des jours et des jours. Elle aimait l’atmosphère qui régnait dans la pièce, cette chaleur réconfortante où elle n’était plus obligée de porter un masque. Ici, à ce moment précis, elle était elle-même, et pas la jeune femme qu’elle se devait d’être en public. Elle prit un recueil de poèmes de Ronsard, célèbre poète du XVIe siècle. Victoire repéra ensuite une chaise dans un coin, s’y assit et ouvrit l’ouvrage. Mais à peine avait-elle lu quelques vers que la porte de la bibliothèque s’ouvrit brusquement. Surprise, elle referma d’un coup sec le livre et se leva. Face à elle se tenait un domestique, essoufflé. Il s’inclina, et dit à la jeune que sir Thomas of Norfolk l’attendait à l’Opéra Royal, puis quitta la pièce. Victoire resta debout, étonnée. En effet, elle ne voyait pas souvent son époux. Il était très occupé avec les affaires diplomatiques et ne pouvait lui accorder beaucoup de temps. Victoire ne s’en plaignait pas ouvertement, même si cela l’embêtait. Un sourire se dessina lentement sur ses lèvres roses. Il lui manquait.

Lorsque ses parents lui avaient annoncé qu’elle allait se marier, elle avait eu peur. Elle était même désespérée. Elle imaginait son époux comme étant un vieux veuf, riche mais avare, voulant une épouse dans la fleur de l’âge. Mais elle s’était trompée. Elle avait eu la chance de se marier avec Thomas of Norfolk. Un gentleman élégant, intelligent, gentil avec elle…Elle ne tarissait pas d’éloges sur lui.

Elle était donc surprise de son invitation à le rejoindre. Peut-être avait-il quelque chose à lui annoncer, ou voulait-il simplement la voir…Durant quelques minutes elle réfléchit aux raisons pour lesquelles il l’avait demandée. « Le mieux pour le savoir est d’y aller » Elle alla donc reposer le livre là où elle l’avait pris, et quitta la bibliothèque et sa chaleur réconfortante.

On rangeait le décor d’une pièce qui devait être finie à l’Opéra Royal. Victoire se retrouva en plein brouhaha qui contrastait avec le silence de la bibliothèque. Elle aperçut une silhouette masculine et se dirigea vers elle, un sourire satisfait sur le visage. Mais alors qu’elle était à quelques pas de son époux, elle l’aperçut qui s’inclinait, une banane à la main…Que lui arrivait-il donc ? Pourquoi se ridiculisait-il ainsi ? Il lui prit la main, et dit :

Citation :
« - Mesdames, peut-être vous êtes-vous déjà rencontrées ?... »

Victoire posa son regard sur la jeune femme qui se tenait face à elle. Gabrielle de Longueville. Une cousine éloignée, avec qui Victoire avait très peu sympathisé. Les conseils de Marianne Mancini, son amie, lui revinrent en mémoire. Elle devait se méfier de la duchesse de Longueville. Surtout ne pas se fier à son visage angélique. Mais son époux avait l’air de l’apprécier, et Victoire ne pouvait le supporter. Son sourire ne quitta pas ses lèvres, il ne fallait surtout pas montrer son agacement. Elle aurait aimé être seule avec son mari, et non pas avec Gabrielle de Longueville. Il fallait que le peu de temps qu’ils passent ensemble soit gâché par une telle personne. Cela lui était insupportable, d’autant plus que la jeune fille ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la jalousie envers toute femme qui avait l’honneur d’être appréciée par son époux.

« J’ai effectivement déjà eu l’honneur de rencontrer Mademoiselle de Longueville. »

Afficher un sourire sur son visage, ne pas montrer sa colère grandissante.
Victoire s’inclina légèrement.

« Je ne pensais pas vous rencontrer ici, mademoiselle de Longueville. Ainsi vous n’avez pas rejoint le roi à la chasse ? »

Victoire se tourna ensuite vers Thomas of Norfolk.

« Est-ce pour que je fasse la connaissance de la duchesse de Longueville que vous m’avez fait appeler, monsieur ? »


La question paraissait agressive, mais le ton restait calme et posé. Victoire sourit.
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MessageSujet: Re: Derrière le masque... (Thomas et Victoire of Norfolk)   16.05.10 21:15

Un bruit discret de talonnettes poussa Gabrielle de Longueville à se retourner sur le nouveau venu. Elle s'attendait à se retrouver face à face avec l'un de ces nobles dont la conversation était si ennuyeuse que même le roi ne désirait pas leur présence à sa chasse. Elle ne put s'empêcher de sourire devant la vision du jeune homme qui se plia immédiatement en une élégante révérence. Il s’agissait d’un duc anglais, Thomas de Norfolk et il ne pouvait certes pas entrer dans la catégorie des nobles lassants. A dire vrai, Gabrielle ne l’avait rencontré que peu de temps auparavant mais elle avait déjà l’impression de bien le connaître, grâce sans nul doute aux dizaines de lettres qu’ils avaient échangé. Norfolk avait été son correspondant régulier pendant plusieurs mois voire même plusieurs années. Gabrielle se souvenait avec nostalgie du plaisir que lui provoquait toujours l’arrivée d’une lettre en provenance de l’Angleterre alors qu’elle vivait encore en Normandie. Comme le monde lui paraissait lointain alors ! Certes, les Longueville recevaient beaucoup mais on était bien loin des mondanités de la Cour ou de Paris. Il y avait peu d’occasions de vraiment s’amuser et de faire de nouvelles connaissances. Les lettres de Thomas était toujours un évènement en soi. Gabrielle récupérait son courrier d’un coursier en lui glissant quelques piécettes et filait se réfugier dans les jardins du château pour pouvoir lire sans crainte d’être dérangée. Elle appréciait chaque mot, chaque tournure de phrase, produit d’un esprit brillant et éclairé qui ne craignait pas de discuter de choses sérieuses avec une toute jeune fille. Gabrielle répondait presque immédiatement. Tous les sujets de conversation pouvaient être mis en avant et Thomas ne paraissait pas être ennuyé des réflexions d’une demoiselle. Même après son arrivée à Paris, son entrée dans le monde et à la Cour, Gabrielle accordait toujours du temps à sa correspondance et appréciait les pensées et les avis toujours justes de celui qu’elle considérait comme un proche ami.

Elle s’était toujours demandé la raison pour laquelle sa mère l’avait encouragé à entretenir tel échange. Anne-Geneviève connaissait sûrement la famille du jeune homme et les avait donc mis en contact, pensant que cela ne pourrait faire que du bien à sa fille. N’avait-elle pas espéré à un moment donné le mariage d’une Longueville avec un Norfolk ? La duchesse douairière n’en avait jamais rien dit à Gabrielle si tel était le cas. La jeune femme pensa alors qu’il aurait été un moindre mal : elle aurait tout à fait préféré épouser un homme tel que lui plutôt qu’un de ces prétendus soupirants que Paris allait lui trouver à l’autre bout de l’Europe. Avec Thomas, Gabrielle avait vraiment l’impression d’être prise en considération, de se trouver devant un alter ego et qu’il la reconnaissait comme telle. Jamais il ne s’était comporté désagréablement ou avec mépris à son égard. De plus, elle l’avait découvert assez charmant. Son allure était si typiquement anglaise ! Cette journée-là, malgré sa mise impeccable comme devait toujours l’être celle d’un courtisan si chevronné, il parut à Gabrielle assez négligé. Ses cheveux sombres étaient ébouriffés, sa veste mal attachée et surtout (comble de l’incorrection !), il tenait un fruit exotique dans sa main. Il tenta visiblement de le dissimuler comme il le put mais le mal était fait. Il venait de faire une révérence, parfaite par ailleurs, avec une banane allongée et jaune éclatante à la main. Devant le ridicule de la situation, Gabrielle ne put s’empêcher de laisser échapper un petit rire aimable qui excusait immédiatement le duc. Puis prenant conscience de son impolitesse, elle exécuta à son tour un salut impeccable en rougissant comme une jeune demoiselle qui parlait à un homme pour la première fois.

- Monsieur le Duc ! Je ne m’attendais point à vous trouver en ces lieux…

D’un geste, elle désigna l’opéra seulement éclairé par quelques bougies à la lumière douce. Les serviteurs avaient terminé leur besogne et les décors avaient été évacués à l’extérieur. Gabrielle replongea son attention vers Thomas. Ils se trouvaient parfaitement seuls et cela pour la première fois depuis leur rencontre. Les deux amis s’étaient plusieurs fois croisés dans le palais mais c’était lors de fêtes ou de réceptions royales qui les avaient empêchés de s’adresser plus que des formules de politesse. A vrai dire, Gabrielle hésitait à lui confier l’existence du complot qui se fomentait dans les coulisses de Versailles, derrière les masques, mais Thomas n’était pas sans ignorer la répulsion qu’elle avait du roi et l’admiration qu’elle éprouvait pour le système monarchique anglais. Des discussions en tête à tête permettraient à la duchesse d’apprécier les sentiments de Thomas par rapport à tout ce qu’elle lui avait écrit. Sans compter qu’elle était impatiente de le connaître mieux.

Enfin, parfaitement seuls…

Non sans masquer sa surprise, Gabrielle vit le duc de Norfolk faire une volte-face pour saisir la main d’une toute jeune femme. Son épouse, la duchesse ! Le sourire de la demoiselle de Longueville se crispa quelque peu. Mais la question de Thomas lui permit de se ressaisir rapidement. Pas question de se laisser déstabiliser par cette petite peste ! Pour être honnête, Gabrielle connaissait plutôt bien Victoire de Norfolk même si elle ne faisait pas partie de ses compagnes de jeux lorsqu’elles étaient enfants. Les deux jeunes filles étaient de lointaines cousines. Bien que la mère de Gabie, Anne-Geneviève de Bourbon, eût toujours considéré que la famille de Noailles était d’une origine quelque peu obscure, les Noailles avaient toujours été les bienvenus lors des dîners familiaux. Victoire était la fille du duc du même nom. Gabrielle avait un souvenir très précis se rattachant à cette dernière. Celui d’un repas en Normandie où elle menait le jeu dans les jardins. Victoire avait pleurniché puis avait fini par se réfugier dans les jupes de sa mère. A moins que ce fusse celles de sa nourrice. En bref, elles n’étaient pas devenues très amies. Leurs retrouvailles à Versailles où Victoire avait été demoiselle de compagnie de la vieille Anne d’Autriche avaient été plutôt froides. Lorsqu’elle la voyait, Gabrielle n’avait d’autre choix que de la saluer. En vérité, elle n’appréciait pas cette fille qui prenait de grands airs de damoiselle effarouchée, naïve et candide. Cela l’agaçait au plus haut point. Mais que lui avait déjà dit Perrine à propos du mariage des Norfolk ? Ah oui, une dame de chambre lui avait confié que le duc partageait toujours le lit de la duchesse et qu’il semblait fort épris d’elle. Gabrielle avait appris ces nouvelles avec consternation. Si quelqu’un pouvait bien éloigner Thomas d’elle, c’était bien Victoire qui ne prisait guère sa compagnie et qui paraissait fort apprécier celle d’une simple Mancini. Allons, Gabrielle, vous n’avez donc pas réellement le choix !

- Chère madame Victoire… Bien entendu que nous nous connaissons, nous sommes cousines !

Le sourire de la duchesse s’élargit. Elle prit son courage à deux mains pour s’approcher de Victoire et elle écarta les bras pour la serrer à peine quelques secondes contre elle dans un geste qui pouvait sembler de pure affection.

- Mais enfin Victoire, reprenez-vous. Quelle mauvaise tête vous me réservez ! lui glissa-t-elle à l’oreille, sans que Thomas ne puisse l’entendre.

Elle serra encore tendrement la main libre de la duchesse de Norfolk puis jugea qu’elle en avait fait bien assez. Son attitude contrastait avec celle de cette dernière qui paraissait désormais bien froide et réservée. Gabrielle se surprenait par son sens inné de la comédie. Mais il fallait à tout prix que Thomas ignore qu’elle avait des différends avec son épouse surtout s’il était amoureux d’elle. Si elle faisait des efforts pour se montrer aimable, ce serait Victoire qui, par son manque de cordialité évident, se montrerait impolie. De plus si elle disait tout à son mari, comment pourrait-il la croire ?

- Permettez-moi de vous féliciter pour votre mariage. Je n’en ai point eu l’occasion jusqu’à maintenant. Je n’ai point le souvenir que vous en ayez fait mention de vos lettres, monsieur le duc. Non, en effet, je ne suis pas allée à la chasse organisée par Sa Majesté. Je souffre d’affreuses migraines après avoir fait de l’équitation. Et puis, avoir le palais pour soi, n’est-ce pas un pur délice ? Mon frère est à Paris en ce moment même. Quelle honte, les Longueville ne sont pas représentés auprès du roi… Mais je constate que les Norfolk non plus.

Elle sourit en réponse à Victoire tout en jetant un regard curieux à Thomas. Quel couple curieusement assorti ! Cela était vraiment de la déveine. Combien de couples avaient-ils survécu à un mariage arrangé ? Elle ignorait les sentiments de Victoire mais il était clair que le duc aimait son épouse, il suffisait de voir les coups d’œil que le jeune homme lançait à sa petite duchesse.

- Oui, éclairez-nous, monsieur le duc. Que faites vous donc ici ? Promeniez-vous vous aussi dans le château ? Oh, pardonnez-moi d’être si indiscrète… Il vaut mieux que je vous laisse seuls, sans doute avez-vous de nombreuses choses à vous dire. Monsieur le duc, madame la duchesse, ce fut un plaisir. J’espère que nous nous recroiserons. Peut-être accepterez-vous de me rendre visite un jour dans mes appartements à l’heure du thé ?

La duchesse de Longueville salua gracieusement en se forçant pour avoir une mine réjouie. Elle s’éloigna de quelques petits pas avant de se retourner pour chercher à atteindre la porte de l’Opéra. En réalité, elle n’espérait qu’une seule chose : que Thomas la retînt…

[Je suis vraiment honteuse de mon temps de réponse. A vous de voir si vous voulez poursuivre ce Rp qui traîne depuis bien trop longtemps par ma faute Embarassed )
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MessageSujet: Re: Derrière le masque... (Thomas et Victoire of Norfolk)   26.08.10 18:24

Oh, mais voyez-vous cette adorable petite moue de dépit ! Fossette charmante, en vérité, toute autant que cette déception sincère qui avait échappé par mégarde à la belle Gabrielle , elle qui pourtant était un monstre de sophistication aux yeux de Thomas. En effet, il percevait cette jeune fille et fraîche et angélique comme un écueil des plus dangereux dans la marée de Versailles… Son sourire traître comme ces rochers qui entament presque aimablement la coque du navire, le rayent, avant de la fracasser avec cette sorte de jubilation effroyable que la nature exclame parfois, à grand renfort de vents corrosifs et porteurs d’anéantissement. Voilà, voilà une comparaison qui réjouissait tout à coup Thomas ! Ô Gabrielle, caprice des dieux sous-marins, Néréïde néfaste et sublime, qui brisera bientôt les hommes les plus puissants, les plus coriaces ; car de cela le duc de Norfolk en était absolument certain, il le parierait sur sa tête si sa foi de chrétien irréprochable n’épousait sa répulsion pour le jeu, et par extension tout ce qui relevait d’un hasard plus qu’hypothétique, l’homme n’étant pas infaillible, et par conséquent sur le point de succomber à n’importe quelle tentative de filouterie. Et, raison plus simple et plus forte encore, Lord Howard, bien que riche par millions, desserrait péniblement les cordons d’une bourse qui ressemblait davantage à une grotte… La charité, certes ; la futilité, non !

Quand une Néréïde rencontre une Dryade, que se disent-elles ?...
La bonne plaisanterie ! Thomas savait parfaitement que la duchesse de Longueville n pouvait souffrir la sienne, et inversement, et que les liens du sang comptaient bien peu à la cour, quoi que pût en dire la religion, la morale, ou les niaiseries de certains fats soucieux de déguiser leurs intérêts… De surcroît, la généalogie, cette sombre et sèche science des dynasties éteintes et ayant la plupart du temps davantage de charme et d’intérêt sous le tombeau que sur terre, passionnait parfois furieusement le duc ; parfois, car il avait bien trop peu de temps pour s’adonner à cet étrange passe-temps , qui faisaient courir des informateurs un peu partout à la recherche de certificats de naissance, baptême et autres papiers jaunis dans les archives des paroisses ou des bibliothèques… Il vouait à l’égard des hommes et des femmes des temps révolus une admiration qui, sans aller jusqu’au fanatisme – ses pointes de « démences religieuses », comme il les appelait avec un sourire fin, mi-figue mi-raisin -, allait parfois jusqu’à l’envoûtement. C’était la même frénésie émerveillée qui se reproduisait lorsque des chefs-d’œuvre de sculpture, de peinture, d’architecture ou de littérature se présentait à lui ; ou plutôt non, lui, humble petit être humain encore mortel, se présentait à ces traces monumentales et éternelles comme la poussière en puissance qu’il était…


Pour ce qui est de l’étrange accolade – amicale ? – que les deux duchesses se donnaient, Thomas n’y comprenait goutte et ce fut son tour de marquer sa surprise par un froncement de sourcils éloquent. Quelle était cette mascarade à laquelle se prêtaient ces jeunes filles ? Pourquoi serrer sur son cœur son ennemie jurée, devant un homme qui n’était que… halte non ! Qui était !! Il n’aurait été qu’un manant spectateur d’une rencontre fortuite et houleuse, il n’avait aucun doute sur l’issue de l’entrevue : explosion d’hostilité ou mépris flagrant, il était primordial d’écraser l’autre sans pitié ; la moindre hésitation comptait pour une faiblesse, et la moindre faille élargie jusqu’à l’écroulement de l’adversaire. Le jeune homme, avec cette candeur qui s’apparentait quelquefois à une incroyable naïveté et qui lui était caractéristique en matière de relations humaines, comprenait peu ou prou une des raisons pour laquelle Gabrielle et Victoire seraient à jamais irréconciliables : il en était tout simplement la cause. Ainsi, des personnes - et mieux encore, plus prodigieux que cela, des femmes, tonnerre ! – pouvaient tenir à lui de la sorte… avec cette possessivité, cette jalousie et cette envie qui font se déchirer et se haï viscéralement… Illumination d’un maître en théorie, cependant si faible en pratique…

Pourtant, ce n’était absolument pas la première fois que pareil ressentiment faisait frémir deux dames, et Lord Howard aurait dû se considérer comme aguerri en la matière ; il eut une pensée pour cette lointaine parente, Lucy Walters, qui avait subjugué le roi Charles, et qu’ils s’étaient partagés comme des… frères ? Dieu du Ciel, le visage du jeune homme pâlit encore davantage et ses traits semblèrent se creuser un peu plus : mieux valait tenir soigneusement à l’écart certains souvenirs, a fortiori si la gent féminine y était mêlée. Préoccupé et assombri subitement, Thomas ne perçut ni n’essaya de deviner ce que son amie chuchotait à sa femme, qu’il sentait tendue et sur la défensive (ce qui, vraiment, n’avait rien de curieux). Il observa impassiblement que Gabrielle donnait parfaitement le change et avait repris le contrôle total de sa personne, et c’était réellement chose admirable chez elle, que cet art de la dissimulation qui la mènerait loin – peut-être trop… Toutefois, il put s’empêcher de constater que Victoire, à ses côtés, faisait grise mine, et semblait plutôt renfrognée : encore une fois, il n’en prit point ombrage, et alors qu’il aurait pu rabrouer quelque peu son épouse qui eût dû plutôt prendre sur elle et présenter une mine radieuse malgré toute son animosité, il récupéra la main qu’avait pressée Gabrielle, et y pressa ses lèvres avec un naturel affectueux qui ne dût choquer ni la morale ni l’étiquette, tant ce geste affectueux témoignait l’innocence et la pureté d’intention.

- Permettez-moi de vous féliciter pour votre mariage. Je n’en ai point eu l’occasion jusqu’à maintenant. Je n’ai point le souvenir que vous en ayez fait mention de vos lettres, monsieur le duc. Non, en effet, je ne suis pas allée à la chasse organisée par Sa Majesté. Je souffre d’affreuses migraines après avoir fait de l’équitation. Et puis, avoir le palais pour soi, n’est-ce pas un pur délice ? Mon frère est à Paris en ce moment même. Quelle honte, les Longueville ne sont pas représentés auprès du roi… Mais je constate que les Norfolk non plus.

« - Je vous en remercie, chère amie ; hélas, si je ne vous l’ai point dévoilé, c’est que notre union s’est déroulée sous des auspices quelque peu hasardeux. Vous savez les deuils que j’ai eu à supporter, et rien n’était plus cher à mon cœur que de réaliser les derniers vœux de ma mère, qui me lançait une sorte d’ultimatum posthume : se marier avec vous, Victoire, comme elle l’avait promis aux Noailles dans ma plus tendre jeunesse, au risque de bafouer son amour et son souvenir de mère. Enfin ! Je devine fort que sous ce superbe sourire, vous êtes dubitative sur le mariage et ses affres ; toutefois, je vous mets au défi d’en reparler aimablement la prochaine fois que nous nous verrons. »

Et de décocher un sourire percutant, en même temps qu’il terminait sur le ton taquin mais pas frivole qui était le sien lorsqu’il plaisantait. Néanmoins, toute facétie n’était jamais lancée hasardeusement, et sous l’amusement et le jeu excitant d’une joue verbale jubilatoire, couvait toujours un raisonnement sérieux. Ce masque… Le visage du jeune homme se renferma brutalement, en même temps qu’une idée saugrenue – ou au contraire perturbante car trop réaliste ou probable – venait le traverser : et s’il avait eu le choix parmi les jeunes filles de haute noblesse que les rois Charles et Louis lui tendaient de connivence sur un plateau d’argent, qui aurait-il choisi ? En « ignorance » de cause ? Et si… et si Gabrielle de Longueville avait été sienne ?... Tempête dans un crâne ! Bourrasques, chambardements… Le duc reprit la parole avec un débit plus rapide, plus évasif et ambigü que jamais :

« - Je partage ce désagrément, mais s’il est plus pénible que commode, je puis vous soigner : soit en vous adressant une connaissance maîtresse dans les arts de soigner le corps comme l’âme, soit en vous proposant une occupation autre que la chasse à courre, aussi indispensable soit-elle pour y briller… Quant à avoir Versailles pour soi, je ne sais si c’est un délice ou un désespoir, car chez moi, ces lieux provoquent une puissante mélancolie dont je ne saurais expliquer la cause… Errer ça et là… D’ailleurs, quelle sottise de sortir alors que l’on est grippé ! Je vous déconseille de m’approcher trop, mesdames, sans quoi vous vous retrouveriez en proie à une fièvre délirante… voyez quel spectacle vous offririez… »

Le jeune homme ne put étouffer une toux violente qui le secoua de légers spasmes nerveux. En tout cas la raison de sa présence, ou plutôt de son errance en ces lieux était brièvement expliquée, mais un léger coup d’œil sur ses yeux brillants de fièvre et dans lesquels flamboyait une lueur d’une dureté surprenante et cinglante traduisait assez cet état de sensibilité extrême à laquelle il était sujet, et qui le faisait réagir au quart de tour avant d’entrer dans un état de somnolence désagréable. Il lui fallait écourter cet entretien imprévu, sans quoi sa langue allait se faire bien trop acérée, et les couches policées de sa nature respectueuse et de son éducation de gentilhomme se corrompaient vivement sous les effets corrosifs de la maladie nerveuse…

« - Non madame la duchesse, dit-il en s’adressant à son épouse, mon trouble est tel que je ne sais même plus la raison pour laquelle je vous ai fait mander ; toutefois je veux goûter à la compagnie de personnes amies dont j’apprécie naturellement l’esprit : vous en êtes toutes deux, évidemment, bien que vous soyez curieusement aussi différentes que semblables sur bien des aspects. Mais, très chère amie, fit-il en s’approchant de Gabrielle dont il baisa galamment la main, peu de chose ne saurait me faire autant plaisir que de passer quelques heures en votre compagnie… épistolaires, ou versaillaises. Avec mes salutations à votre aimable mère… »

Un flamboiement d’ironie et de malice passa dans son regard bleu, clair et impénétrable, tandis qu’il faisait volte-face avec Victoire. Si ce n’avait été la présence de son épouse, Thomas aurait très certainement subtilisé à sa Néréïde quelques instants de liberté… mais il se devait de ramener sa Dryade en leurs appartements, car le peu qu’ils savaient l’un sur l’autre faisait naître déjà des abîmes de confusion entre eux…
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